Veut-on savoir à quoi ressemble un lycée « sous protocole sanitaire » ? La réponse est simple et confondante. Un lycée en période de pandémie ressemble à ce que devrait être un lycée en période normale : un lieu d’études, où l’on respecte ceux qui apprennent et ceux qui enseignent, et où chacun sait ce qu’il doit à ceux qui font le service. De fait, la moitié seulement des élèves restant sur place, il n’y a plus ni queue ni bousculade à la cantine ou dans les couloirs, il y a du savon dans les toilettes… et moins de 20 élèves dans les classes.

A cette occasion, bien des choses sont devenues claires comme le cristal : que le « numérique », tant vanté, tant financé, est le plus souvent pour l’enseignement un obstacle, et non un moyen ; que le seul enseignement qui vaille est un enseignement humain, en présence et face à face. Clair aussi ce que des années d’embrouillaminis « pédagogiques » et de faux débats autour des « réformes » avaient fini par obscurcir : la question des effectifs (des élèves) et des postes (des professeurs et des agents) est la question décisive. Moins de 25 élèves par classe : telle était d’ailleurs, dans les années soixante-dix, la revendication syndicale élémentaire…

Et tout à coup aussi lumière est faite sur un scandale majeur de l’Education nationale : la quasi-inexistence de la médecine scolaire. Il n’y a qu’un infirmier pour des centaines d’élèves, et un médecin pour des milliers. Ils sont naturellement incapables d’autre chose que de parer à l’urgence, et donc démunis pour l’éducation sanitaire, l’hygiène et la prévention. En 7 ans de scolarité secondaire, un élève n’aura droit qu’à une seule visite médicale (à 12 ans). De toute sa carrière, au contact du public, jamais un professeur ne bénéficiera d’un examen de médecine du travail.

Lycée ou « marché » ?

Mais ce qu’a encore révélé la crise sanitaire, c’est la profonde nocivité de la réforme Blanquer des lycées. Avec cette réforme, un élève de lycée ne passe plus dans sa classe que la moitié de son temps, pour les heures dites de « tronc commun » ; pour le reste, au gré des choix de « spécialités » qu’il aura faits, et de leurs combinaisons, il voyagera de groupe en groupe, de salle en salle, de couloir en couloir, pour se mélanger aux autres élèves du même niveau de son établissement. La réforme Blanquer est un puissant accélérateur épidémique, et c’est ce qui a justifié les mesures spécifiques mises en œuvre en catastrophe dans les lycées.

La réforme Blanquer, continuation et aboutissement de toutes les précédentes, considère l’éducation comme un marché. En lieu et place du Baccalauréat national anonyme, la vraie épreuve terminale du secondaire n’est autre, désormais, que Parcoursup, l’épreuve du marché, où règne la loi de l’offre et de la demande, où l’accès de l’élève à « l’offre de formation » est conditionné par sa cote personnelle et celle de l’« entreprise de formation ».

Parallèlement, en lieu et place de la classe, lieu de structuration collective, la réforme a multiplié les groupes modulaires, selon la logique de l’« individualisation des parcours », logique de marché : des individus, censés libres et souverains, c’est-à-dire des consommateurs, doivent « choisir » parmi les « menus » offerts par les établissements (qui sont évidemment loin d’être partout les mêmes), et doivent se déplacer de façon incessante pour retrouver, en des groupes variables, les consommateurs qui auront effectué les mêmes « choix », selon une logique de circulation toute semblable, au fond, à celle des hypermarchés, où il s’agit de « gérer les flux ».

Dressage

L’école Blanquer, qui ne cesse pourtant de se réclamer de la République et de la laïcité, est de fait, à l’image de l’école américaine, un lieu d’éducation (dressage ?) aux « valeurs » du marché : il s’agit d’y apprendre à être flexible, à « individualiser » ses choix de consommateur avisé, à être l’entrepreneur de soi-même, prêt à vendre son « capital » (c’est-à-dire… sa force de travail), dans un contexte où les cadres de solidarité collective, les classes, sont détruits, en même temps que le sont les repères fixes et cohérents d’emploi du temps et de lieu d’enseignement (la salle de classe).

Mais la logique du marché, du flux, de la circulation, c’est aussi celle du virus et de sa diffusion. C’est vrai à l’échelle des lycées, comme à l’échelle de la société. Les « spécialistes » nous disent qu’avec la « mondialisation », on n’en a pas fini avec les pandémies. Mais, en réalité, la pandémie ne fait que révéler spectaculairement, à l’Hôpital comme à l’Ecole et ailleurs, toutes les tares de notre société. Ces tares, nous, les marxistes, disons qu’elles ne renvoient qu’à une seule cause : l’incapacité croissante et définitive du capitalisme à satisfaire les besoins élémentaires de l’humanité. 

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