Cet article fut originalement publié le 12 mars 2014 sur le site web de nos camarades britanniques de la Fédération étudiante marxiste (Marxist Student Federation).


Les idées du féminisme ont traditionnellement trouvé un soutien dans les universités, et ces idées bénéficient actuellement d'un regain de popularité parmi les étudiants des deux sexes. À une époque où les idées du marxisme trouvent également un écho croissant dans le mouvement étudiant, quelle attitude les marxistes adoptent-ils envers les différentes idées féministes ? Jusqu'où ces écoles de pensée sont-elles compatibles ? Quels sont les points de désaccord entre elles ? Et qu'est-ce que cela signifie que de s'appeler une « féministe-marxiste » ?

Les marxistes, comme les féministes, luttent pour mettre fin à l'oppression des femmes, bien que nous considérions cette lutte dans le cadre d'une lutte contre toutes les formes d'oppression. La socialiste utopique Flora Tristan a souligné, dans la première moitié du 19e siècle, que la lutte pour l'émancipation des femmes est indissolublement liée à la lutte des classes. Marx et Engels ont inclus certaines des idées de Tristan dans le Manifeste du Parti communiste, et Engels a écrit l'ouvrage L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, utilisant des preuves anthropologiques, pour expliquer les origines de l'oppression des femmes et les moyens de la surmonter.

Le fondateur du Parti social-démocrate allemand, August Bebel, a davantage étudié la question de l'oppression des femmes dans son livre La femme dans le présent, le passé et l’avenir et Léon Trotsky a développé cette réflexion dans sa série d'essais sur Les femmes et la famille. Des personnalités importantes dans le mouvement socialiste telles que Rosa Luxemburg, Clara Zetkin et Alexandra Kollontaï ont prouvé dans la pratique la puissance du combat socialiste pour briser les préjugés sexistes. Le rôle des travailleuses de Petrograd en février 1917, les ouvrières des manufactures d'allumettes à Londres-Est en 1888 et les épouses des mineurs britanniques en 1984-85 sont quelques-uns des cas les plus connus des innombrables exemples du rôle clé que les femmes ouvrières ont joué dans la lutte des classes. Plus important encore, les réalisations des bolcheviks dans les premières années suivant la révolution de 1917 démontrent les possibilités que représente le socialisme pour mettre fin à l'oppression des femmes [à ce sujet, vous pouvez consulter notre article L’émancipation des femmes en Russie avant et après la révolution, qui est aussi disponible en brochure].

La lutte des classes

Ces exemples et d'autres succès pratiques du marxisme sur la question de l'oppression des femmes peuvent être mis sur le compte du lien indissociable entre le mouvement ouvrier et la lutte pour le socialisme. Comme Marx et Engels le soulignent : « [l']histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes ».

La bataille entre les exploités et les exploiteurs – une relation définie par la position de chaque individu dans le processus économique – détermine en dernière analyse l'idéologie, les institutions et les préjugés de toute société donnée. C'est donc à partir de l'existence de la société de classe que nous devons chercher les origines du sexisme, plutôt qu’à partir de traits supposément innés des hommes ou des femmes. Pour cette raison, les marxistes interviennent dans cette lutte de classe, du côté des exploités, pour défier les conditions de l'exploitation et les diverses formes d'oppression, y compris le sexisme, auxquelles l’exploitation donne naissance.

Alors, comment la forme moderne de la société de classe — le capitalisme – perpétue-t-elle les préjugés sexistes et l'oppression des femmes ? Le capitalisme repose sur la famille comme unité économique primaire et se base donc sur l'oppression des femmes dans la société pour fournir le travail gratuit à la maison. Il utilise également le fait que les femmes soient moins payées que les hommes pour faire baisser les salaires et les conditions de vie de la classe ouvrière tout entière.

Les marxistes défendent donc le socialisme, qui permettrait la socialisation du travail domestique et mettrait un terme à l'exploitation par le travail salarié – comme cela a été prouvé en Russie dans la période suivant 1917. En d'autres termes, la lutte pour le socialisme vise à supprimer la base matérielle de l'oppression des femmes. Cette lutte ne peut être menée victorieusement que par la classe ouvrière dans son ensemble, en raison de sa position dans la production. C'est ce qui amène les marxistes à participer pleinement à la lutte des classes, intervenant dans les mouvements et les organisations de masse des travailleurs et des jeunes, pour mettre fin à l'exploitation du prolétariat et à l'oppression des femmes.

La discrimination positive

Cette attitude envers les syndicats, les partis politiques, les associations étudiantes et les autres organisations de la lutte des classes n'est pas partagée par certaines féministes. Par exemple, Anna Coote et Beatrix Campbell, dans leur livre Sweet Freedom : The Struggle for Women's Liberation, décrivent les syndicats comme une partie du « système patriarcal », appelant les grèves « un exercice de conflit » démodé. Au lieu d'exiger que les travailleurs dans leur ensemble prennent une plus grande part de la richesse dans la société, Coote et Campbell revendiquent uniquement l'égalité des salaires entre hommes et femmes. Et plutôt que de défier la bureaucratie syndicale, qui étouffe les tentatives de la classe ouvrière de gagner des salaires plus élevés, elles appellent tout simplement à ce que davantage de femmes deviennent bureaucrates.

Beaucoup des instances dirigeantes de ces organisations sont dominées par les hommes, ce qui est un reflet de l'oppression des femmes dans la société dans son ensemble. Nombre de féministes exigent donc un nombre égal d'hommes et de femmes à la tête de ces institutions comme un moyen permettant de promouvoir l'égalité des sexes, une politique fortement soutenue par Harriet Harman, ancienne leader adjointe du Parti travailliste britannique. Le résultat est une poussée pour la discrimination positive dans les syndicats et les partis, avec un nombre minimal de postes électifs et une certaine quantité de temps de parole dans les réunions réservée aux femmes.

De telles méthodes prennent le problème à l'envers. Ce n'est pas la domination masculine des associations étudiantes, des syndicats, des partis politiques ou autres organisations de masse qui alimente l'oppression des femmes — c'est le préjugé sexiste inhérent à la société de classe qui est la cause de la domination masculine de ces organisations. Les syndicats, en unissant la classe ouvrière, peuvent être utilisés pour briser cette société de classe et sont donc un moyen pour arriver à l'élimination de l'oppression des femmes. La création d'un modèle de syndicat idéal qui serait « pur » et libre de tout préjugé n'est pas une fin en soi – en fait, un tel modèle de syndicat ne peut jamais exister tant que la société dans son ensemble n'a pas changé fondamentalement.

En réalité, ces méthodes peuvent même être contre-productives. Les syndicats et les partis politiques ne peuvent être des armes efficaces contre l'oppression des femmes et les autres préjugés que s'ils sont menés par des militants (ou des militantes) résolus de la classe ouvrière et poursuivent des politiques socialistes audacieuses – qualités qui ne sont pas exclusives aux hommes ou aux femmes.

Pour atteindre cet objectif, les dirigeants doivent être élus sur la base de leur politique et non de leur genre, et les débats internes doivent être déterminés par le contenu politique des discours et non par le genre de la personne prenant la parole. Les politiques de Margaret Thatcher n'étaient pas définies par son genre, mais par sa classe. La même chose vaut pour la chancelière allemande Angela Merkel et la dirigeante du FMI, Christine Lagarde. Les idées de ces gens ne signifient rien d'autre que la misère pour tous les travailleurs, plus particulièrement les femmes, et pour la classe ouvrière dans son ensemble, elles ne gagnent pas une once de plus de validité simplement parce qu'elles sont défendues par une femme plutôt que par un homme.

Comme tout militant le sait, et comme l'histoire l'a maintes fois prouvé, remporter la lutte politique pour les idées révolutionnaires à l'intérieur des organisations de masse de la classe ouvrière, comme les syndicats ou les partis, n'est pas facile. Cela exige un travail cohérent et patient pour gagner les gens à des idées politiques claires reposant sur une solide base théorique. Chaque avancée vers les idées socialistes révolutionnaires dans les organisations de la classe ouvrière est un gain précieux.

Ceux et celles qui préconisent des politiques de discrimination positive menacent de saper ce travail en remplaçant les objectifs socialistes et les méthodes nécessaires pour les atteindre par des objectifs légalistes et des méthodes d'égalité formelle entre les genres qui, de par leur nature, manquent de clarté politique et d'une base théorique. C'est la différence entre une lutte politique pour les idées qui peuvent émanciper la classe ouvrière dans son ensemble et une lutte pour la réorganisation de la bureaucratie à l'intérieur des syndicats et des partis politiques. L’une a très clairement le potentiel révolutionnaire de changer fondamentalement la société tandis que l'autre ne propose rien d'autre que l'amélioration des perspectives de carrière pour une petite couche de bureaucrates potentiels. Ces luttes sont entièrement différentes et ne se complètent pas mutuellement – la dernière ne peut que porter atteinte à la première.

En tant que marxistes, nous ne concentrons pas notre attention sur la structure organisationnelle de la bureaucratie syndicale. Nous sommes intéressés à gagner les jeunes et les travailleurs de la base aux idées du socialisme. La bureaucratie est, en fait, l'antithèse même de la base militante de la classe ouvrière. Elle agit comme un frein sur le mouvement, ce qui rend les organisations ouvrières moins sensibles à l'évolution de la conscience et des besoins des travailleurs eux-mêmes en élevant les dirigeants loin des conditions des gens ordinaires.

Nous avons seulement besoin d’observer la direction des syndicats, et plus particulièrement celle du Parti travailliste, pour voir aujourd'hui ce processus se dérouler. Le fait que la bureaucratie joue ce rôle n'est pas dû à sa composition majoritairement masculine, et elle ne cesserait pas d'être un frein au mouvement en installant simplement plus de femmes bureaucrates. Mettre notre énergie dans la campagne pour une « meilleure bureaucratie » sape donc activement notre combat pour les idées révolutionnaires du socialisme et pour l'émancipation des femmes et de tous les travailleurs que ces idées offrent.

La sensibilisation

Peu de féministes affirment que la discrimination positive est la seule chose nécessaire pour atteindre l'égalité des sexes. En fait, de nombreuses féministes, comme la chroniqueuse Laurie Penny, sont susceptibles d'être accord sur le fait qu'un changement fondamental dans la société selon des lignes de classe est en effet nécessaire pour résoudre le problème. Cependant, Penny et bien d'autres font également valoir que d'attaquer les symptômes du problème sans attaquer sa cause principale est toujours utile, car cela fait prendre conscience de l'oppression des femmes. Tel est l'argument derrière le projet Everyday Sexism, la récente campagne anti-'Blurred Lines' [1] et la campagne No More Page 3 [2] ; elles ne sont pas conçues pour résoudre le problème de l'oppression des femmes et du fait qu'elles soient traitées en objet dans la société, mais plutôt pour sensibiliser et remporter une petite victoire pour les femmes dans ces combats particuliers.

Le problème avec ces campagnes est qu'elles sèment souvent des illusions dans des méthodes et des idées qui en fait n'offrent pas de solution aux problèmes. Se contenter de dire aux gens que les femmes sont opprimées ne suffit pas à empêcher que l'oppression se produise. La sensibilisation est seulement efficace dans le cadre d'une campagne de masse voulant réellement faire quelque chose pour s'attaquer au problème. Bien qu'il n'y ait pas pénurie d'universitaires et de journalistes féministes pour sensibiliser sur les questions relatives aux femmes et pour proposer des idées sur la façon d'éliminer l'oppression de genre, il y a très peu d'exemples de campagnes de masse pour lutter contre les causes profondes de ces problèmes. Les campagnes existantes sont limitées à des exemples de sexisme dans les médias ou dans l'industrie de la musique, sans perspective sur la façon de lutter contre l'oppression dans son ensemble.

De telles revendications étroites peuvent en fait permettre, dans ces campagnes, de s'entendre avec des points de vue extrêmement réactionnaires, comme celui de la fondatrice de la campagne No More Page 3, qui décrit The Sun comme un journal dont elle est « fière » et qui pourrait être amélioré avec la suppression de la page 3, malgré la hargne raciste, homophobe, sexiste et anti-ouvrière qui remplit toutes les autres pages du journal. Avoir des illusions dans la puissance de ces campagnes pour résoudre les problèmes peut détourner de bons militants de la lutte pour une transformation révolutionnaire de la société.

Attendre la révolution ?

Est-ce à dire que les marxistes affirment que les femmes doivent se contenter d'attendre la révolution socialiste pour que le sexisme soit défié ? Bien sûr que non. C'est à travers l'unité de la classe ouvrière, sur la base d'une position de classe commune, indépendamment du genre, de la race ou de la sexualité, et de la lutte pour des buts socialistes communs, que les préjugés seront brisés. La lutte pour le socialisme est basée sur le pouvoir des travailleurs — pas les travailleurs de sexe masculin ou les travailleuses de sexe féminin, mais tous les travailleurs. Si une telle lutte est menée, chaque travailleur jouera un rôle vital et une victoire des travailleurs sera impossible sans une lutte égale de la part des travailleuses. Le système économique socialiste brisera la base matérielle de l'oppression des femmes, tandis que la lutte pour établir ce système économique fera tomber les préjugés sexistes en prouvant dans l'action l'égalité des hommes et des femmes.

Par exemple, pendant la grève des mineurs au Royaume-Uni, ce fut après avoir entendu les discours enflammés des épouses des mineurs, témoignant de leur courage face à la brutalité de Thatcher, et en se fondant sur leurs capacités de collecte de fonds, que les organisations des mineurs à prédominance masculine ont voté pour supprimer les relents sexistes de leur documentation syndicale. Les femmes en sont venues à être vues par les travailleurs comme des militantes prolétariennes ardentes qui inspiraient le respect et acquirent ainsi plus de reconnaissance dans leur demande pour l'égalité de traitement. Cette reconnaissance n'a pas été obtenue simplement en parlant de ce sujet, mais en construisant activement une organisation d'hommes et de femmes de la classe ouvrière en lutte pour leurs droits.

Les marxistes n’ont pas l'illusion que, suite à la révolution, nous vivrons immédiatement dans un monde utopique libre de toute oppression. Les traditions des siècles passés pèsent comme une montagne sur la société moderne. La société de classe et l'oppression des femmes existent depuis près de 10 000 ans ; ces traditions ne peuvent pas être balayées en un clin d'œil. Ce qui est nécessaire est un changement fondamental de la façon dont la société est structurée – non pas de tourner autour du pot, mais de transformer l'ensemble du système, de bas en haut. C'est seulement en secouant la société jusqu'à ses racines que nous pouvons espérer déloger une telle accumulation de traditions pourries. Telle est précisément la définition de la révolution socialiste : un processus permanent qui nous permet de construire un monde libéré de ces vieux préjugés.

C'est donc la tâche de tous ceux et toutes celles qui veulent lutter contre l'oppression des femmes de lutter pour le socialisme et des campagnes de masse dans les mouvements syndical et étudiant. L'émancipation prolétarienne et l'égalité des sexes découlent toutes deux de l'unité de la classe ouvrière et de la révolution socialiste.

L’intersectionnalité

L'intersectionnalité est une école de pensée issue du féminisme et qui souligne que toutes les oppressions sont reliées et qu'ainsi chaque personne fera l'expérience de différentes formes d'oppression, de différentes manières en fonction de la façon dont elles sont reliées pour cette personne en particulier. Par exemple, l'oppression vécue par une femme de la classe ouvrière noire est différente de celle vécue par un homme blanc homosexuel, qui est encore différente de l'expérience d'une personne hétérosexuelle handicapée, et ainsi de suite. Cette observation est manifestement correcte.

Ces idées existent depuis assez longtemps, mais elles ont été développées de manière significative par le travail de Kimberlé Crenshaw dans les années 1990 et poussées encore plus loin par la sociologue Patricia Hill Collins. Ces gens, et d'autres qui militent en faveur de cette vision de l'oppression, sont donc opposés à ce que l'on isole certains groupes du mouvement dans son ensemble sur la base du genre, de la race, de la sexualité, etc. Ils introduisent également l'idée de classe comme un outil important dans l'analyse de la société et donc, en général, semblent être plus proches des idées du marxisme que de nombreuses féministes traditionnelles ; en fait, Collins se décrit elle-même comme faisant partie de la tradition « féministe-marxiste ».

Cependant, l'intersectionnalité réduit en pratique l'oppression à une expérience individuelle, qui peut seulement être comprise par la personne qui en souffre. C'est parce que chaque personne ressent l'oppression d'une manière unique que seul l'individu concerné connaîtrait la meilleure façon de la combattre. Cet individualisme divise les mouvements de masse en individus atomisés luttant chacun pour leur propre bataille unique, à laquelle d'autres peuvent apporter tout au plus un soutien passif. C'est pour cette raison que l'intersectionnalité apparaît dans le mouvement étudiant comme étant à peine plus qu'une méthode d'analyse. En tant qu'école de pensée, elle est de peu d'utilité pour la construction d'un mouvement de masse pour un véritable changement.

L'intersectionnalité ne parvient pas à apprécier la différence qualitative entre l'expérience de la classe ouvrière (qui inclut évidemment les hommes et les femmes) et l'expérience de toutes les femmes. Les travailleurs ne sont pas seulement opprimés, ils et elles sont exploités en tant que classe au profit de la bourgeoisie. Les femmes ne sont pas exploitées économiquement en tant que classe, parce que toutes les femmes n’appartiennent pas à la même classe. Les femmes sont opprimées par le capitalisme pour faciliter l'exploitation plus large de la classe ouvrière.

Les marxistes pensent ainsi que l'intersectionnalité est dans l'erreur quand elle voit la classe et le genre comme des facteurs comparables dans la compréhension des problèmes de la société. Le capitalisme est motivé par la recherche du profit via l’exploitation des travailleurs ; la société sous le capitalisme se meut au rythme de la lutte des classes. L'oppression des femmes est une conséquence de cette exploitation et peut seulement être combattue efficacement et durablement dans le cadre de la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière. Alors que l'intersectionnalité offre l'individualisme isolé, le marxisme offre l'unité de la classe ouvrière.

Le féminisme et les revendications démocratiques

Les premières idées du féminisme ont surgi autour de personnalités telles que Mary Wollstonecraft et revendiquaient des droits démocratiques : le droit de vote, le droit à l'avortement, le droit au travail et le droit à un salaire égal. Alors que dans de nombreux pays ces droits sont encore à gagner, au Royaume-Uni il n'y a presque pas de législation qui discrimine activement les femmes. L'égalité devant la loi a, en grande partie, été atteinte.

Et pourtant, les femmes souffrent encore de discrimination et d'oppression dans la société en dépit du fait que ces droits démocratiques ont été gagnés. Ainsi les féministes modernes — de Harriet Harman à Laurie Penny — demandent des mesures qui vont au-delà de l'égalité juridique formelle, comme la discrimination positive, ou des mesures qui ne visent pas à introduire de nouveaux droits, mais qui soulèvent plutôt la sensibilisation sur les droits qui déjà existent formellement.

Les sévères limites de ces politiques ont déjà été soulignées. Ce que les marxistes expliquent est que les revendications de ces courants du féminisme sont des revendications démocratiques – et même des revendications démocratiques bourgeoises. Prise isolément, leur vision du monde idéal serait que les hommes et les femmes soient opprimés et exploités de la même manière sous le capitalisme.

Non seulement l'égalité des sexes est une impossibilité sous le capitalisme, mais même comme idée utopique, ce n'est pas particulièrement inspirant. Alors que les féministes bourgeoises veulent plus de femmes dans les conseils d'administration, les marxistes veulent se débarrasser des conseils d'administration. Certaines féministes veulent tout simplement que les hommes et les femmes se partagent les tâches ménagères équitablement, tandis que les marxistes veulent socialiser les tâches ménagères et mettre fin à leur statut de travail privé non rémunéré.

Comme c'est le cas avec toutes les revendications démocratiques, les marxistes soutiennent les revendications féministes. Cependant, nous devons souligner les limites de la simple lutte pour les revendications démocratiques sans liens avec la question de la révolution socialiste. Nous ne devons pas laisser la discussion sur des questions particulières être détournée de la question plus large de la transformation socialiste de la société.

Les luttes contre les problèmes auxquels font face les femmes de la classe ouvrière peuvent être utilisées pour élever la conscience de la classe ouvrière dans son ensemble, en montrant l'oppression des femmes sous le capitalisme et la nécessité pour le socialisme de lutter contre celle-ci. Mais nous ne pouvons pas laisser la lutte pour la libération des femmes être un mouvement isolé risquant de diviser la classe ouvrière. Les marxistes utilisent comme guide la boussole de l'unité de la classe ouvrière et de la nécessité de faire progresser la lutte pour le socialisme.

Dans des pays comme le Royaume-Uni, les revendications démocratiques bourgeoises du féminisme ont atteint leurs limites, et dans les mouvements étudiant et ouvrier il est désormais courant d'être confronté à des discussions sur les questions d'organisation liées au genre, questions qui sont utilisées pour détourner l'attention de la nécessité d'une discussion sur les questions politiques.

Face à la plus forte baisse du niveau de vie depuis les années 1860, les étudiants et les travailleurs ont besoin de s'organiser pour lutter et défendre leur niveau de vie. Et pourtant, comme beaucoup de ceux et celles qui ont été présents dans les associations étudiantes ou les réunions militantes le savent, beaucoup de temps dans ces réunions est consacré à des discussions sur « les espaces sécuritaires », l'utilisation appropriée des pronoms (en utilisant « il » ou « elle » pour se référer à d'autres personnes), les débats sur les pourcentages de répartition des sexes entre les élus et les débats sur quelles chansons sont suffisamment misogynes pour mériter une interdiction.

Si ces organisations et mouvements discutaient et s'engageaient plutôt dans des campagnes sérieuses et militantes pour gagner les gens aux idées du socialisme et pour lutter contre les politiques d'austérité (qui, soit dit en passant, frappent particulièrement les femmes), alors ils seraient en mesure d'unir les étudiants et les travailleurs dans cette même lutte, peu importe leur genre, leur race, leur orientation sexuelle ou toute autre critère. Dans ce genre de lutte, chaque personne joue un rôle essentiel et aucun attribut physique particulier n’est plus ou moins préférable dans la lutte pour le socialisme. C'est dans le feu de la lutte des classes que les préjugés sont brisés.

Les « féministes-marxistes »

Beaucoup de jeunes, en réaction à ce qu'ils voient correctement comme le sexisme de certaines organisations politiques – y compris certaines de la gauche –, se disent féministes-marxistes afin de souligner leur engagement pour l'émancipation des femmes ainsi que l'émancipation de la classe ouvrière. Ceci est un phénomène particulièrement répandu aux États-Unis depuis la fin des années 1960, mené par des personnalités telles que Gloria Martin et Susan Stern de l'organisation Radical Women.

Cependant, pour tout véritable marxiste, l'ajout du mot « féministe » à notre idéologie n'ajoute rien à nos idées. Comme il a été expliqué ci-dessus, il est impossible d'être marxiste sans combattre pour l'émancipation des travailleuses et de tous les groupes opprimés dans la société. On pourrait aussi bien se dire « féministe-marxiste anti-raciste », car la lutte contre le racisme, avec la lutte pour l'émancipation des femmes, fait également partie intégrante de la lutte pour le socialisme. C'est une honte que certains dans la gauche semblent oublier ce principe de base de la théorie marxiste.

Pour cette raison, l'ajout du mot « féministe » est inutile et non scientifique. En fait, il peut être contre-productif parce que, comme illustrées ci-dessus, certaines idées de certaines féministes – telles que la discrimination positive – jouent en fait un rôle de frein vers l'unité de la classe ouvrière et la lutte pour le socialisme. L'introduction de ces idées contradictoires dans la théorie marxiste ne peut que répandre la confusion. Bien qu'il existe certainement des marxistes qui ont un intérêt particulier dans la question des femmes, tout comme il y a des marxistes qui s’intéressent particulièrement à l'environnement ou à la question nationale, ce serait une erreur d'élever cet intérêt jusqu'au point d'exagérer démesurément son importance par rapport au reste des idées marxistes.

La précision dans le langage est importante, car c'est la façon dont nous transmettons nos idées à d'autres. Si nous ne sommes pas clairs dans nos mots, alors nos idées ne peuvent pas être transmises clairement non plus. Cependant, il est également essentiel de ne pas attacher trop d’importance aux mots et aux étiquettes. Les gens peuvent décrire leur idéologie comme ils l'entendent, mais ce sont leurs actions et non leurs paroles qui vont vraiment définir leur point de vue politique. C'est le point de vue des marxistes qui comprennent que les travailleurs ne voient pas le monde en termes de théories abstraites, mais en action concrète.

Ceci est en contraste avec ce courant du féminisme, incarné par les idées de Judith Butler, qui fait valoir que la langue « dominée par les hommes » est, à un certain niveau, une cause de l'oppression des femmes. Par exemple, en se référant à une personne indéterminée, plusieurs auteurs vont utiliser le pronom « il ». Certaines féministes soutiennent que ceci opprime les femmes et que si les auteurs utilisaient seulement un pronom féminin ou indéterminé plus souvent, cela aiderait d'une certaine manière à mettre fin à l'oppression des femmes.

Encore une fois, cette approche fait l'erreur de tourner le problème à l'envers. L'utilisation de la langue soi-disant « masculine » est un reflet de l'oppression des femmes dans la société de classe. Essayer de supprimer ce reflet sans enlever l'oppression elle-même est vain. Le résultat d'une telle activité se compte en essais, en livres et en conférences de sensibilisation sur la nécessité de changer la façon dont nous parlons, qui sont presque toujours reçus seulement par d'autres personnes du milieu académique, et n'ont aucun impact dans la conscience populaire. Plutôt que de donner des discours sur la façon de parler, les marxistes sont engagés dans une lutte pratique pour extirper l’oppression dans la société à sa racine. Là est la différence entre le féminisme académique et le socialisme révolutionnaire.

Luttons contre l'oppression des  femmes ! Luttons pour le socialisme !

Les jeunes, en particulier à l'université, sont souvent enclins à explorer des idées et des concepts sur lesquels ils peuvent tomber pour la première fois de leur vie. La crise actuelle signifie que plus de jeunes que jamais auparavant sont à la recherche d'idées qui remettent en question le statu quo. Voilà pourquoi les idées du marxisme sont de plus en plus populaires parmi les étudiants, en ce moment. Mais cela peut aussi d'une certaine manière expliquer l'attrait de certains jeunes pour le féminisme.

Les marxistes luttent aux côtés de tous ceux qui veulent se battre pour un monde meilleur, en particulier ceux qui n'ont rejoint la lutte que depuis peu. Mais les marxistes ont également une attitude ferme envers les revendications démocratiques bourgeoises des féministes académiques. Nous défendons une position de classe qui n'a rien de commun avec ces féministes qui ne cherchent rien de plus que l'exploitation égale des hommes et des femmes par le capitalisme. Nous sommes pour l'unité complète de la classe ouvrière et pour la lutte pour le socialisme. Ce n'est que de cette façon que les préjugés peuvent être détruits et que l'on peut poser les bases matérielles d’une société authentiquement sans classes et réellement égalitaire.


[1] Campagne contre la chanson Blurred Lines de Robin Thicke, qui était considérée par certains comme une « chanson de viol ».

[2] Campagne amorcée en 2012 contre la page 3 du journal britannique The Sun, page qui contenait des photos de top-modèles seins nus.

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