Rosa Luxemburg (1870-1919) fut une militante socialiste comme l’histoire n’en révèle qu’un tout petit nombre. L’acharnement incompressible qu’elle mit à organiser la lutte, non seulement en Allemagne, où elle vécut la plupart de son temps, mais dans tous les lieux où son activité la portaient ; l’importance mille fois reconnue de ses écrits ; l’influence énorme qu’elle est parvenue à exercer au sein du mouvement ouvrier - tout cela en fait l’une des plus importantes figures historiques du socialisme.

Aujourd’hui que le ralentissement généralisé de l’économie mondiale, grevé ici et là par de profondes récessions, fait perdre leur latin à tous nos apôtres de "croissance durable" et autres perspectives enchantées, le nom de Rosa Luxemburg nous revient en mémoire. Son excellente maîtrise des lois de l’économie capitaliste en fit du même coup une brillante analyste des contradictions de ce système. Il suffit généralement d’une phase de croissance pour que le capitalisme apparaisse tout d’un coup à des esprits qui en doutaient comme un système viable, c’est à dire capable de continuer durablement à soutenir le même rythme de croissance. Dans ces moments, seule une approche rigoureuse et scientifique de l’économie permet de saisir les contradictions profondes qui préparent les éléments de la crise à venir.

Rosa Luxemburg connaissait parfaitement ces contradictions. Ses principaux ouvrages d’économie, L’accumulation du capital et l’Introduction à l’économie politique, avaient entre autre pour objectif de démontrer, à l’appui des données de son époque, que la propriété privée des forces productives ne pouvait plus se maintenir qu’au prix d’un retour périodique des crises économiques. Il faut reconnaître que cette perspective a, sur les balbutiements de nos experts en économie - qui, pendant la pluie, prédisent le beau temps, mais jamais l’inverse - l’avantage non négligeable de n’avoir jamais été démentie par l’histoire. C’est que la perspective de Rosa Luxemburg repose sur une analyse tenant compte des lois et des mécanismes fondamentaux du capitalisme, alors que les économistes officiels considèrent ce dernier comme un ensemble de ficelles plus ou moins emmêlées qu’il faut tirer au bon moment. En période de crise, ils se prononceront pour toutes sortes de mesures portant sur tel ou tel facteur de l’économie capitaliste : l’inflation, les salaires, le taux de change, la fiscalité etc. Mais toutes ces mesures, si diverses qu’elles semblent être, ont pour caractéristique commune de laisser intact le facteur fondamental du système, qui est à la base du fonctionnement et des dysfonctionnements de l’ensemble, à savoir la main-mise d’une minorité de grands industriels et actionnaires sur les ressources et l’appareil productif.

La question de la viabilité, ou non, de l’économie capitaliste, a une importance cruciale sur le terrain de la lutte politique. Dans Réforme ou révolution ?, Rosa Luxemburg critique sévèrement le réformisme de Bernstein. Ce dernier, soutenant que le capitalisme était parvenu à dépasser ses propres contradictions, en venait finalement, et tout à fait naturellement, à rejeter le programme socialiste de rupture radicale avec le capitalisme. Le salariat était sommé de récolter passivement les fruits d’un développement indéfini de l’économie, en même temps que ses représentants siègeraient tranquillement dans les parlements et ministères. Bernstein considérait les réformes comme l’unique levier du progrès social, et le socialisme comme le résultat nécessaire, à terme, de ce progrès permanent. Ce que résume assez bien sa fameuse formule : "Le but final, quel qu’il soit, n’est rien, le mouvement est tout." Rosa Luxemburg s’opposa vigoureusement à cet optimisme irresponsable. Elle fit valoir que, précisément, le capitalisme était voué aux crises, et que, par conséquent, il n’est pas une seule réforme concédée au salariat par la classe capitaliste que celle-ci ne tente de lui reprendre dès que la situation le permet.

L’histoire, ici aussi, lui donna largement raison, et la première guerre mondiale fit voler en éclats les prophéties des dirigeants réformistes. Le "mouvement" se traînait dans le sang, cependant que la nécessité de parvenir au "but final" se faisait gravement sentir. A cette époque, Rosa Luxemburg, résolument internationaliste, accueillait la révolution russe avec enthousiasme, cependant que les tenants du "gradualisme" à la Bernstein, rangés du côté de leurs "patries" respectives, prônaient la poursuite du carnage sur les champs de bataille. Rosa Luxemburg a payé de sa vie sa fidélité aux idées du socialisme. Elle a été froidement assassinée, en même temps que Karl Liebknecht, le 15 janvier 1919, au cours de la révolution allemande qui éclata au lendemain de la première guerre mondiale.

Rosa Luxemburg disait des écrits de Bernstein qu’ils constituaient la formulation la plus achevée du réformisme, et que ce dernier n’avait plus rien à ajouter. Il semblerait que Jospin, Guigou, Hue et consorts se fassent un honneur de confirmer ce jugement en ne restant, dans leurs discours politiques, que très en dessous des idées de Bernstein. Il est vrai qu’à l’époque, dans le parti social-démocrate allemand, auquel appartenaient Bernstein et Luxemburg, les véritables idées du socialisme constituaient encore la doctrine officielle. Le Parti, écrivait Bernstein, doit avoir "le courage de paraître ce qu’il est aujourd’hui en réalité : un parti réformiste, démocrate socialiste". Mais jamais Bernstein n’aurait pu s’associer aux misérables formules qui surgissent périodiquement des actuels appareils de gauche. Aujourd’hui, l’ensemble des dirigeants socialistes et communistes ont fait du réformisme leur plus inflexible credo. Ils ne se sentent pas tenus à plus de deux phrases pour balayer les folies du "socialisme à l’ancienne". Il n’empêche : ce renoncement est, pour le mouvement social, une impasse. Or l’histoire ne se laisse enfermer dans aucune impasse, et le salariat finira par rétablir, au sein de ses organisations, les idées et le programme qui leur ont donné naissance.

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