Cet article a été écrit le 11 décembre dernier, après la victoire du mouvement lycéen de l'Etat de São Paulo. Depuis, le même Etat régional est de nouveau au centre de l'actualité brésilienne pour sa brutale répression du mouvement appelé « Passe livre » contre la hausse du prix des transports publics. On retrouve au sein de ce mouvement de nombreux jeunes impliqués dans les occupations victorieuses des lycées, ainsi que nos camarades brésiliens d'Esquerda marxista (« Gauche marxiste ») — déjà très actifs au sein du mouvement lycéen dont parle l'article ci-dessous — qui y défendent la convergence de ces luttes autour d'un programme de revendications socialistes. Pour mieux faire connaitre ces idées, nos camarades organisent du 26 au 31 janvier un « campement révolutionnaire » au sein d'une usine occupée, autour de leur campagne nationale : « Transport, santé, éducation : publics, gratuits et pour tous ! A bas la répression ! »


Après trois mois de mobilisations et différentes semaines d’occupations d'établissements scolaires, les lycéens de l'Etat régional de São Paulo au Brésil ont obtenu une première victoire en décembre 2015. Ils ont réussi à rejeter un plan de réorganisation scolaire", présenté par le gouvernement de l'Etat dominé par le PSDB, le parti de la bourgeoisie brésilienne, et dirigé par le Gouverneur Geraldo Alckmin. Ce dernier s'était déjà fait connaître pour avoir réussi à briser la grève des enseignants de son Etat au début de l'année 2015, au moyen notamment d'une puissante répression.

Un mouvement lycéen « mature »

Son plan de « réorganisation » — désormais suspendu — prévoyait initialement la fermeture pure et simple de 188 établissements et la redistribution des élèves au sein des établissements restant au sein de l'Etat de São Paulo. Le gouvernement justifiait son plan par une nécessaire « spécialisation des établissements scolaires », afin d'éviter que les lycées puissent accueillir des élèves de cycles d'enseignement différents. Cette mesure était en réalité dictée par une volonté de réduire les dépenses publiques, afin de faire payer la dette publique aux enfants des travailleurs. Les conséquences de telles coupes budgétaires sont évidentes : plus de difficultés à rejoindre les lycées, classes surchargées et une détérioration générale des conditions d'étude et de travail.

Les lycéens ont organisé dès septembre des manifestations contre la « réorganisation ». Les quelques centaines de personnes initiales se transformèrent rapidement en milliers, jusqu'à atteindre 50 000 personnes le 29 octobre. Pris de panique, le gouvernement de l'Etat a tenté de trouver un compromis, réduisant à 94 le nombre d'écoles à fermer. Même dans ce cas cependant, la « réorganisation » aurait touché 711 000 étudiants et 74 000 professeurs.

Cet aveu de faiblesse du gouvernement, loin de calmer le mouvement, a au contraire renforcé la détermination des lycéens. À partir de ce moment, ceux-ci ont décidé d'occuper certains lycées : le 9 novembre à l'École publique « Diadema », le 10 à la Fernao Dias, pour arriver dans les semaines suivantes à occuper plus de 220 établissements. Face à la morgue d'un gouvernement qui prenait en dérision les occupations, le mouvement s’est largement répandu et a fait preuve d'une grande maturité. Les lycéens impliqués ont ainsi organisé eux-mêmes des services d’ordre, la cuisine, le nettoyage, la communication et des « tours de garde » pour la nuit. Les occupations ont même continué pendant les jours fériés. Cette gestion a contribué à renforcer le soutien au mouvement, y compris parmi les parents et les enseignants.

Répression inefficace

Le gouvernement a ensuite tenté la répression, en mobilisant la police militaire. Cette force spéciale est crainte et détestée au Brésil. La férocité extrême avec laquelle elle réprime les luttes sociales, mais aussi plus simplement les jeunes et les pauvres, entraîne des milliers de décès chaque année. Cette même police militaire est cette fois rentrée au sein de différents lycées pour y déloger les occupants, parfois les armes à la main. Les manifestations ont été attaquées par l’utilisation massive de gaz lacrymogènes, de grenades assourdissantes et de gaz poivré. Il y eut de nombreuses arrestations — 33 rien que pour le dernier jour des manifestations. Les vidéos de la répression sont visibles sur internet et parlent d'elles-mêmes.

La répression n'a pas plus fait plier le mouvement que les tentatives conciliantes précédentes. Le gouvernement était par ailleurs conscient de risquer beaucoup en intensifiant l’affrontement. Le souvenir des mobilisations explosives de l’été 2013 au Brésil était encore récent. Bien que politiquement confuses, ces luttes étaient la conséquence de l’aggravation de la situation économique au Brésil et l'augmentation des tensions sociales. En 2015 il y a eu une augmentation du nombre et de la radicalité des grèves, qui ont souvent contourné la volonté des directions syndicales elles-mêmes. La répression, utilisée dans ce contexte contre des jeunes mineurs qui bénéficient d'un large soutien populaire, risquait probablement de revenir comme un boomerang. Un secteur de l'appareil d'Etat a pris de plus en plus conscience de ce risque. Les jours précédents son retrait effectif, des recours pour la suspension du plan de « réorganisation » étaient présentés par certaines institutions juridiques de l'Etat de São Paulo.

Le 4 décembre, constatant que 200 lycées étaient toujours occupés et la popularité du gouvernement de l'État s'était effondrée entretemps à 28 %, Alckmin a décidé de battre en retraite (partiellement). Il a ainsi annoncé qu'il n'y aurait aucune « réorganisation » en 2016, qui serait une année « de consultations » — les changements étant donc officiellement reportés d'une année. Le secrétaire d'Etat à l’éducation, Herman Voorwald, venait de démissionner peu de temps auparavant.

Quelle suite pour le mouvement lycéen ?

Cette étape est donc bien une victoire pour le mouvement lycéen. Dans le même temps, les lycéens ne peuvent accorder aucune confiance à Alckmin. Celui-ci reporte l'affrontement parce qu'il se sentait dans une situation de faiblesse. La « consultation » promise sera probablement une farce. L'objectif du mouvement doit rester le retrait complet du plan Alckmin. La seule « réorganisation » envisageable est celle qui fixe une limite maximum au nombre d'élèves par classe, et qui prévoit non pas la fermeture, mais l'ouverture de nouveaux établissements scolaires.

Avec cet objectif en tête, le mouvement devra aussi trouver les bonnes méthodes pour avancer. Forts de leur succès, certains lycéens poussent vers des occupations illimitées des lycées. Mais une majorité des lycéens risquent de se fatiguer d'être tout le temps « sur les barricades ». Le risque existe que cela conduise à moyen terme à voir les lycées occupés se vider, pour n'y laisser que la minorité la plus militante. Cela permettrait à Alckmin de délégitimer le mouvement et de reprendre l'offensive.

Nos camarades d’Esquerda marxista (« Gauche marxiste »), la section brésilienne de la TMI, sont intervenus activement dans les occupations. Ils expliquent qu'il est probablement temps de profiter de cette victoire partielle pour réorganiser les forces et permettre au mouvement de faire un saut qualitatif. Cela passe par l'organisation d'une discussion unifiée et démocratique dans tout l'Etat, à même d'impliquer tous les élèves engagés dans la lutte pour que le mouvement conserve son caractère massif. L'autre condition nécessaire est de développer des points programmatiques clairs et un degré d'organisation qui permettent aussi bien de rejeter définitivement toute autre tentative du gouvernement que d'avancer avec force les revendications pour une réelle amélioration de l'éducation publique, dans l'État de São Paulo comme dans tout le Brésil.

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