Article écrit et publié le mardi 12 août 2014 sur le site américain Socialist Appeal


La ville de Ferguson aux Etats-Unis, dans la banlieue de St Louis, a été secouée par une nuit de pillage et de vandalisme. Le meurtre d’un adolescent par la police, alors qu’il était sans arme, avait entraîné une marche de la population qui voulait protester contre ce crime. Immédiatement, des policiers anti-émeute avec casques et chiens stoppèrent la manifestation. Loin d’apaiser la situation, toute la colère et la frustration accumulée par la jeunesse afro-américaine de cette petite ville ouvrière jusque-là tranquille éclatèrent. Ces événements montrent avant tout que d’énormes tensions s’accroissent et fermentent dans la société américaine, pour peu que l’on prenne la peine de gratter la surface.

Le samedi 9 août, à Ferguson, Missouri, dans la banlieue de Saint-Louis, la police fut informée d’un vol à l’étalage concernant des bonbons dans une station d’essence QuikTrip. La police de Ferguson dépêcha une patrouille. Quelques policiers tombèrent par hasard sur un jeune garçon noir âgé de 18 ans, Michael Brown, qui selon des témoins, rentrait du supermarché chez sa grand-mère, à plusieurs pâtés de maisons de la station d’essence. Michael marchait sur la route quand, selon des témoins, un officier lui cria « monte sur le p*** de trottoir ! ». Le rapport de police diffère par la suite des déclarations des témoins. La police déclare que Michael poussa le policier et tenta de prendre son arme, tandis que les témoins présents affirment que l’adolescent reculait. Tous les témoins s’accordent à dire que Michael n’avait pas d’arme, et qu’il avait les mains en l’air quand le policier lui tira dessus 9 fois d’affilée. Michael devait faire sa rentrée dans un lycée professionnel cette semaine.

Après la fusillade, le corps de Michael fut laissé dans la rue pendant des heures sans être recouvert, et ce malgré la présence d’une soixantaine de policiers sur les lieux, tandis qu’une foule se rassemblait. L’humeur tourna rapidement de l’incrédulité à une furieuse indignation. Le père de Michael, Louis Head, fabriqua précipitamment une pancarte sur laquelle était écrit : « La police de Ferguson vient juste d’exécuter mon fils, il n’avait pas d’arme ». Plus tard, des rassemblements spontanés se firent devant les immeubles du quartier. Les gens brandissaient leurs mains en l’air faisant semblant de se rendre et disant à la police « Ne tirez pas ! ».

Le dimanche matin, à 10h, une veillée rassembla près d’un millier de personnes résidant majoritairement dans les quartiers de Ferguson. Comme la journée avançait, les rangs de la police grossissaient, provenant de presque tous les départements limitrophes, y compris une équipe du SWAT avec un véhicule blindé, des fusils d’assaut, et des équipes K-9. La présence importante de la police, au lieu d’intimider la foule, suscita la colère des gens.

Le chef du gouvernement du comté de St Louis, Charlie Dooley, un démocrate noir, s’adressa aux manifestants, leur demandant de rentrer chez eux. Mais après qu’il ait exprimé sa « confiance dans la police du comté de St Louis pour mener une enquête impartiale », la foule le fit taire en criant plus fort que lui. Les forces de police auxquelles M. Dooley fait entièrement confiance font l’objet d’une plainte de longue date, en instance dans les tribunaux fédéraux pour profilage racial. Le soir, aux alentours de 20h, la police anti-émeute commença à nettoyer les rues près du commissariat.

Comme la police continuait d’avancer, une partie des jeunes montèrent dans leur voiture et commencèrent à faire du « pillage mobile », jusqu’à l’aube. Beaucoup de jeunes se mirent à casser des vitrines, des abris bus, à piller les magasins, et finissant par brûler la station d’essence Quiktrip. Les émeutes durèrent jusqu’au dimanche soir, minuit passé, avec pour bilan plusieurs commerces dévastés, une station essence fumante, et en tout, l’arrestation de 32 personnes. Les journaux des informations locales rapportent que des coups de feu furent également entendus durant la nuit qui visaient notamment la police, sans qu’aucun blessé ne soit pour autant signalé.

Depuis, les principaux médias se sont focalisés de manière pesante sur l’incendie, les pillages et la violence. Dès le lundi suivant, les magasins ainsi que d’autres bâtiments publics du quartier sont restés fermés. Les habitants de cette région ouvrière sont consternés par les dégâts et par le fait que les manifestations aient pris une telle tournure. Lorsque les autorités ont décidé d’empêcher la manifestation du dimanche soir avec la police anti-émeute et les chiens, ils ont enlevé le seul moyen autorisé [légal] pour la jeunesse d’exprimer son indignation et sa colère. Les autorités n’ont rien compris à l’humeur ambiante des quartiers, dont le slogan principal était « trop c’est trop ! ». Assez du chômage et de la pauvreté, assez d’être terrorisé par la police, assez de ne pas être entendu, assez de ne pas avoir de pouvoir sur les forces qui pèsent sur nos vies ! C’est pourquoi les autorités adoptent une approche plus « non interventionniste », appelant au calme et autorisant les manifestations.

Durant ces évènements, les médias capitalistes n’ont montré une fois de plus aucune honte, et continuent à jouer le jeu subtil qui consiste à blâmer la victime. Particulièrement dans les journaux télévisés, une seule et même image de Michael Brown a été utilisée : on le voit portant un t-shirt rouge et ayant l’air de faire le signe d’un gang, alors que la plupart des photos disponibles le montraient dans des poses plus « sympathiques ». Fait intéressant, ceci amena la publication de photos sur Instagram sous le tag #iftheygunnedmedown (#silapolicemetuait). Les internautes y ont posté des photos contrastées d’eux même, où l’on devine facilement quelle photo les médias utiliseraient s’ils étaient abattus par la police. Ceci montre non seulement que de nombreux jeunes ne croient pas les médias capitalistes, mais aussi qu’ils sont capables de s’en moquer avec un sens aigu de l’ironie.

Il a été annoncé maintenant que le FBI et le Département de la Justice vont reprendre l’enquête sur la fusillade de Michael Brown. Mais pour la plupart des gens, ce n’est qu’une maigre consolation. En effet, même le journal St Louis Post Dispatch a publié un éditorial titré : « Pas de justice équitable — Michael Brown n’y a pas eu droit. Le policier qui l’a abattu y aura droit. » Alors que l’éditorial contenait des informations pertinentes, comme le fait que les habitants noirs du Missouri ont 66 % plus de « chance » que les blancs de se faire arrêter par la police, il ne fournissait malheureusement aucune réponse pertinente. Le papier se limitait à appeler à la « transparence » de l’enquête, qui devra servir, d’une manière ou d’une autre, d’avertissement à la police, quant à son comportement futur.

Nous devons comprendre que, dans une société divisée en classes, l’objectif premier des forces de police n’est pas de « servir et protéger » les gens ordinaires, mais plutôt, de défendre la propriété des riches. C’est pourquoi, pour pouvoir protéger une propriété ne valant que quelques dollars, mais appartenant à la firme Quiktrip qui en vaut plusieurs millions, un officier de police était prêt à mettre fin à la vie d’un jeune de la classe ouvrière. Cette fusillade n’est que l’expression du rôle réel de la police, dans sa forme la plus grave. Dans sa course vers le profit, cette société laisse des millions de gens sans emploi, dans la pauvreté, sans abri, sans couverture maladie ni éducation. Par conséquent, près d’un américain sur 100 et près d’un noir américain sur 24 se retrouve emprisonné, ce qui est une autre manière pour l’Etat d’imposer terreur et violence. On dit que la possession (la propriété) constitue les 9/10ème de la loi – apparemment le dixième restant n’était pas suffisant pour protéger Michael Brown.

Nous, comme beaucoup d’autres, exigeons que le meurtrier de Michael Brown soit traduit en justice, sans interférence ni obstruction de la police. Mais nous devons être clairs : aucun procès dans les cours de justice capitalistes ne pourra empêcher que cela ne se reproduise à nouveau. Le problème est le suivant : nous vivons dans une société de classe. D’un côté, les travailleurs, de l’autre, une poignée minuscule de capitalistes. Il y a la majorité (la classe ouvrière de toutes les couleurs), et la minorité (la classe capitaliste de toutes les couleurs) qui dirige la société et contrôle l’Etat, car elle a entre ses mains les leviers clés de l’économie.

Dans la société capitaliste, les lois sont en fin de compte écrites pour défendre les intérêts de cette minorité. Pour les faire respecter, cela requiert une machine spéciale – l’Etat – qui comprend la police et les prisons, afin d’imposer leur volonté sur la majorité de la population. Tant que nous vivrons sous le système capitaliste, l’Etat usera de méthodes brutales pour s’assurer que la majorité « rentre dans le rang ». Alors que l’implication du gouvernement fédéral semble apporter impartialité et poids à l’enquête, nous devons être clairs : aucune enquête menée par l’Etat capitaliste, sur un crime perpétré dans l’intérêt du capitalisme, ne peut apporter une réelle justice à Michael Brown et sa famille. Tant que le capitalisme existe, il y aura des Trayvon Martin et des Michael Brown – et le système « judiciaire », loin d’être impartial, prendra des gants avec leurs meurtriers.

Cependant, même si nous pouvons comprendre les raisons des émeutes, comme le reflet des profondes contradictions de la société, nous devons également expliquer que celles-ci ne peuvent jamais réussir à changer fondamentalement les choses. Elles sont une expression, par-dessus tout, de la frustration et de l’impuissance et qui équivaut à de « l’énergie gaspillée » selon l’expression de Huey Newton. La jeunesse est frustrée et n’a pas de stratégie pour changer les choses. C’est à la direction du mouvement ouvrier que revient la responsabilité de mobiliser la jeunesse pour défendre les emplois, l’éducation, le logement, la hausse des salaires, ainsi que toutes les autres luttes. Mais la direction de l’AFL-CIO [1] n’a proposé rien d’autre que d’appeler à voter pour les démocrates, et des campagnes de pétition destinées aux législateurs – ce qui n’a rien résolut.

En outre, le pillage et le vandalisme ne feront que nuire à nos propres quartiers, et donneront au pouvoir en place une excuse pratique pour rejeter les questions légitimes auxquelles la jeunesse est confrontée. Les émeutes fournissent un alibi commode pour les médias, qui peuvent ainsi se focaliser sur les feux, les pillages et le comportement des émeutiers. Le but est de détourner l’attention de la majorité des manifestants pacifiques, loin de ce système pourri qui permet à ces tragédies d’exister… Donc, la question qui devrait être posée n’est pas pourquoi il y a eu une émeute, mais plutôt, qu’est-ce qui a mené des jeunes, et particulièrement la jeunesse afro-américaine, dans une telle impasse ?

Économiquement, la situation du Missouri est similaire au reste du pays. La crise dans les banlieues populaires de la classe ouvrière, comme à Ferguson, a été particulièrement violente pour beaucoup de monde, où le véritable taux de chômage est de 14 %, et plus de 20 % pour les Afro-Américains. Quant à la jeunesse afro-américaine et latino, il faut quasiment doubler ces chiffres. Selon l’organisation Young Invicibles [2], « au cours de la dernière décennie, les perspectives économiques pour les jeunes adultes dans le Missouri ont chuté de façon spectaculaire et la récession a empiré la situation. Comme les revenus et les perspectives d’emploi diminuent, de plus en plus de jeunes se retrouvent à temps partiel, ou totalement exclus du marché du travail. »

Le fait est que la « reprise économique » dont on entend parler n’est pas pour nous. Elle concerne uniquement les grandes entreprises et les riches. Alors que les profits augmentent, l’argent reste sur les comptes en banque des riches, et n’est pas investi pour créer des emplois – que ce soit des CDI de qualité ou des temps partiels mal payés. La classe ouvrière – afro-américaine, latino, asiatique et blanche – est collectivement pressurisée au nom du capitalisme. Il n’y a aucune issue pour la classe ouvrière et la jeunesse dans les limites du système capitaliste.

Le capitalisme américain a longtemps compté sur la politique du « diviser pour régner ». La célèbre phrase de Malcom X, révolutionnaire noir, montre qu’il l’avait compris, quand il dit que « le capitalisme ne peut pas exister sans racisme ». Les travailleurs noirs ont longtemps été traités comme des citoyens de seconde zone, parqués dans des quartiers de seconde zone, orientés dans des écoles de seconde zone, des boulots de seconde zone, et tout cela ordonné par une espèce de toile invisible – mais pour autant très puissante – pleine de répression policière, de discrimination, et de représentations sociales. Cette oppression continue parce que l’extrême richesse des capitalistes est basée sur la pénurie pour la classe ouvrière. Et tant que cette pénurie existera, il sera facile pour la classe dirigeante de diviser la classe ouvrière en montant les noirs contre les blancs, les jeunes contre les vieux, les hommes contre les femmes ; tout le monde se précipitant sur les miettes laissées par les capitalistes. Alors que la crise du système capitaliste continue, le système n’est en capacité de fournir que des emplois à temps partiel et mal payés. Le système exige d’abaisser toujours plus les niveaux de vie des travailleurs noirs, mais pas uniquement. Toute la classe ouvrière et même ceux qui vivent déjà dans la pauvreté subissent les mêmes attaques.

Le moyen de combattre le racisme et la violence policière se trouve à travers l’organisation d’actions de la classe ouvrière, unie et massive, dans les rues, sur les lieux de travail, dans les écoles et les universités. Le mouvement ouvrier doit se mettre à la tête du mouvement, se battre pour la véritable égalité des chances pour tous, sur la base d’une indépendance politique et organisationnelle des capitalistes et de leurs partis. Les travailleurs américains et la jeunesse n’obtiendront une véritable expression politique qu’à condition de rompre avec les Démocrates et les Républicains, et de construire un parti de masse ouvrier à partir des syndicats.

Nous sommes d’accord avec ceux qui exigent la fin de la brutalité policière et des contrôles au faciès. Et l’on peut comprendre que beaucoup de gens réclament le contrôle populaire sur la police, car ils comprennent instinctivement que la police n’est pas impartiale et ne représente pas les intérêts de la majorité. Pour autant, nous devons expliquer que la police ne pourra jamais être véritablement séparée de l’Etat capitaliste. En fin de compte, seuls les travailleurs, organisés en une force de défense démocratiquement élue et contrôlée par le peuple, peuvent vraiment réellement protéger les gens contre la criminalité et la brutalité policière. Ceci, à son tour, ne peut advenir que dans le cadre d’une lutte généralisée et organisée des travailleurs pour changer la société.

Des mesures temporaires ou esthétiques n’élimineront pas les causes fondamentales de l’inégalité, de la pauvreté et de la criminalité. Il est nécessaire d’avoir un programme de travaux publics pour reconstruire notre société et nos infrastructures, afin de fournir des logements de qualité, une assurance maladie universelle, une éducation correcte, des emplois bien rémunérés assurant un niveau de vie décent pour tout le monde. Rien de tout cela n’est possible sur la base d’un système axé sur le profit. C’est pourquoi, si nous voulons vraiment vaincre le racisme et les inégalités, nous devons lutter pour la fin du système capitaliste lui-même et pour le socialisme, ce qui donnerait aux jeunes un avenir qu’ils méritent à juste titre !

David May & Bradley Roderick

[1] Créée en 1955, The American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations (AFL–CIO) est la centrale syndicale la plus importante des USA, qui comprend 57 syndicats nationaux et internationaux, représentant au total plus de 11 millions de travailleurs (derniers chiffres de 2008). Source : http://en.wikipedia.org/wiki/AFL%E2%80%93CIO

[2] Créée en 2009 par plusieurs jeunes, Young Invicibles est une organisation américaine nationale regroupant des jeunes âgés de 18 à 34 ans, pour faire entendre la voix de la jeunesse dans le débat sur la couverture maladie universelle. L’expression « young invicibles » (jeunes invincibles) a été donnée au départ par les médias à la jeunesse qui ne souscrit pas d’assurance maladie, car se croyant invincible. L’organisation a choisi spécifiquement de s’appeler ainsi afin de détourner la connotation négative de cette expression, en lui donnant le sous-titre « Together, invicible » (ensemble nous sommes invincibles) afin de défendre les droits et les intérêts de la jeunesse. Source :http://younginvincibles.org/about/ et http://en.wikipedia.org/wiki/Young_invincibles

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