Le marxisme a émergé très lentement en Russie, entre 1875 et 1900. L’existence de la toute première organisation marxiste remonte à 1877. Il s’agissait d’un groupe de discussion – la Ligue des travailleurs de la Russie du Nord, établi à Petrograd et dirigé par Georges Plekhanov. Ce groupe réunissait des travailleurs et discutait des idées marxistes. Cette période fut marquée par la lutte entre marxistes et narodniksou « populistes ». Le marxisme a pris forme en tant que courant de pensée distincte comme une critique du narodnisme. À l’époque, lesnarodniks étaient très largement dominants dans le mouvement révolutionnaire et la distinction entre les deux camps n’était pas encore très nette. Plekhanov militait dans le mouvement populiste, mais commençait à se familiariser avec les idées marxistes. En 1883, exilés à Genève après l’assassinat par les narodniks du tsar Alexandre II, Plekhanov et Axelrod défendent la nécessité de rompre avec les doctrines des populistes, qui se basait sur la paysannerie, et prônent le développement d’une organisation révolutionnaire orientée vers la classe ouvrière. Ils fondent, dans cette perspective, une nouvelle organisation, le Groupe pour l’émancipation du travail. Ce groupe rédigera, en 1885, le premier programme social-démocrate – c’est-à-dire marxiste, dans la terminologie de l’époque – en Russie.

Les narodniks

Les narodniks connurent leur apogée dans les années 1870. Il s’agissait le plus souvent de jeunes étudiants et étudiantes issus des milieux petits-bourgeois qui renonçaient aux avantages de leur situation sociale pour se dévouer à la cause révolutionnaire et « aller vers le peuple ». Le peuple n’était à leurs yeux que les couches inférieures de la paysannerie. Leur but était de dispenser une éducation politique aux opprimés du monde rural et de les inciter à se soulever contre le régime tsariste. Lénine et Trotsky ont rendu hommage à ces révolutionnaires courageux. Le plus souvent, ils vivaient dans la misère. Beaucoup d’entre eux ont été torturés, fusillés ou pendus. La police et des bandes réactionnaires à la solde des propriétaires terriens les assassinaient. Ils étaient les premiers à tenter de mobiliser la population contre le régime tsariste. Ils se qualifiaient le plus souvent de socialistes, même si les idées qu’ils défendaient étaient généralement plus proches de l’anarchisme que du socialisme. Ils comptaient dans leurs rangs de véritables héros et héroïnes de la cause révolutionnaire, par exemple Sofia Perovskaïa. Fille du gouverneur général de Saint-Pétersbourg, Sofia Perovskaïa était parmi les principaux organisateurs de l’attentat qui a tué le Tsar Alexandre II. Arrêtée, elle a été pendue avec quatre autres narodniks, le 3 avril 1881. Six ans plus tard, le 12 avril 1877, le frère de Lénine, Alexandre Oulianov, impliqué dans un attentat contre Alexandre III, a été pendu dans la forteresse de Schlüsselburg.

Pour comprendre le rapport entre marxisme et populisme à cette époque, il est important de savoir que la classe ouvrière était encore à un stade embryonnaire de son développement, en Russie. Si lesnarodniks ne comprenaient pas l’importance de la classe ouvrière dans la prochaine révolution, c’est qu’elle n’existait quasiment pas. L’ouvrier russe, issu de la paysannerie, restait souvent un paysan dans sa vision du monde. Les narodniks ne voyaient pas de différence importante entre le paysan et l’ouvrier. N’étaient-ils pas tous les deux opprimés par le régime tsariste, quoique de façons différentes ?

Le narodnisme était un mouvement qui embrassait beaucoup d’idées et de tendances. Son aile gauche exprimait des idées anarchistes ou vaguement socialistes, ouvertes aux méthodes terroristes. Ils voyaient dans le terrorisme un moyen de démontrer la faiblesse et la vulnérabilité du Tsar, des chefs de police et des propriétaires terriens. Par une « propagande de l’acte », ils pensaient pouvoir déclencher un mouvement insurrectionnel de la paysannerie. L’aile droite du narodnisme était composée de bourgeois démocrates qui comptaient, progressivement et par la pression diplomatique et morale, avancer vers plus de libertés politiques et un régime parlementaire, à l’image des « démocraties » occidentales.

Divergences entre marxistes et narodniks

La première grande controverse entre les marxistes et les théoriciens dunarodnisme concernait les perspectives de développement économique et social de la Russie. Dans les années 1870-80, on pouvait encore tenter de démontrer que la Russie ne passerait pas par une étape capitaliste. L’industrie et la production de masse n’occupaient qu’une place marginale dans l’économie du pays. Les théoriciens populistes affirmaient que la Russie emprunterait un chemin de développement radicalement différent des pays européens, lui permettant de passer directement de la production artisanale et paysanne à un « socialisme » aux contours mal définis. Leur « socialisme » ressemblait aux schémas utopistes de Fourier ou de Saint-Simon, un socialisme dont les caractéristiques étaient à « inventer » plutôt qu’à découvrir à partir des rapports sociaux et économiques existants. Ils fondaient leurs projets sur des considérations morales et éthiques, qu’ils pensaient pouvoir appliquer à la réalité par la seule volonté subjective, évitant ainsi les horreurs de « l’étape capitaliste » qu’ils observaient en Europe occidentale. Plekhanov considérait que le système capitaliste allait se développer en Russie, et que ce développement renforcerait le poids social de la classe ouvrière.

Le deuxième désaccord entre les théoriciens populistes et les marxistes portait sur le terrorisme individuel. Les narodniks de gauche en faisaient l’apologie, croyant que la « propagande de l’acte » réveillerait la conscience révolutionnaire du paysan. Dans un premier temps, les marxistes avaient une attitude mitigée sur la question. Ils ne rejetaient pas le terrorisme individuel de façon catégorique. Mais au fur et à mesure que le mouvement marxiste s’est développé, ils ont pris une position très ferme. Cela n’allait pas sans les mettre en mauvaise posture. Les narodniks imputaient leur attitude à un manque de courage et de tempérament révolutionnaire. Ce discours marquait des points auprès de jeunes travailleurs qui voulaient « de l’action » et des résultats immédiats. Plekhanov disait que les marxistes n’étaient pas pacifistes, car « tuer un monstre n’est pas un crime », mais plaidait pour une « terreur de masse » dirigée contre l’ensemble de la classe dirigeante. « Tuer tel ou tel ministre ne change rien », disait-il. Son mot d’ordre était : « Éducation, propagande et organisation » dans le but ultime d’organiser une insurrection armée de la classe ouvrière, qui devait se placer ainsi en champion de tous les opprimés.

La troisième grande divergence portait sur l’hégémonie de la classe ouvrière. Cela paraissait peut-être évident aux marxistes des générations suivantes, mais cela fut audacieux pour l’époque. Lors du premier congrès de la deuxième internationale, en 1889, les marxistes russes affirment que la classe ouvrière doit diriger la paysannerie. Pour Plekhanov, « la révolution russe triomphera comme une révolution de la classe ouvrière ou pas du tout ». De la même façon que Marx avait ébauché le rôle futur de la classe ouvrière dans la révolution européenne, Plekhanov comprenait que la classe ouvrière ne serait pas une classe parmi les autres en raison de la place qu’elle occupait dans le mode de production capitaliste. Il s’agissait là d’une ligne de démarcation importante entre les narodniks et les marxistes. Selon les premiers, toute la stratégie de la révolution doit se baser exclusivement sur la paysannerie. Plus tard, quand ils ne pouvaient plus nier le développement – devenu trop évident – de la classe ouvrière, ils modifieront quelque peu leur attitude, reconnaissant que les travailleurs pouvaient « soutenir » une révolution dans laquelle la paysannerie serait la force sociale dirigeante. Les marxistes, eux, insistaient sur le rôle dirigeant de la classe ouvrière urbaine dans la révolution. La justesse de cette perspective historique a été confirmée avec éclat quelques années plus tard, lors de la révolution de 1905.

Des divergences entre marxistes

En 1894, à 24 ans, dans la conclusion de son premier livre important, Que sont les amis du peuple ?, Lénine prévoit que la révolution sera communiste et dirigée par la classe ouvrière. La même année, Pierre Struve, un jeune écrivain talentueux qui a rédigé le manifeste du premier congrès des sociaux-démocrates russes en 1898, écrit ses Notes critiques. Plus tard, Struve a évolué vers la droite, devenant « Cadet » (démocrate constitutionnel) et même monarchiste. Mais, à l’époque, ses Notes Critiquesétaient dirigées contre le narodnisme et utilisaient une argumentation marxiste. Il a brillamment démontré, par exemple, que le capitalisme était bel et bien en train de se développer en Russie et qu’une phase de développement capitaliste était inévitable. Là-dessus, il était en accord avec Lénine et Plekhanov. Tous les trois soulignaient l’aspect progressiste du développement du capitalisme. Lénine a consacré un ouvrage très important à cette question, intitulé Le développement du capitalisme en Russie(1897).

À cette époque, les marxistes russes avaient deux tâches essentielles. La première était de combattre les idées populistes qui présentaient le capitalisme comme un phénomène spécifiquement occidental que la Russie pourrait éviter. La seconde était de préparer un mouvement indépendant de la classe ouvrière, en dotant les travailleurs d’un programme et d’une théorie communistes, et d’un parti ouvrier pour mener la lutte contre le Tsar et la bourgeoisie. Struve a brillamment accompli la première tâche, mais il a oublié la seconde. Il y a, à cet égard, une différence significative entre les dernières lignes deNotes Critiques et les dernières lignes de Que sont les amis du peuple ?. En effet, Struve conclut son ouvrage en soulignant tout ce que le capitalisme apporterait et tout ce qu’il avait à apprendre aux marxistes, alors que Lénine souligne que le développement du capitalisme prépare les bases économiques et sociales d’une révolution communiste.

Les divergences entre marxistes existaient aussi sur le plan philosophique. Plekhanov a joué un grand rôle dans la défense de la philosophie marxiste contre les idées subjectivistes [1]. Plekhanov et Lénine travaillaient ensemble depuis le milieu des années 1890. Le temps passant, une division du travail s’est établie entre les deux hommes. Lénine tendait à se concentrer sur les questions sociopolitiques et Plekhanov se préoccupait davantage des questions philosophiques.

La tendance « économiste »

Dans les années 1890, de nombreuses grèves témoignaient de la combativité croissante de la classe ouvrière russe. Les cercles sociodémocrates commencent à grandir et à se multiplier. Lénine, avec Martov et d’autres jeunes révolutionnaires, était impliqué dans une des principales organisations sociales-démocrates, la Ligue de Saint Petersburg pour la libération de la classe ouvrière. Il existait une autre organisation importante, le Bund, qui organisait les travailleurs juifs. La base la plus forte de cette organisation était à Minsk, et c’est pour cette raison que le premier congrès social-démocrate a eu lieu dans cette ville, en 1898. Ce premier congrès du parti social-démocrate n’a laissé pratiquement aucune trace, car presque tous ses membres ont été arrêtés. Mais il a pu élire un Comité Central et voter un texte d’orientation.

Avec le développement des grèves, une tendance « économiste » a émergé chez les sociaux-démocrates. Les petits cercles isolés de sociaux-démocrates se tournaient vers les mouvements de grève et s’engageaient dans une action de masse. Le travail des marxistes passait donc de la propagande à l’agitation [2]. Cela soulevait la question de savoir quelles idées il fallait mettre en avant dans la propagande sociale-démocrate. Des centaines de milliers de travailleurs sont mobilisés sur des questions très spécifiques comme les conditions de travail et les salaires. Il fallait tenir compte du fait que la masse des travailleurs en grève n’était pas immédiatement réceptive aux idées « politiques ». Mais certains sociodémocrates allaient trop loin, au point de se concentrer exclusivement sur des questions économiques et des intérêts « immédiats » des travailleurs, renonçant de ce fait à la lutte pour élever le niveau de conscience politique des travailleurs et les gagner à la cause révolutionnaire. Pour cette tendance « économiste », il fallait laisser le champ politique à la bourgeoisie libérale. Lénine et Plekhanov ont lutté contre cette orientation. Ils ne négligeaient les questions économiques, comme en témoignent les nombreux articles sur ces questions rédigés par Lénine à l’époque, dont par exemple l’article de Lénine Explication de la loi sur les amendes imposées aux travailleurs (1895). Mais ils considéraient qu’il fallait s’efforcer de convaincre les travailleurs de la nécessité d’un renversement révolutionnaire du régime tsariste.

La politisation des luttes

La montée des grèves ouvrières a mis les étudiants en mouvement, au point que dans les années 1890, le mot « étudiant » était quasiment synonyme de révolutionnaire. Les académiciens et les professeurs réclamaient l’indépendance de l’université par rapport au régime. Les étudiants qui cherchaient un point d’appui dans leur opposition au régime tsariste se tournaient nécessairement vers les travailleurs. Le gouvernement procédait à des arrestations massives dans les milieux universitaires, enrôlant de force les étudiants révolutionnaires dans l’armée. Cette méthode a mené à une radicalisation de l’opposition au régime, d’une part, et, d’autre part, à l’introduction des idées révolutionnaires dans l’armée. Un étudiant nommé Karpovitch tenta d’assassiner le ministre de l’Éducation. Des attentats de ce genre s’expliquaient par les cœurs enflammés de ces jeunes militants, mais aussi par une confiance insuffisante, de leur part, en la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière. Les « économistes » ne se sont pas du tout intéressés aux étudiants, dont les revendications étaient nécessairement politiques. Les étudiants étaient pour la plupart des fils de bourgeois ou de petit-bourgeois, mais Lénine insistait pour que les travailleurs et les marxistes soutiennent les étudiants en tant qu’alliés contre le tsarisme et pour que le mouvement social-démocrate profite du caractère politique de la lutte des étudiants pour élever le niveau politique des travailleurs. Les sociaux-démocrates devaient avancer un programme pour le renversement de l’autocratie et pour le socialisme, mais en même temps tendre la main à toutes les formes d’opposition au tsarisme.

Le parti social-révolutionnaire a pris forme vers la fin des années 1890, en s’appuyant sur la paysannerie et les étudiants. Il s’agissait d’une cristallisation en parti du mouvement populiste. Le parti social-révolutionnaire attira beaucoup de militants révolutionnaires, au départ, paraissant plus large et représentatif que ne l’étaient les sociaux-démocrates. Cependant, en l’espace de quelques années, avec la politisation des luttes ouvrières, les sociaux-démocrates allaient finir par prendre le dessus.

Iskra

Revenu d’exil en 1900, Lénine a pris contact avec Vera Zassoulitch, une ancienne « terroriste » du mouvement populiste devenue marxiste, et d’autres militants sociodémocrates notoires. Ensemble, ils ont formé la Ligue de la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière. Cette organisation voulait fonder un journal révolutionnaire pour toute la Russie. Lors d’une réunion à Pskov, ils décidèrent de lancer le journal Iskra. Une équipe, dont Lénine, est partie à l’étranger pour l’écrire et l’imprimer. Le premier numéro fut imprimé à Munich, puis les suivants à Londres. La rédaction était composée de Lénine, Plekhanov, Martov, Axelrod, Potressov et Zassoulitch.

Iskra s’attaquait aux « économistes » qui voulaient limiter la lutte des classes aux questions de salaires. Il insistait sur le rôle de la classe ouvrière comme force principale de la révolution. Le journal s’en prenait également aux sociaux-révolutionnaires. Ceci n’allait pas sans semer un certain trouble chez les révolutionnaires en Russie. On se demandait pourquoi, face à la répression tsariste,Iskra voulait diviser les révolutionnaires. Mais le but d’Iskra n’était pas de favoriser une union factice sur des bases idéologiques floues. Le journal était considéré par ses rédacteurs comme une arme pour mettre le mouvement social-démocrate sur des bases idéologiques authentiquement révolutionnaires. Ses rédacteurs faisaient partie du Parti Social-démocrate (POSDR), fondé en 1898, mais ils avaient aussi une organisation spéciale des partisans d’Iskra qui comptait entre 100 et 150 adhérents et qui avait pour vocation de mettre en pratique les idées de Lénine et de Plekhanov.

Le premier mai 1901, dans le Viborg, banlieue ouvrière de St Petersburg, on assista à une bataille rangée entre la police et les ouvriers. Iskra recevait des commentaires et des lettres de travailleurs montrant que l’économisme commençait à perdre son influence. Dans une lettre, un travailleur écrit, à la suite d’une manifestation dispersée par la police : « C’est dommage qu’on n’avait pas de banderole. La prochaine fois, on se munira d’une banderole et de pistolets ». Un autre, parlant du journal, écrit : « Je l’ai montré à beaucoup de camarades, et à force de passer de main en main il est devenu tout chiffonné. Là, on a tout ce qui concerne notre cause et la cause de la Russie. On ne peut pas exprimer la valeur de ce journal en kopecks. Le peuple ouvrier peut s’enflammer à tout moment. Ici-bas, tout est pourri, il ne faut qu’une étincelle pour que cela s’enflamme. Avant, une grève était un événement, mais maintenant tout le monde voit qu’une grève seule, ce n’est rien. Il faut gagner la liberté, la saisir des deux mains. On n’a pas besoin d’argent, ni même de livres, il faut apprendre comment aller à la bataille et comment la gagner ». La rédaction d’Iskra utilisait ces lettres pour discréditer les thèses des « économistes » sur le caractère prétendument apolitique du mouvement ouvrier.

Autour d’Iskra, en plus des marxistes, il y avait un certain nombre de « compagnons de route » Struve, Tugan-Baranovski ou encore le prince Obolenski. Il y avait aussi, en Russie, un réseau de révolutionnaires clandestins ou semi-clandestins, sans argent et vivant dans des conditions matérielles très précaires. Des gens comme Struve avaient de grands appartements, de l’argent et des contacts dans la haute société. Ceci facilitait beaucoup de choses. Lénine et ses camarades connaissaient le caractère politique de ces compagnons de route, qui s’associaient à Iskra parce qu’ils voyaient la classe ouvrière comme une alliée sur laquelle ils pouvaient s’appuyer pour atteindre leurs objectifs, qui se limitaient à des avancées démocratiques. Comme disait Lénine, ils voulaient que « les ouvriers tirent le carrosse de la révolution, mais ce sont les libéraux qui sont assis à l’intérieur ». Mais en même temps, Lénine ne refusait pas l’aide et les avantages que de tels éléments pouvaient apporter. Au demeurant,Iskra gagnait du terrain dans le mouvement social-démocrate. Les idées que défendait le journal sont devenues majoritaires dans les structures du parti à Petrograd et à Moscou.

Que faire ?

Le livre de Lénine, Que faire ?, est paru au printemps 1902. Il dressait un bilan des deux premières années d’Iskra. Dans ce livre, Lénine lutte contre la « mentalité du petit cercle ». La Russie connaissait des luttes allant jusqu’à 80 000 grévistes et Lénine tenait absolument à ce que les militants se tournent résolument vers ce mouvement, tout en conservant une organisation sérieuse avec une division du travail interne. Il évoque également la nécessité d’avoir des révolutionnaires professionnels, c’est-à-dire des camarades qui se consacrent exclusivement à la cause révolutionnaire. Certains militants pensaient que les révolutionnaires professionnels risquaient d’être coupés de la classe. Mais Lénine insistait sur la nécessité de développer une véritable machine de guerre politique pour faire face à l’appareil centralisé de l’État tsariste. Au cours de la même année, en 1902, une grève politique contre le Tsar a eu lieu à Rostov, mettant un terme à la prédominance de l’économisme.

Peu de temps avant sa parution, Lénine a tenu à corriger une erreur qu’il avait commise dans Que faire ?Emporté par sa lutte contre l’économisme, il avait dit que les travailleurs, laissés à eux-mêmes, ne pouvaient pas dépasser une conscience syndicale et qu’il fallait donc que les intellectuels leur apportent les idées du socialisme de l’extérieur. Lénine est revenue sur cette formulation, qui était une « exagération polémique » qui n’exprimait pas son véritable point de vue. Lors du deuxième congrès du POSDR de 1903, il a expliqué que pour redresser le « bâton tordu » par les économistes, il dut le tordre un peu trop dans l’autre sens.

Le congrès de 1903

Le congrès 1903 a commencé ses travaux à Bruxelles, mais, ayant attiré trop d’attention de la part de la police, les congressistes ont dû se déplacer à Londres. Il comptait 60 participants, dont 48 délégués votants qui représentaient des organisations de toute la Russie. À cette époque, les travailleurs n’étaient pas majoritaires dans le parti, ni dans le congrès, mais leur proportion augmentait régulièrement. Le projet de programme avait été rédigé par Lénine et Plekhanov dans un contexte de grèves politiques comparables à celle de Rostov, d’insurrections paysannes sporadiques et d’ébullition dans le milieu universitaire.

Le congrès fut marqué par une série de controverses importantes. La première concernait le Bund, (Ligue des travailleurs juifs) qui réclamait une structure distincte pour les travailleurs juifs et exigeait le contrôle de toutes les revendications du parti qui touchaient aux intérêts des juifs. Lénine et Plekhanov ont rejeté cette revendication. Ils n’étaient pas contre des réunions et des publications spécifiques destinées aux travailleurs juifs, mais il n’était pas question pour eux de diviser le parti sur des bases communautaires ou nationales. Face à cette opposition, tous les délégués du Bund ont quitté le congrès.

Une autre controverse concernait le règlement intérieur, et notamment les obligations d’un adhérent et les critères d’appartenance au parti. Lénine et Plekhanov exigeaient que tous les adhérents participent aux sections locales, payent une cotisation et respectent la discipline collective. En effet, il était indispensable que les militants travaillent dans le mouvement sous une direction centrale afin d’éviter un parti amorphe avec de trop grandes différences dans le niveau d’implication des militants. Martov et Axelrod s’opposaient à ces critères. Ils citaient l’exemple des professeurs et intellectuels qui, devant cette rigidité, ne voudraient pas participer. Ils proposaient des conditions d’appartenance plus souples, demandant moins d’engagements et ouvrant le parti à toute personne qui apporterait une aide sans obligation d’appartenir à une structure locale. Sur ce point, Lénine et Plekhanov ont perdu et la version de Martov fut adoptée.

Des divergences se sont manifestées également sur l’attitude du parti envers les bourgeois démocrates. Les futurs mencheviks étaient plus conciliants et les futurs bolcheviks avaient une attitude beaucoup plus hostile envers ce courant. Mais la démarcation entre les deux positions n’était pas très nette et, malgré les discordances entre elles, les deux résolutions furent adoptées.

Concernant le comité de rédaction d’Iskra, Lénine voulait une direction restreinte et plus politiquement homogène qu’auparavant. Il a proposé un nouveau comité composé de lui-même, de Plekhanov et – faisant une concession à l’opposition – de Martov. Ce dernier, voyant qu’il allait être minoritaire, a refusé de participer. Il ne restait donc plus que Lénine et Plekhanov et ce « comité » fut adopté par 25 à 23 voix.

La dernière controverse portait sur le programme du parti. On commence alors à voir, ne serait-ce qu’en filigrane, les prémisses de la future différenciation politique entre la majorité (bolcheviks) et la minorité (mencheviks). Les différences entre les deux camps s’étaient exprimées jusqu’alors sur des questions organisationnelles. Mais dans la foulée du congrès, les mencheviks prenaient forme comme une tendance voulant réduire l’action du POSDR à une simple force d’appoint pour la bourgeoisie libérale. (Dans la discussion sur le programme du parti, on commençait à entrevoir les lignes de démarcation entre les deux tendances). Par exemple, quand Plekhanov a dit qu’au cours d’une révolution, il pourrait s’avérer nécessaire de dissoudre le parlement, cela provoqua un tollé chez les futurs mencheviks. En effet, ceux-ci envisageaient confusément le but de la future révolution comme l’établissement d’un régime parlementaire bourgeois, qui laisserait le pouvoir entre les mains de la classe capitaliste « libérale ». Un autre conflit eut lieu sur la question de la peine de mort. Certains congressistes pensaient qu’il fallait s’opposer à la peine de mort en toute circonstance. Plekhanov a posé la question : « Mais ne faudrait-il pas, au cours de la révolution, tuer le tsar ? » Les modérés – que Plekhanov allait rallier ultérieurement – ne pouvaient admettre des méthodes aussi radicales.

Alors que le but du congrès était d’unir tous les sociaux-démocrates, le congrès, contre toute attente, a abouti à une scission. Les mencheviks ont quitté le congrès et formé un bureau qui refusait de reconnaître le Comité Central. Ce dernier fut donc élu par les seuls bolcheviks. Six numéros supplémentaires d’Iskra furent publiés par Lénine et Plekhanov [3]. Mais finalement, Plekhanov a plié sous la pression des mencheviks et a demandé à Lénine de parvenir à un compromis en les réintégrant dans le comité de rédaction. Ceci aurait donné une majorité aux mencheviks. Lénine refusa. Sa démission laissa Plekhanov seul, mais il réintégra aussitôt quatre mencheviks au comité de rédaction.Iskra était désormais l’organe politique des mencheviks.

L’un des jeunes révolutionnaires présents à ce deuxième congrès était Léon Trotsky. Au congrès, Trotsky s’est trouvé dans le camp des mencheviks, dont il est sorti en 1904. Dans son autobiographie, il dit avoir été un jeune homme trop peu expérimenté, à l’époque, pour pouvoir comprendre et accepter la position implacable de Lénine au sujet du comité de rédaction. Mais Trotsky allait rapidement faire ses preuves, en tant que théoricien et homme d’action révolutionnaire, comme en témoigne le rôle de premier plan qui était le sien dans le soviet de Petrograd pendant la révolution de 1905.

Lénine n’ignorait pas la réalité des divergences qui séparait bolcheviks et mencheviks, mais considérait que la scission n’était pas justifiée. Il aurait préféré que le parti reste uni, mais les mencheviks n’acceptaient pas les décisions du congrès, ce qui rendait la scission inévitable. À force de travailler avec les mencheviks au comité de rédaction d’Iskra, passant d’un compromis à un autre, Plekhanov finit par devenir lui-même un théoricien du menchevisme, en opposition à Lénine. Il n’empêche que Lénine et Plekhanov défendirent souvent ensemble les idées du marxisme, notamment sur le plan théorique et philosophique, contre le subjectivisme et l’obscurantisme qui gagnaient du terrain dans le parti social-démocrate, pendant les années de réaction qui ont suivi l’échec de la révolution de 1905. Après la révolution russe de 1917, alors que Plekhanov était devenu un « social patriote » cautionnant le carnage impérialiste de 1914-18, Lénine disait : « Vous ne pouvez pas espérer devenir un vrai communiste en toute intelligence sans étudier tous les écrits philosophiques de Plekhanov. Rien de mieux n’a été écrit sur la philosophie marxiste ».

Une année après le congrès, la guerre russo-japonaise éclata. Cette guerre allait mener à la révolution de 1905 et à l’apparition, pour la première fois, de soviets. La révolution de 1905 se solda par une défaite, mais elle servit de « répétition générale » pour celle, victorieuse cette fois-ci, de 1917.

[1] L’ouvrage le plus célèbre de Plekhanov, Le développement moniste de l’histoire fut ainsi appelé moniste pour échapper à la censure. En réalité, Plekhanov voulait dire marxiste. Mais cela n’a pas d’importance puisque le marxisme est un monisme en ce qu’il considère que le monde des idées et le monde de la matière ne sont pas séparés contrairement au dualisme.

[2] Selon Plekhanov, la propagande, c’est beaucoup d’idées données à un petit nombre. Et l’agitation, c’est peu d’idées données à beaucoup de monde.

[3] Dans ces numéros, Plekhanov a rédigé d’excellents articles sur des techniques insurrectionnelles, par exemple l’utilisation de barbelés pour désorganiser les opérations de la police.

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