Dans le langage courant, on qualifie parfois de « matérialiste » un individu exclusivement intéressé par l’argent et les plaisirs de la chair. On l’oppose alors à l’« idéaliste », qui est animé, lui, par de grands idéaux politiques ou moraux.

Ceci n’a rien à voir avec l’usage philosophique de ces termes. Dans l’histoire de la philosophie, et ce dès la Grèce antique, le courant matérialiste affirme la primauté de la matière (la nature) sur l’esprit (les idées). Comme l’écrivait Engels : « la matière n’est pas un produit de l’esprit, mais l’esprit n’est lui-même que le produit le plus élevé de la matière ». A l’inverse, les idéalistes affirment la primauté de l’esprit, des idées, sur la matière. Platon était un éminent représentant de cette école. Selon lui, le monde réel, matériel, n’est qu’une mauvaise copie du monde des idées. Quant à l’idéaliste Berkeley (1685-1753), il affirmait carrément que si un objet n’est pas perçu par l’homme, il n’existe pas. Pour les matérialistes, au contraire, les objets – et leurs qualités – existent indépendamment de toute perception.

Non seulement la philosophie marxiste se rattache au courant matérialiste, mais elle en est le produit le plus élaboré et le plus cohérent. C’est que la philosophie elle-même a une histoire, marquée par des progrès (mais aussi, parfois, des reculs temporaires : la ligne du progrès n’est pas droite).

Marx s’est appuyé sur tout l’héritage philosophique du matérialisme, depuis Démocrite (IIIe siècle avant J.C) jusqu’à Feuerbach (1804-1872), en passant par les matérialistes français du XVIIIe siècle. Mais il a révolutionné le matérialisme en rompant avec le formalisme et le mécanisme de ses prédécesseurs. « L’étroitesse spécifique » de ces derniers, expliquait Engels, « consistait dans (leur) incapacité à concevoir le monde comme un processus, comme une matière en voie de développement historique ». Marx a élaboré un matérialisme dialectique, qui tient compte du caractère dynamique, historique, de toute réalité – naturelle ou sociale.

Paradoxalement (mais l’histoire est riche de tels paradoxes), c’est dans la pensée d’un philosophe idéaliste, Hegel (1770-1831), que Marx a puisé les principaux éléments conceptuels de sa propre méthode dialectique. Comme il l’expliquait lui-même : « bien que (…) Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n’en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d’ensemble. Chez lui elle marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver la physionomie tout à fait raisonnable. »

« Sur les pieds », c’est-à-dire : sur des bases matérialistes. Et dès lors, le matérialisme a pu conquérir un nouveau domaine : l’histoire de l’humanité, dont Marx a placé l’étude sur des bases scientifiques en exposant les lois générales qui gouvernent l’évolution et la succession des systèmes économiques et sociaux (esclavagisme, féodalisme, capitalisme). C’est le « matérialisme historique ». Grâce à sa méthode dialectique, Marx a aussi exposé, dans leurs détails, les lois du développement de l’économie capitaliste (Le Capital). Au total, il a posé les bases – et quelles « bases » ! – de l’arsenal théorique dont les travailleurs ont besoin dans leur lutte pour ouvrir une nouvelle phase de l’histoire de l’humanité : le socialisme.

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