Après avoir largement remporté le référendum du 10 août, le président de la Bolivie, Evo Morales, a proposé à l’oligarchie de négocier. Comme il fallait s’y attendre, l’oligarchie a répondu à Morales par une nouvelle offensive contre le gouvernement démocratiquement élu, en utilisant tous les moyens à sa disposition : la violence, les gangs fascistes, le sabotage économique, etc.

La nuit du référendum lui-même, Ruben Costas, le préfet de Santa Cruz – et l’une des principales figures de l’opposition de droite – a déclaré que les résultats confirmaient son projet réactionnaire sur « l’autonomie » de Santa Cruz. Il a annoncé qu’il allait commencer à promulguer ses propres lois et mettre sur pied des forces de police et un agence fiscale départementales. Cette provocation montre que la classe dirigeante cherche à prendre le contrôle de l’appareil d’Etat dans le but d’empêcher tout changement, dans le pays.

Quant aux préfets réactionnaires de Tarija, Pando, Beni et Chuquisaca, ils ont finalement accepté de rencontrer des représentants du gouvernement central, mais ce ne fut qu’une formalité. Au bout de quelques heures, ils ont quitté la réunion en déclarant qu’ils ne reprendraient pas les négociations. Puis ils ont annoncé une « grève civique » – en réalité, un lock-out patronal – pour le 19 août.

Polarisation vers la droite…

Loin de résoudre le conflit, dans le pays, les résultats du référendum du 10 août ont eu pour conséquence d’accentuer la polarisation politique. Dans le camp de la classe dirigeante, le parti PODEMOS, considéré comme l’opposition la plus « modérée » et « raisonnable » à Morales, s’est littéralement effondré et a pratiquement disparu de la scène politique. Désormais, les porte-parole les plus en vue de la droite sont les préfets réactionnaires et les membres des soit-disant « Comités Civiques » des départements de l’Est du pays. Ces Comités Civiques représentent les intérêts des grands propriétaires terriens, des capitaliste et des banquiers. C’est la colonne vertébrale de la classe dirigeante. C’est elle qui reçoit le soutien, les conseils et l’appui financier de l’impérialisme américain.

Leur tactique s’inspire de celle utilisée par l’opposition réactionnaire au Venezuela, lors de la préparation du coup d’Etat d’avril 2002 – ou encore de celle qui a mené au coup d’Etat contre Salvador Allende, au Chili, en 1973. La mobilisation des classes moyennes – excitées par des fables sur la « dictature communiste », sur un « complot Cubano-vénézuélien », ou par une propagande raciste à l’égard du président « indien », etc. –, le sabotage économique, les lock-out patronaux, l’organisation de gangs fascistes (l’Union Juvenil Cruceñista - UJC), sont combinés avec des accusations de fraude électorale, des pressions diplomatiques et des appels aux officiers de l’armée pour qu’ils organisent un coup d’Etat.

…et vers la gauche

Dans le camps des travailleurs et des paysans, le référendum du 10 août a reflété la nouvelle vague de radicalisation qui a commencé avec le mouvement de masse contre le référendum autonomiste illégal du 4 mai dernier, à Santa Cruz. Alors, des centaines de milliers de Boliviens sont descendus dans les rues à Cochabamba, El Alto, La Paz, Oruro et Potosí. A Santa Cruz même, des milliers de travailleurs et de paysans ont – activement ou passivement – résisté à l’intimidation de l’oligarchie et de ses gangs armés. Ces mobilisations n’avaient pas été organisées par le gouvernement du MAS, qui au contraire en appelait au calme. Il a notamment retenu le syndicat des mineurs et d’autres organisations, qui voulaient marcher sur Santa Cruz pour empêcher la tenue du référendum réactionnaire. Evo Morales lui-même avait annoncé que ce référendum devait juste être ignoré et considéré comme un simple « sondage ».

Cependant, les masses ont massivement répondu, dans les rues, grâce aux appels et à la mobilisation des organisations sociales – syndicats paysans, comités de quartier, syndicats départementaux, etc. – qui constituent la base sociale du MAS et qui ont porté Morales au pouvoir, en 2005. Ces organisations sont fatiguées des appels de Morales à la conciliation et des vacillations des dirigeants du MAS face aux offensives de l’oligarchie. Elles se sont mobilisées pour soutenir le gouvernement qu’elles ont élu, avec pour objectif de battre la droite – mais aussi de pousser le gouvernement vers la gauche.

Immédiatement après la victoire du référendum révocatoire, toute une série d’organisations paysannes et ouvrières ont demandé un tournant à gauche du gouvernement. Dans une réunion avec Evo Morales, le dimanche 17 août, des représentants de différentes organisations de masse ont désigné des ministres qu’ils considèrent comme un obstacle à la révolution –  le ministre de la Présidence Juan Ramón Quintana, le vice-ministre des Mouvements Sociaux Sacha Llorenti et la ministre du Développement Rural Susana Rivero – et demandé qu’ils soient limogés. Remigio Figueredo, le Secrétaire Général du CSUTCB, un syndicat paysan, a dit : « Ces camarades ne sont pas pour le processus de changement. Ils doivent partir. » Ils ont également demandé à Morales d’organiser un référendum sur la Constitution proposée (qui comporte une vaste réforme agraire, et que l’oligarchie combat) et de ne pas faire de concessions à l’oligarchie sur la question de savoir qui contrôle les revenus générés par la nationalisation du gaz.

L’offensive de l’oligarchie

Dans le cadre de sa stratégie pour reprendre en main l’appareil d’Etat, l’oligarchie de Santa Cruz cherche à prendre le contrôle la police nationale dans ce département – laquelle est toujours loyale au gouvernement central. Le vendredi 15 août, les bandes de l’Union Juvenil Cruceñista et d’autres organisations fascistes ont attaqué les locaux de la police nationale de Santa Cruz. Plus tard, dans la journée, les commandants de la police sont allés négocier avec le Comité Civique. Lorsqu’ils sont sortis de la réunion, ils ont été agressés par les gangs de l’UJC. Le commandant de police Wigle Obleas et son second ont été projetés à terre et roués de coups. Suite à cet incident, Obleas a démissionné. Le préfet réactionnaire Ruben Costas a alors annoncé que la nomination d’un nouveau commandant de police devrait avoir son approbation, pour être effective. C’est un nouveau gant jeté à la face du gouvernement central.

Le 19 août, la « grève civique » qui s’est déroulée dans cinq des neuf départements du pays coïncidait avec l’anniversaire du coup d’Etat du dictateur Banzer, en 1971. Cette prétendue « grève » fut très violente. Dès l’aube, des groupes de fascistes armés et transportés dans des véhicules officiels des gouvernements locaux – contrôlés par l’oligarchie – ont forcé les entreprises, les magasins et les marchés à fermer, puis ont bloqué des routes. Dans plusieurs villes, les organisations paysannes et syndicales ont été prises d’assaut par ces gangs armés.

Malgré cela, la « grève » n’a que partiellement paralysé les villes – et n’a eu aucun impact dans les zones rurales, qui soutiennent fermement le gouvernement de Morales.

La réaction des masses

Encouragées par le très bon résultat du référendum du 10 août, les masses ont activement défié les gangs à la solde de l’oligarchie. A Santa Cruz, quelques 300 membres de l’UJC armés de barres, de couteaux et d’armes de poing ont débarqué à l’entrée de « Plan 3000 », un immense quartier ouvrier qui est aussi un bastion du MAS. Mais les fascistes se sont heurtés à des milliers d’habitants de ce quartier, qui les ont affrontés et ont garanti la sécurité des boutiquiers et vendeurs à la sauvette.

Plus tard, le même jour, une Assemblée ouverte massive (cabildo abierto) s’est tenue, à Plan 3000. Elle a rejeté l’autorité du gouvernement de Santa Cruz et proclamé l’établissement d’un « Conseil égalitariste », dont le territoire sera « libéré du fascisme, du racisme, de la discrimination et de l’oligarchie ».

A San Julian, un autre bastion du MAS à Santa Cruz, un meeting de masse a proclamé son opposition à l’oligarchie, et menacé de bloquer la ville de Santa Cruz si Rubén Costas ne met pas un terme à ses provocations. Plus tard, ils ont annoncé que le blocage commencerait le lundi 25 août.

Jusqu’à présent, les préfets de l’opposition et les Comités Civiques ont eu plus ou moins les coudées franches. S’ils ont été en mesure de mobiliser des sections des classes moyennes, c’est parce que les travailleurs et les paysans n’offraient que peu de résistance. S’ils apparaissaient comme plus forts qu’ils ne le sont en réalité, c’est du fait que les dirigeants du MAS refusaient de mobiliser leur propre base dans la rue. Mais ceci est terminé. Désormais, on assiste à une réaction organisée contre l’oligarchie de ces départements, y compris dans son bastion, Santa Cruz. Depuis le 4 mai dernier, la masse des travailleurs et des paysans est de retour dans les rues.

La plupart des petit-bourgeois ne sont pas courageux. Ils tendent même à être assez lâches. Ils se sentent en sécurité lorsqu’ils pensent avoir le contrôle de la situation et détenir le pouvoir. Et c’était le cas jusqu’alors. Ils étaient mobilisés par les préfets et les maires. Tous les hommes d’influence, dans les Comités Civiques, étaient de leur côté. Mais face au mouvement de masse des travailleurs et des paysans, ils peuvent rapidement être dissous – et le rapport de force réel peut alors être clairement révélé. Même bien entraînés, organisés et équipés, quelques centaines ou quelques milliers de jeunes fascistes ne pèsent pas lourd face à la masse des travailleurs et des paysans, dès lors que ceux-ci sont mobilisés et en ordre de bataille. C’est la principale leçon de la « grève civique » à Santa Cruz.

A Chuquisaca, où Morales a remporté une nette victoire au référendum du 10 août, il y a  également eu une réponse massive des organisations paysannes contre la « grève » de l’oligarchie. Les paysans ont demandé que les sous-préfets (autorités provinciales) soient élus. Dans la mesure où cela aboutirait nécessairement à l’élection de sous-préfets du MAS, c’est un acte de défi à l’égard du préfet – récemment élu – de l’opposition. La situation à Chuquisaca est particulière. L’opposition n’est parvenue à l’emporter (de très peu) qu’en présentant une indigène ex-membre du MAS, Savina Cuellar. Les syndicats de ce département ont annoncé un blocage de sa capitale, Sucre, jusqu’à ce que Savina Cuellar donne satisfactions à leurs revendications. A l’heure où ces lignes sont écrites, cette menace a été mise à exécution, et la ville de Sucre est presque complètement coupée des zones rurales et du reste du pays.

L’oligarchie s’acharne

Sentant sa propre faiblesse, l’oligarchie n’a pas cherché à prolonger sa « grève », comme l’avait fait l’oligarchie vénézuélienne, en 2002, lorsque le lock-out patronal avait duré plus de deux mois. Pour autant, elle n’a pas renoncé à sa campagne de provocation et de défiance à l’égard du gouvernement national. Les producteurs de viandes de Santa Cruz et de Beni ont annoncé qu’ils allaient cesser d’envoyer de la viande à La Paz et El Alto. Ils cherchent à utiliser leur pouvoir économique contre le gouvernement démocratiquement élu. En même temps, ils multiplient les appels à un coup d’Etat militaire. Roxana Sandoval, une député du MNR, a demandé aux forces armées et à la police de désobéir aux ordres du gouvernement national. Dans les cinq départements dirigés par des préfets de l’opposition, il y a des appels de la réaction à bloquer les routes et à prendre le contrôle des institutions publiques.

Malgré tout cela, des sections du gouvernement continuent d’en appeler à la conciliation. Par exemple, le porte-parole du gouvernement Iván Canelas a déclaré : « Le gouvernement continuera de tendre la main et de proposer le dialogue, dans le but de résoudre tous les problèmes du pays de la façon la plus pacifique possible. » Felix Rojas, le chef du groupe parlementaire du MAS, a annoncé que le MAS était prêt à négocier avec l’opposition sur le contenu de la nouvelle Constitution, et qu’il préférait un « dialogue démocratique » avec l’opposition qu’un référendum sur la nouvelle Constitution – alors qu’un référendum est précisément ce que réclament les organisations de masse.

L’oligarchie joue un jeu très dangereux. Comme on l’a vu lors des événements du 19 août, la masse des travailleurs et des paysans a perdu patience. Elle demande que le gouvernement agisse avec une mano dura (une « main ferme ») contre l’oligarchie. Elle prend l’initiative de descendre dans la rue et de montrer sa propre force. De nouvelles provocations de l’oligarchie pourraient pousser les travailleurs et les paysans à des actions encore plus radicales – et de telles actions sont précisément la seule chose qui puisse briser l’actuel équilibre entre les classes. A l’inverse, si cet équilibre devait se maintenir longtemps, il y a un risque sérieux qu’une section de l’armée et de la police intervienne pour « restaurer l’ordre » et le « règne de la loi ».

Il est temps de prendre des mesures décisives contre l’oligarchie. Si elle sabote la distribution de nourriture, alors ses terres, ses ranchs, ses entreprises agro-alimentaires et de transport doivent être occupés par les paysans et les travailleurs – et expropriés par le gouvernement. Si l’oligarchie met à exécution ses menaces de prendre le contrôle des champs de gaz et de pétrole, les travailleurs et les paysans doivent les reprendre et les placer sous contrôle ouvrier, comme ce fut le cas au Venezuela. Si la réaction bloque les routes, les masses doivent s’organiser pour les rouvrir.

Evo Morales a averti – a juste titre – qu’un « coup civique » se préparait. Mais pour le mettre en échec, les appels à la négociation et à la conciliation sont inutiles. Il faut mobiliser la pleine puissance des masses qui soutiennent Morales pour briser le pouvoir économique et politique de l’oligarchie.

Jorge Martin, le 22 août 2008

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