«  En haut des tours, sur des barrages, des éoliennes, au sommet de la tour Eiffel ou des plus hautes falaises, les cordistes vont partout. [...] Autant de chanceux qui voient la ville autrement... » : voilà comment France 2 parlait des cordistes, en 2018. En réalité, ces « chanceux » sont confrontés à des conditions de travail extrêmes (et qui ne vont pas en s’arrangeant), aux accidents (parfois mortels), aux troubles musculo-squelettiques, à la précarité de l’emploi et aux bas salaires.

D’alpinistes à ouvriers

Les premiers cordistes, dans les années 1960, étaient des guides de haute montagne qui arrivaient en ville pour y chercher du travail. Leurs compétences répondaient à un besoin qui n’a cessé de croitre.

Le travail sur corde permet de réaliser certains travaux à moindre coût et plus rapidement qu’avec d’autres méthodes, comme des nacelles ou des échafaudages. Les patrons de la construction y ont vu un excellent moyen d’accroître leurs profits – au détriment de la sécurité des salariés. Aujourd’hui, il y aurait en France 15 000 cordistes ; ils jouent un rôle important dans le BTP et l’industrie. Le chiffre d’affaires total des entreprises du secteur a été multiplié par trois entre 2002 et 2016, notamment grâce aux travaux liés au Grand Paris et aux Jeux Olympiques de 2024. Par exemple, le Groupe Jarnias vise un doublement de son chiffre d’affaires annuel – à 100 millions d’euros – d’ici 2026.

Par le passé, les cordistes bénéficiaient de nombreuses années d’expérience en alpinisme ou en spéléologie. Le développement du métier a débouché sur des conditions de travail plus précaires et plus dangereuses. La loi encadrant le travail sur corde stipule que les ouvriers doivent avoir reçu une « formation adéquate ». Mais aucune certification n’est imposée au cordiste ou à l’employeur : n’importe quel patron peut employer un cordiste s’il juge que sa formation est « adéquate ».

La formation la plus répandue est celle proposée par un syndicat patronal : France Travaux sur Corde (FTC). Après quatre petites semaines, un ouvrier sans expérience se retrouvera sur les toits de Paris ou dans un silo d’usine.

Accidents mortels

En moins de 20 ans, au moins 33 cordistes sont morts au travail. En janvier dernier, Sébastien, 43 ans, a chuté de 15 mètres pendant qu’il intervenait sur une toiture industrielle. En mars, c’est Mikel, 27 ans, qui a perdu la vie, enseveli sous de la suie au fond d’une trémie de chaudière.

A cause des blessures et des accidents, les cordistes sont souvent contraints d’arrêter ce travail au bout de quelques années. La durée moyenne d’un cordiste en fonction avoisinerait les deux ans. Parmi ceux qui continuent, beaucoup souffrent des mauvaises postures ou de leur exposition aux poussières, aux nombreux produits chimiques. Sans parler du plomb et l’amiante pour lesquels l’efficacité des protections reste souvent à prouver. Très peu de cordistes font des carrières complètes sur cordes.

Le cordiste doit savoir gérer son évolution sur cordes, mais aussi ce pour quoi il est payé : lavage de vitres, purges, soudures, forages, etc., qui génèrent de nouveaux dangers, face auxquels les formations sont insuffisantes. Par exemple, Régis, cordiste de 38 ans, est mort en 2018 suite à l’explosion d’un rocher. Son entreprise l’avait envoyé fragmenter des roches à l’aide de cartouches pyrotechniques, alors qu’il n’avait pas reçu la formation nécessaire pour les manipuler. Parfois, les patrons n’informent même pas les cordistes des dangers auxquels ils les exposent.

A cela s’ajoute la pression des délais, qui poussent les patrons à négliger les procédures de sécurité. Alors que la loi l’interdit, beaucoup de novices travaillent sans supervision d’un cordiste qualifié.

Précarité

Les cordistes font face à une grande précarité : 70 % d’entre eux sont intérimaires, souvent sur des contrats à la semaine impliquant des déplacements importants. Leur rémunération se compose avant tout de primes et d’indemnités, sans cotisations sociales ou protections contre les accidents. Malgré les primes, ils touchent 2000 euros par mois en moyenne. Certains touchent à peine le Smic. Sauf à économiser sur leurs indemnités de grand déplacements en trouvant des systèmes D ou en se logeant dans leur véhicule.

Jusqu’à récemment, les entreprises bafouaient systématiquement la loi qui oblige l’employeur à fournir et à contrôler les équipements de protection individuelle (EPI). En 2019, seuls 9 % des cordistes disaient recevoir systématiquement un kit d’EPI complet. La majorité étaient contraints de débourser plus de 1000 euros pour travailler. Après plusieurs années de lutte, les cordistes ont réussi à inverser cette tendance. Mais visiblement, aujourd’hui encore des entreprises réussissent à s’y soustraire. Et lorsqu’ils sont fournis par les patrons, les EPI sont encore souvent mal entretenus, incomplets ou inadaptés au travail.

Organisation

L’association « Cordistes en colère, Cordistes solidaires » a été créée en 2018, suite à une série d’accidents mortels. Elle répertorie les décès, soutient les familles des défunts et pose les bases de luttes à venir. Sans surprise, le syndicat patronal refuse de reconnaitre l’association : il a notamment refusé sa présence lors des Championnats de France des cordistes en mai 2022 à Lyon. Sur les travaux de la Tour Eiffel, en 2020, des cordistes ont participé à une lutte revendiquant des conditions de travail dignes et l’application de la loi. L’ensemble de leurs revendications furent satisfaites.

Quelques mois après, le groupe Jarnias se voyait attribuer l’intégralité de la gestion du chantier. Les équipes de cordistes des entreprises précédentes étaient remerciées. Inquiets des conditions de travail à l’œuvre, des cordistes de l’association (dont ceux ayant pris part à la lutte de 2020) étaient alors venus à la rencontre de leurs collègues avec un tract les informant des victoires obtenues précédemment. Ils avaient notamment une version bilingue du tract à destination d’une équipe de cordistes portugais. Quelques mois après, un cordiste membre de l’association a été viré du chantier par le groupe Jarnias pour avoir été reconnu comme ayant participé à cette distribution de tract.

Cette association réclame la fin de ces discriminations, le respect des protocoles de sécurité, des équipements adaptés et des formations conformes aux besoins des ouvriers. Elle mérite le soutien actif de l’ensemble du mouvement ouvrier.

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