Révolution : En quoi consiste ton travail ?

Je travaille sur un site – le port de la Pallice, à La Rochelle [1] – où j’assume deux postes. Le premier, agent de sûreté, consiste à contrôler les badges et les passeports, mais aussi à filtrer les véhicules, car nous sommes sur une Z.A.R. (Zone d’accès restreint). Je dois aussi empêcher les gens d’entrer avec du matériel électronique non-ATEX (atmosphère explosive), puisque sur le port nous déchargeons des produits à risque : sans plomb, kérosène, méthanol.

Mon deuxième poste, c’est « assistant pompage » : j’aide les opérateurs des dépôts pétroliers à connecter et déconnecter les bras de pompage. Je fais des rondes de contrôle pour détecter une éventuelle fuite et relever les pressions dans les pipes. Je dois être en contact permanent avec le pétrolier, par talkie-walkie, ce qui suppose non seulement de parler anglais, mais aussi de comprendre les nombreux accents des marins !

C’est pénible, comme travail ? Et comment tes conditions de travail pourraient-elles s’améliorer ?

Les vacations sont longues (12 heures). Mais le plus difficile, c’est que nous n’avons pas de planning fixe. Nous sommes complètement dépendants des arrivées de pétroliers. Il suffit d’un retard, d’une annulation – ou, au contraire, d’une arrivée plus rapide que prévue – et c’est tout le planning de la semaine qui est bouleversé. Cela arrive quasiment toutes les semaines. Et bien sûr, ça complique la vie familiale et la vie sociale en général.

Donc, déjà, il faudrait recruter. Clairement, nous ne sommes pas assez nombreux pour tenir la cadence. Malgré mon contrat de 35 heures, cela fait plusieurs mois que tous mes collègues et moi-même plafonnons à 48 heures lissées sur un trimestre. Et il suffit d’une semaine sans navire et c’est toutes nos heures supplémentaires qui sautent.

Le salaire lui-même n’est pas bien élevé : la sûreté est au SMIC, l’assistance-pompage est payée à peine plus : une vingtaine d’euros de plus, par mois. Et quand il y a des changements de dernière minute, nous pouvons empocher, en insistant fort, une prime de… 40 euros brut ! Au vu de tous les risques que nous prenons, c’est honteux : on respire sans cesse des produits toxiques, qui sont aussi très dangereux (explosifs). Quant à la prime d’astreinte qu’on réclame depuis toujours, l’entreprise nous la refuse, considérant que les semaines sans bateaux – qui nous sont payées – font déjà office de prime.

Nous sommes si peu nombreux que nous sommes souvent obligés d’interrompre les congés de collègues pour boucler une semaine difficile. Pour ma part, je n’ai toujours pas pris de congés en 2020, mais je garde espoir pour fin octobre.

Il faut aussi améliorer les conditions sanitaires de notre travail, surtout quand un virus circule dans le monde entier. On a travaillé sans masques jusqu’à une semaine avant le déconfinement. Or certains navires venaient des zones les plus à risque, notamment de Chine et d’Italie. C’était assez stressant.

Quelle est la situation syndicale, sur ton site ? Et y a-t-il eu des mobilisations des travailleurs ?

Je dois bien le dire, il a fallu attendre ma quatrième année de travail pour que j’apprenne qu’on avait un syndicat. A ma connaissance, il n’y a pas eu d’appel à la grève, ni d’ailleurs aucune communication de la part du syndicat. Ou alors c’est là-haut que ça s’arrange pour verrouiller leur communication, je ne sais pas, je ne veux pas tomber dans le complotisme facile… Je voulais essayer de me syndiquer, mais je n’ai pas encore trouvé comment. Je demanderai à mon responsable de site, lui-même syndiqué depuis peu chez Force Ouvrière.

Tu nous as dit que tu avais lu le Manifeste du Parti Communiste, de Marx et Engels. Qu’en as-tu pensé ? Et le conseilles-tu aux autres travailleurs ?

J’ai trouvé ça cohérent et intéressant ! Mais je reste un néophyte, même si ma sympathie pour le mouvement est assez vieille. Je ne m’y intéresse en détail que depuis assez peu de temps, au final, et j’ai encore pas mal de littérature à siphonner, même si le pavé qu’est Le Capital me fait un peu peur. Je n’ai jamais été un gros lecteur.

Evidemment, je le conseille aux autres travailleurs. Ceci dit, pour ce qui est de mes collègues, ils sont peut-être un peu trop de droite pour l’apprécier... La sécurité, ce n’est pas vraiment un repère de révolutionnaires ! Et donc la politique est un sujet que je préfère éviter, au travail.

Si je devais formuler une critique sur le Manifeste, je dirais que Marx et Engels ont un côté belliqueux qui est légitime, sans doute, mais chiffonne le pacifiste que je suis… En même temps, lorsque j’imagine la puissance économique qu’aurait un Etat ouvrier, et toutes les possibilités sociales que ça ouvrirait, ça me laisse rêveur !


[1] Sixième plus grand port maritime de France en tonnage de marchandises.

Amis lecteurs ! Pensez à nous soutenir – soit en vous abonnant à notre journal, soit en faisant un don.