En 2006, l’Union Européenne adoptait, « dans le cadre de son programme à long terme visant à réformer la dispendieuse politique agricole commune (PAC), […] des mesures de grande envergure pour réduire le prix du sucre et mettre un terme à la surproduction. Grâce aux nouvelles mesures, le secteur du sucre fonctionnera davantage selon les lois du marché et sera plus compétitif au cours des années à venir. » Selon le Comité européen des industries utilisatrices de sucre (CIUS) « Südzucker, Nordzucker, British Sugar, Danisco et Sucre Union seraient les premiers à bénéficier de la réforme de la filière, avec des gains de part de marché allant de 1 a 5%. »

Le 13 février 2007, le groupe Südzucker, propriétaire de Saint Louis Sucre, annonçait la cessation de l’activité de raffinage de l’usine située dans le 15e arrondissement de Marseille : 247 emplois sont menacés. En 2001, Südzucker disait pourtant de cette usine : « Saint Louis Sucre contribuera durablement à la rentabilité du Südzucker Group. »

Südzucker est le plus grand producteur européen de sucre. Il a annoncé un bénéfice record de 156,5 millions d’euros et un chiffre d’affaires de 2,92 milliards d’euros au premier semestre 2006, soit une augmentation de 9,7% par rapport à l’année précédente. Selon les sources syndicales citées par Frédéric Dutoit, le député-maire PCF de l’arrondissement, « il est envisagé de délocaliser en Bosnie-Herzégovine au profit d’une opération immobilière sur le site de Marseille, et avec en sus le pactole versé par le fonds de restructuration européen ! ». Liquider « Saint Louis » est donc une opération « trois fois juteuse », qui en ce sens « contribue à la rentabilité » du groupe sucrier.

Par contre, pour un grand nombre de salariés, c’est une catastrophe. En plus des 247 emplois directs, ce sont des centaines d’emplois indirects – notamment ceux de la filière maritime – qui disparaîtraient. Comme le dit Dutoit, « la disparition de l’entreprise fragiliserait plus encore l’activité industrielle des bassins Est du Port Autonome de Marseille (PAM). En effet, le PAM possède un terminal "sucre" dédié à l’importation de sucre en vrac pour Saint Louis Sucre. »
Alain Aguila, syndicaliste CGT de la raffinerie, nous explique la situation et la lutte des « Saint Louis ».

Révolution : Quelle est la situation actuelle de l’usine ?

Alain Aguila : Début février la direction nous annonce : « La raffinerie va être déficitaire ». Dès lors, nous avons usé de notre droit d’alerte. On a nommé un cabinet d’expertise et on lui a dit : « voilà ce que nous dit la direction ; travaillez dessus ». Les conclusions ne sont pas encore rendues, mais on sait déjà qu’en fait, la raffinerie n’est pas déficitaire. Il est possible qu’elle ne soit plus aussi rentable qu’avant, ce qui est un problème pour les capitalistes. Mais cependant, elle encore tout à fait viable, économiquement.

La clef de voûte de l’argumentation de la direction, c’est que « le prix du sucre va être majoré de 20 euros la tonne ». Or, ce que disent nos expert, le ministère de l’agriculture et la F.A.O, c’est que le prix du sucre brut ne va pas augmenter mais baisser, ce qui est logique puisque c’est le but du règlement sucrier. Je ne suis pas économiste, mais comme syndicaliste, je me dis que si la direction est obligée de gonfler certains chiffres pour dire qu’une usine est déficitaire, c’est qu’à priori elle ne l’est pas. Voilà la situation. Des études sont en cours, et notre cabinet d’expertise rendra ses résultats le 12 mars, en Comité Central d’Entreprise.

Révolution : Le nouveau règlement prévoit des « aides à la restructuration »…

Alain Aguila : En France, il y a trois raffineries : une à Nantes, une à Marseille et une en Alsace. Les sucriers toucheraient 24,8 millions d’euros de l’Etat rien que pour « restructurer » ! Mais restructurer, en théorie, ça ne veut pas forcément dire « fermer ». Sauf qu’apparemment, à Marseille, ils vont vers un arrêt du raffinage.

Révolution : Que comptez-vous faire ?

Alain Aguila : Le message de la direction est clair. Alors que les experts n’ont pas rendu leurs conclusions, la direction a déjà annoncé la cessation d’activité. Elle nous dit : « on n’en a rien à faire de votre expertise. On fera ce qu’on a décidé ». Sauf qu’il faudra qu’ils tiennent comptent de notre opposition au projet. On a prévu une journée d’action publique, le 29 mars, où tous les Marseillais seront invités. Il y aura un grand débat. Notre but c’est de créer un comité pour la défense et le maintien du site.

Révolution : Quelle est l’attitude de Jean-Claude Gaudin, le maire UMP de Marseille ?

Alain Aguila : On a été reçu par L.C.M (la télé locale marseillaise), à la mi-février. Sur le plateau de télévision, il y avait une déléguée à l’emploi de la mairie de Marseille. Au cours du débat, j’ai suggéré une rencontre avec Gaudin, mais c’est resté sans suite. Notre PDG, lui, a été reçu à deux reprises, mais nous ne savons pas ce qu’ils se sont dits...

Gaudin a déclaré dans un premier temps : « je ferai tout pour sauver le site ». Pour nous, cela voulait dire : « sauver tous les emplois ». Le lendemain, dans d’une interview à la presse, il a répété : « je ferai tout pour sauver le site ». Mais la journaliste a ajouté, dans son article : « en aparté, il me dit qu’il sera difficile de sauver tous les emplois ». Notez bien le « en aparté » ! Dès lors, on sait où il veut en venir. En fait, il est sur les positions de la direction de Saint Louis.

Révolution : La position de notre journal, dans ce genre de situations, c’est de lutter pour la nationalisation de l’entreprise. Qu’en pensez-vous ?

Alain Aguila : C’est aussi à peu près ce qu’on a dit, lors du rassemblement que nous avons organisé, le 13 février. Actuellement, on travaille pour Südzucker, mais s’ils ne veulent plus de nous, ils n’ont qu’à partir ! On s’en fout. On a été belges, italiens, allemands… Nous, ce qu’on veut, c’est pouvoir travailler.

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