Au printemps et au début de l’été, la presse occidentale a beaucoup parlé des attaques de drones et de missiles ukrainiens contre des raffineries, des stations services et des entrepôts de l’entreprise Wildberries (l’équivalent russe d’Amazon). A lire la presse française, il semblait que cette offensive, menée par de « jeunes dronistes décontractés », utilisant entre autre le « surpuissant » missile « Flamingo », marquait « un nouveau tournant dans la guerre ». En frappant l’économie russe, ces attaques devaient « mettre à mal les discours de victoire du Kremlin », au moment même où « l’offensive russe montrait des signes d’essoufflement » et que son armée était « saignée ». Bientôt la victoire de l’Ukraine ?
L’échec de la « guerre des drones »
La presse française parle beaucoup moins, désormais, de cette « guerre des drones » ukrainiens. Ce n’est pas étonnant. L’offensive visant les infrastructures pétrolières a été un échec : l’économie russe ne s’est pas effondrée et ses exportations de pétrole ont continué, profitant de la hausse de la demande causée par le blocage du détroit d’Ormuz.
Depuis le printemps, la défense antiaérienne russe a été renforcée. Pour ne prendre qu’un exemple, certains analystes ont souligné qu’entre le 1er juillet et le 9 août, dans 10 des 11 attaques menées avec des missiles Flamingo, tous les projectiles ont été abattus sans réussir à s’approcher de leur objectif.
Ce renforcement des défenses autour des infrastructures pétrolières et militaires a obligé les Ukrainiens à s’attaquer à des cibles plus vulnérables : les entrepôts Wildberries. Ces attaques n’ont pas fait vaciller l’économie de la Russie. Mais la riposte russe a été brutale.
Le blocus russe des ports ukrainiens de la Mer Noire, levé durant l’été 2022, a été remis en vigueur, coupant partiellement l’Ukraine de son commerce extérieur et de son approvisionnement en armes et munitions. Les Russes ont aussi intensifié leurs bombardements contre la logistique et l’industrie militaire ukrainiennes (notamment les entreprises liées à la fabrication de missiles et de drones), mais aussi contre les réseaux électriques, les routes, les voies ferrées, etc.
Surtout, les frappes ukrainiennes contre des raffineries et des entrepôts d’e-commerce n’ont eu (sans surprise) aucun impact sur le front.
Contrairement aux racontars de la presse française, la situation militaire n’est pas « figée ». Si l’on compare les surfaces des territoires conquis par la Russie et de ceux repris par les Ukrainiens, depuis janvier, le différentiel a été chaque mois favorable à la Russie, parfois de façon très nette, parfois moins.
Début septembre, l’Ukraine a réussi à contraindre les Russes à évacuer la ville de Lyman, après une offensive qui a duré plusieurs mois. Mais les Russes ont pris l’essentiel de la ville de Kostiantynivka en juillet ; ils avancent vers Slavyansk et Kramatorsk dans le Donbass, ainsi que dans les Oblasts de Zaporijjia, Sumy et Kharkiv. Ils ont aussi ouvert de nouveaux fronts actifs à plusieurs endroits de la frontière russo-ukrainienne. Ce faisant, ils ont aggravé le déséquilibre numérique déjà défavorable aux Ukrainiens.
Une guerre d’attrition
Pour comprendre le cours de cette guerre, il est essentiel de se rappeler qu’il s’agit d’une guerre d’attrition. L’objectif des Russes n’est pas tant de conquérir rapidement un territoire important que d’infliger le maximum de pertes aux forces ukrainiennes, jusqu’à ce qu’elles soient trop affaiblies pour combattre. De ce point de vue, l’équilibre des forces est au désavantage de l’Ukraine, comme nous l’avons déjà expliqué plusieurs fois.
Les stocks de munitions dont dispose l’Ukraine sont de plus en plus réduits. Les arsenaux occidentaux sont à un niveau historiquement bas, d’autant plus que la guerre contre l’Iran continue de monopoliser l’essentiel des réserves de l’armée américaine. Les troupes ukrainiennes manquent donc de munitions et d’armes, contrairement à leurs ennemis russes. Ceux-ci disposent notamment d’importantes réserves de bombes « planantes », qu’ils utilisent pour frapper avec précision les lignes ukrainiennes et l’arrière immédiat du front. D’après l’état-major ukrainien lui-même, plus de 275 de ces projectiles ont été tirés, en moyenne, chaque jour de juin et de juillet.
Alors que l’armée russe ne manque pas de troupes, les forces ukrainiennes sont à court d’hommes. La plupart des unités ne comptent que le tiers de leurs effectifs nominaux. D’après certaines estimations, l’armée ukrainienne peut en moyenne déployer seulement dix hommes par kilomètre de front. A court de combattants, le gouvernement ukrainien a intensifié la mobilisation générale : les « unités de recrutement » multiplient les tactiques pour déjouer les mesures que les civils mettent en œuvre pour leur échapper.
Au printemps dernier, le ministre de la Défense ukrainien, Mykhaïlo Fedorov, prétendait que les drones étaient la solution à ce déséquilibre des forces. Leur déploiement massif devait permettre d’enrayer la progression russe, qui s’était accélérée au cours de l’hiver. Il n’en a rien été. Après un temps d’adaptation, les forces russes ont repris leurs infiltrations, se glissant partout où les drones ukrainiens ne pouvaient pas les voir, et le front a recommencé à craquer en plusieurs endroits.
Le régime de Zelensky vacille
Cette situation désastreuse sape la stabilité du régime de Zelensky. Les exactions des unités de recrutements ont provoqué plusieurs émeutes cet été, dont une particulièrement importante à Lviv, dans l’ouest du pays.
Des failles béantes apparaissent au sein même de l’appareil d’Etat. Depuis sa nomination en janvier, le ministre Fedorov, un jeune patron du secteur de la tech proche d’Elon Musk, s’était régulièrement opposé au chef d’état-major de l’armée ukrainienne, le général Oleksandr Syrskyi. Fedorov voulait intensifier les frappes contre des objectifs en Russie, alors que Syrskyi voulait frapper en priorité les cibles militaires russes sur le front. Mi-juillet, Zelensky a fini par trancher en limogeant Fedorov. Celui-ci a protesté et a attaqué publiquement Syrskyi, qui est détesté de la population ukrainienne à cause de ses tactiques d’assauts massifs menés par des conscrits à peine entraînés. Cette crise politique a contraint Zelensky à limoger également Syrskyi. Ce n’est jamais un bon signe, pour un pays en guerre, de limoger en une semaine son ministre de la Défense et son chef d’état-major.
La semaine dernière, un affrontement armé a opposé, dans les rues de Kiev, des hommes de deux services de renseignement ukrainien différents, le SBU et le HUR. Les deux services s’opposaient sur la question du sort d’un militant néo-nazi russe, Stepan Kaplunov. Celui-ci combat depuis plusieurs années dans les rangs du « Corps des volontaires russes », une unité ukrainienne sponsorisée par le HUR et regroupant des néo-nazis russes exilés. Kaplunov a été arrêté fin août par le SBU, sans que les raisons en soient très claires. Lorsque le SBU l’a emmené chez lui pour y mener une perquisition, les hommes du HUR les y attendaient pour tenter de le libérer. L’échange de coups de feu, qui a fait plusieurs blessés, a été filmé par des riverains.
Comme si cela ne suffisait pas à saper le peu de crédibilité restant au régime de Zelensky, le procureur général Ruslan Kravchenko a dû démissionner le 7 septembre. Il venait d’être mis en cause dans un scandale de corruption impliquant des centres d’appels servant à mener des arnaques téléphoniques à une échelle industrielle !
Une guerre impérialiste
Cette guerre n’oppose pas seulement l’Ukraine et la Russie. Derrière l’Ukraine se tiennent les impérialistes d’Occident, les Etats-Unis et, surtout aujourd’hui, les Européens. Le général belge Frederik Vansina a résumé cela sans ambages dans un entretien au Soir :
« Une fois le conflit ukrainien terminé, l’Europe devra être suffisamment forte pour dissuader les Russes… Par conséquent, d’ici 2030, nous devons pouvoir dire à Vladimir Poutine : même si les Etats-Unis ne combattent pas à nos côtés, il ne gagnera pas la guerre contre l’Europe. Nous avons encore plusieurs années devant nous. Grâce au courage et au sang versé des Ukrainiens, qui nous offrent ce temps. C’est pourquoi nous leur apportons un soutien aussi important. »
Tout est dit. Le « sang » du peuple ukrainien est versé pour que les Européens gagnent du temps pour renforcer leur appareil militaire. Pour éviter que Kiev ne vienne à manquer de « sang à verser », les dirigeants européens ne reculent devant rien : en juin, l’Union européenne a décidé de refuser le statut de réfugié aux hommes ukrainiens en âge de combattre, qui seront dorénavant renvoyés en Ukraine.
Tout cela n’a rien à voir avec la « démocratie », la « souveraineté » ou les « valeurs européennes ». Il ne s’agit pas davantage d’empêcher une improbable invasion russe de l’Europe. Le peuple ukrainien est aujourd’hui sacrifié cyniquement pour défendre les intérêts impérialistes des européens. C’est la domination des marchés des pays baltes par la finance allemande et suédoise, ou encore les restes de la Françafrique, que les capitalistes européens veulent défendre contre l’expansion de leur rival russe. Ni les travailleurs ukrainiens, ni les travailleurs européens n’ont quoi que ce soit à y gagner.

