L’économie des États-Unis, qui représente plus du quart de la production et de la demande mondiales, s’enfonce actuellement dans une crise profonde. Le PIB américain n’a augmenté que de 1,3% au premier trimestre de 2001, de 0,3% au deuxième, et a baissé de 0,4% au troisième. La récession sévit également en Europe, et notamment en Allemagne et en France. Chaque semaine, des dizaines de milliers d’emplois sont supprimés. En Europe et aux États-Unis, le secteur des télécommunications à lui seul a supprimé 250000 emplois en moins d’un an. L’économie japonaise est en crise depuis plus d’une décennie. Les économies du continent latino-américain ne croîtront, cette année, que de 1%. Globalement, la croissance du commerce mondial est passée de 13,3% en 2000 à environ 1% pour l’année en cours. La récession mondiale s’installait bien avant les événements du 11 septembre dernier. Mais les attentats et la guerre en Afghanistan l’aggraveront considérablement. Pris en étau entre la récession et la guerre, le monde a subitement basculé dans une grande instabilité sociale, économique et politique.

Et pourtant, il y a à peine plus d’une décennie, lors de l’effondrement de l’Union soviétique, le père de l’actuel occupant de la Maison Blanche annonçait le début d’un "nouvel ordre mondial". Il ne restait plus aucun obstacle, dans l’esprit de Monsieur Bush, au déferlement du capitalisme - américain en particulier -dans le monde entier. Sous les ailes protectrices de l’aigle américain, disait-il, le monde connaîtrait enfin la paix et la prospérité. La seule "loi du marché" devait désormais déterminer la place qu’occuperaient le travailleur face au capitaliste, le service public face au profit privé, le pays pauvre face au pays riche. Le socialisme, quant à lui, était déclaré mort, et, du même coup, le capitalisme promu au rang de forme "naturelle" et définitive des relations humaines. Pour Francis Fukuyama, il ne restait plus, pour consacrer le capitaliste triomphant, qu’à décréter "la fin de l’histoire" !

La chute de l’Union soviétique et la croissance prolongée de l’économie américaine au cours des années 90 ont fortement impressionné les économistes, les journalistes et intellectuels du monde entier. La télévision et la presse n’ont cessé de marteler, sur tous les registres, que le gouvernement américain, les industriels et la Réserve Fédérale avaient enfin trouvé la bonne policy mix, c’est-à-dire une politique économique ni trop monétariste, ni trop keynésienne. L’économie américaine était supposée être définitivement installée dans un "cycle vertueux", grâce auquel la production et les profits augmenteraient indéfiniment, entraînant dans leurs sillons les économies de l’Europe et, à terme, du reste du monde. Cette offensive idéologique a aussi - et peut-être surtout - impressionné les dirigeants des partis de gauche. En Europe, les Blair, Schröder, et Jospin y voyaient une consécration de leur dérive droitière et de l’abandon de ce que Jospin appelait, déjà, en 1984, "l’illusion lyrique" d’une rupture avec le capitalisme.

Cependant, en réalité, la reprise américaine - à laquelle correspondait une reprise européenne, quoique tardive et de plus faible ampleur - ne faisait que préparer un nouvel effondrement, conformément aux lois de l’économie capitaliste exposées par Marx et trop vite enterrées par les "spécialistes" de nos jours. Des deux côtés de l’Atlantique, la reprise s’est nourrie d’une exploitation accrue des travailleurs des pays ex-coloniaux, doublée d’une offensive permanente contre leurs droits et leurs conditions de travail. En même temps, dans tous les pays européens, le "marché" a été alimenté par l’ouverture totale ou partielle au secteur privé de tous les domaines économiques et sociaux qui s’organisaient précédemment sous le contrôle de l’État, tels que transports, les télécommunications, l’énergie... et même, dans certains pays, la gestion des prisons et l’exploitation de la population carcérale.

L’ère nouvelle promise par Bush senior n’a été faite ni de paix, ni de prospérité. La guerre contre l’Irak et l’embargo, toujours en vigueur, ont entraîné une véritable catastrophe humanitaire. Selon les statistiques de l’ONU, entre 1991 et 2000, l’embargo a causé la mort d’environ un million d’Irakiens. Ailleurs dans le monde, sous la pression du FMI, des banques, et sous peine de sanctions économiques et militaires, les pays les plus pauvres ont été contraints d’ouvrir leurs marchés et leurs ressources naturelles à des multinationales américaines ou européennes, et de leur vendre tout ce qui pouvait être une source de profits. Ainsi, pour entretenir la croissance de l’économie des pays les plus fortement industrialisés, il aura fallu enfoncer la plupart de l’humanité dans une misère toujours plus insupportable.

Les puissances européennes pèsent moins dans les affaires du monde que leur "allié" outre-atlantique, mais elles poursuivent les mêmes objectifs. Les grandes entreprises françaises, par exemple, utilisent bien souvent des méthodes dont le cynisme et la brutalité n’ont rien à envier à l’impérialisme américain, comme en témoignent les activités de Total-Fina-Elf en Afrique ou en Indonésie.

La situation économique des pays ex-coloniaux rend dérisoire l’appellation de "pays en voie de développement" qui leur est attribuée. C’est tout le contraire qui est vrai ! La quasi-totalité des pays de l’Amérique centrale, de l’Amérique du sud, de l’Afrique, de l’Asie sud-est et du Moyen-Orient sont en pleine régression sociale et économique. Les médias ont étalé devant le monde entier les images des attentats contre le World Trade Center, et ces attentats étaient, en effet, une abomination totalement inacceptable. Mais des enfants qui grandissent dans le désespoir, qui grattent la poussière pour trouver de quoi survivre, et qui meurent finalement de maladies guérissables, ne sont pas une réalité moins atroce, bien qu’elle soit moins spectaculaire. Pas plus loin qu’au Maroc, en Tunisie, ou en Algérie, des millions de personnes sont frappées d’une pauvreté écrasante, sans aucun espoir d’en sortir. La même situation - et pire encore - existe dans les enclaves de Gaza et de Cisjordanie, en Égypte, au Soudan et à travers le monde arabo-musulman.

Or, il y a une limite à tout. Les peuples du monde sous-développé n’en peuvent plus. Toutes ces régions du monde ressemblent à autant de volcans sur lesquels sont assis les régimes despotiques soutenus et armés par les États-Unis et les puissances européennes, dont notamment la France et la Grande-Bretagne. C’est le risque de voir exploser un ou plusieurs de ces volcans qui explique la poursuite des frappes militaires intermittentes contre l’Irak. D’un point de vue strictement militaire, ces frappes n’ont aucun sens. Mais le message à l’intention des pays arabo-musulmans est, lui, parfaitement limpide : si vous défiez la première puissance économique et militaire du monde, voilà ce qui vous attend !

La situation des peuples du monde sous-développé en général, et celle du monde arabo-musulman en particulier, constituent l’arrière-plan des événements du 11 septembre. Le "phénomène" Ben Laden - un milliardaire terroriste ! - est incompréhensible en dehors de ce contexte. L’Arabie Saoudite, malgré les immenses richesses naturelles que recèle son territoire, a été amenée au bord de la faillite par la caste parasitaire qui la dirige. La famille royale et ses acolytes se sont vendus à l’impérialisme américain, acceptant ce qui revient à une occupation militaire partielle du pays. Le niveau de vie du plus grand nombre est en baisse. En dessous de la surface apparemment calme de la société saoudienne, des millions de personnes bouillent de haine contre un régime qui les menace de ruine. La classe dirigeante, sentant le sol se dérober sous ses pieds, est de plus en plus divisée, et l’évolution politique de Ben Laden, après sa collaboration avec la CIA, est une expression parmi d’autres de cette division.

Certes, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, le monde a connu une situation inédite dans l’histoire de l’humanité. Jamais, auparavant, une seule puissance n’avait dominé de façon si écrasante le reste du monde. Cependant, la puissance des États-Unis a ses limites, comme le démontre leur intervention en Afghanistan. En s’enlisant dans une guerre qu’il peut difficilement gagner, l’impérialisme américain est en train de créer une situation qui risque fort de lui faire perdre son emprise sur le Pakistan et même, à terme, sur l’Arabie Saoudite.

La chute de la production et des échanges touchera avant tous les pays les plus pauvres, mais, déjà, aux États-Unis et en Europe, ses conséquences ont commencé à se faire sentir. En France, la reprise de 1997-2000 s’est largement effectuée au détriment des salariés. La récession ne fera que redoubler la précarité de leur conditions de travail et de vie. Les statistiques du chômage, bien que déjà honteusement truquées, indiquent une augmentation régulière du nombre de chômeurs depuis le mois de mai. Les entreprises qui ne font pas assez de bénéfices pour satisfaire leurs actionnaires sont sacrifiées sans appel, cependant que le gouvernement, à genoux et tête baissée devant la "loi du marché", abandonne les travailleurs à leur sort.

Le socialisme est mort, selon ses adversaires. Certainement pas ! Le socialisme, c’est tout d’abord la lutte de la jeunesse, des salariés et de leur famille, contre l’exploitation, pour la défense et l’extension de leurs droits et l’amélioration de leurs conditions de vie. Mais c’est aussi la compréhension que ces objectifs ne pourront pas être atteints et définitivement consolidés tant que nous laisserons le contrôle de l’économie entre les mains d’une infime minorité de privilégiés qui en use et abuse aux fins de son seul enrichissement. Au regard de la situation sociale et économique qui existe dans les pays industrialisés, et plus encore dans les autres, ce programme est d’une très grande actualité.

En France, l’un des pays les plus riches du monde, environ 6 millions de personnes vivent dans la pauvreté, y compris un grand nombre de salariés à temps partiel, de précaires, de parents isolés et de retraités. Les jeunes, les syndicalistes, les militants socialistes et communistes qui entrent en lutte contre les injustices se heurtent immédiatement au "mur d’argent" qui protège les intérêts des capitalistes. En conséquence, ils seront forcément amenés, à un certain stade de leur lutte, à remettre en cause la propriété privée de l’outil productif et des ressources naturelles, c’est-à-dire à entamer une lutte pour la transformation socialiste de la société. Il ne s’agira pas d’exproprier les cafés, les boutiques et les petites entreprises, mais il sera nécessaire de socialiser - ou de "nationaliser" - tous les groupes industriels et financiers les plus importants, ainsi que ceux de la grande distribution, afin de pouvoir passer à une planification rationnelle et démocratique de la vie économique du pays. Sur cette base, étant donné l’immense potentiel productif d’une économie moderne comme celles des pays européens, il sera possible d’éradiquer les injustices et les inégalités qui caractérisent la société capitaliste.

Le salariat moderne, qui constitue l’écrasante majorité de la population active, assure toutes les fonctions essentielles de l’économie, et ce à un degré infiniment plus important qu’à l’époque de Marx et Engels, qui ont prévu cette situation, mais qui ne l’ont pas vécue. Ce qui, à leur époque, n’était quasiment pas possible, l’est devenu aujourd’hui. Le socialisme n’est donc pas mort. Il est, au contraire, non seulement plus nécessaire, mais aussi plus réalisable que jamais.

La vraie difficulté que nous avons à surmonter réside dans le caractère conservateur des instances dirigeantes des grandes organisations syndicales et politiques de gauche. Ces organisations devaient servir, dans l’intention de leurs fondateurs et des générations de travailleurs qui leur ont donné leur puissance, à combattre le capitalisme. Mais les directions actuelles, plutôt que de promouvoir les idées et les traditions militantes du socialisme, œuvrent dans le sens contraire. Le socialisme est "utopique", "irréaliste", "dépassé", disent-elles. Tout au mieux peut-on espérer "réguler" le capitalisme. Lionel Jospin, Laurent Fabius, et François Hollande proclament sans ambages leur conversion à "l’économie de marché", c’est-à-dire au capitalisme. Quant à Robert Hue, il évolue, ou "mute", pour reprendre le terme en vogue au siège du PCF, dans le même sens.

La dégénérescence politique des directions des partis de gauche a considérablement freiné la mobilisation des salariés, mais elle n’a pas pu l’empêcher. Le nombre de grèves augmente régulièrement depuis 1997, impliquant des centaines de milliers de salariés, dont beaucoup pour la première fois. Dans le secteur privé, traditionnellement moins touché par des mouvements sociaux que le secteur public, le nombre de jours de grève officiellement recensés est passé de 345576 en 1998 à 568135 en 1999 et à 761816 en 2000. Dans de tels mouvements, les salariés apprennent énormément. La grève est une excellente école pour tous ceux qui y participent. Les idées du socialisme - ou du communisme, c’est la même chose - ne tombent pas du ciel. Elles proviennent justement de l’expérience concrète des luttes sociales. La théorie du socialisme - que l’on appelle couramment le marxisme - n’est autre que l’expression, sous une forme généralisée, des enseignements tirés de la pratique du mouvement social.

Que les "analystes" de service continuent à proclamer la mort du socialisme, si cela peut rassurer ceux qui les paient. Il n’en reste pas moins que le capitalisme a mené la société dans une impasse, en France et dans le reste du monde. Si la pleine puissance du mouvement social était mobilisée autour d’un programme de rupture avec le capitalisme, celui-ci ne tiendrait pas longtemps. Dès lors que les grands moyens de production et d’échange seront entre les mains de ceux qui les font vivre, nous pourrons reconstruire la société sur des bases fraternelles et démocratiques, et la libérer enfin de l’exploitation, de l’inégalité et de l’oppression propres au capitalisme.

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