Le 28 mai dernier, Recep Tayyip Erdogan a été réélu président avec 52,2 % des voix. Le même jour, les élections législatives ont donné une courte majorité à la coalition menée par le parti présidentiel, l’AKP (Parti de la justice et du développement).

Cette réélection peut apparaître surprenante au vu du bilan d’Erdogan, en particulier dans le domaine économique : l’inflation est très élevée (près de 40 % en mai) et le chômage tourne autour de 10 % (officiellement). A quoi s’ajoutent les conséquences dévastatrices du séisme du 6 février.

Une « alternative » bourgeoise

La victoire d’Erdogan résulte avant tout de la nature de l’opposition, représentée par Kemal Kiliçdaroglu. Ce dernier a défendu un programme d’« orthodoxie économique » et de « retour à la normale » en matière de politique étrangère. Concrètement, cela signifie l’augmentation des taux d’intérêt (au risque de provoquer une récession) et le resserrement des liens avec les puissances occidentales de l’OTAN, qui sont très impopulaires en Turquie.

Pour tenter de séduire l’électorat d’Erdogan, le parti de Kiliçdaroglu – le CHP, autrefois résolument laïc – s’est rapproché des courants religieux et a repris la rhétorique raciste du gouvernement contre les réfugiés syriens. Pour le second tour, une des affiches électorales de Kiliçdaroglu avançait le slogan : « les Syriens partiront ! ». Ces manœuvres ont échoué à capter une fraction conséquente des électeurs d’Erdogan. Par contre, elles ont réussi à éloigner de l’opposition toute une frange de l’électorat le plus progressiste, dégoûté par ce racisme et ce ralliement à l’islamisme.

Au lieu de proposer une alternative à cette opposition bourgeoise et réactionnaire, la coalition de gauche dirigée par le parti kurde HDP (Parti démocratique des peuples) s’est ralliée à la candidature de Kiliçdaroglu, au nom de l’« unité contre Erdogan ». C’est d’autant plus lamentable que le CHP a soutenu toutes les persécutions menées contre le HDP, ces dernières années.

Sans surprise, une partie de l’électorat du HDP a été repoussée par cette alliance contre-nature. Alors que la participation a été très élevée à l’échelle nationale (94 %), elle a été nettement plus faible dans les régions kurdes (80 %). Aux élections législatives, le HDP a vu ses résultats baisser de près de 25 % par rapport aux précédentes législatives.

De son côté, Erdogan a concentré sa campagne sur la soi-disant « lutte contre l’impérialisme et le terrorisme ». Profitant des déclarations pro-occidentales de Kiliçdaroglu, le président sortant l’a accusé de vouloir soumettre la Turquie aux exigences du FMI et de Washington. Il l’a également accusé de collaborer avec des « terroristes » kurdes. Erdogan est allé jusqu’à diffuser une vidéo truquée montrant un chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en compagnie des dirigeants de l’opposition.

Dans les mois précédant le scrutin, le gouvernement a multiplié les mesures électoralistes. Il a notamment augmenté le salaire minimum de 55 %, a doublé le minimum retraite et a offert un mois de gaz gratuit à tous les ménages. Enfin, pour ne prendre aucun risque, le régime a eu recours, ici ou là, à la fraude électorale.

Pour une opposition de classe !

Malgré toutes ces manœuvres, pour la première fois de l’histoire de la Turquie, il aura fallu deux tours pour élire le président – et Erdogan ne l’a emporté qu’avec deux points d’avance. L’AKP a perdu 30 députés aux législatives et a reculé dans la plupart de ses bastions historiques. Ces élections marquent donc une étape significative dans le déclin du régime d’Erdogan.

Encore une fois, s’il n’a pas été vaincu, c’est d’abord parce qu’aucune opposition crédible ne s’est présentée. De nombreux électeurs ont d’ailleurs expliqué à des journalistes avoir voté par défaut pour Erdogan : « si un meilleur candidat d’opposition s’était présenté, j’aurai bien sûr voté pour lui ». En soutenant le soi-disant « moindre mal » (Kiliçdaroglu), les dirigeants du HDP ont frustré une large partie de la jeunesse et de la classe ouvrière. Au lieu d’offrir aux masses une alternative de classe, ils se sont ralliés à une aile de la bourgeoisie turque contre l’autre. Ils partagent aujourd’hui sa défaite.

Malgré sa victoire électorale, le régime d’Erdogan est plus affaibli que jamais. A présent que les élections sont passées, il doit choisir entre deux maux : soit il maintient des taux d’intérêt bas et, dès lors, continue de stimuler l’inflation ; soit il augmente nettement les taux d’intérêt et, dès lors, précipite une récession. Ce dilemme provoque déjà des heurts au sein de la nouvelle majorité parlementaire.

Quoi qu’il en soit, la crise économique suscitera des mobilisations de masse. L’an dernier, le pays a connu sa plus importante vague de grèves depuis les années 70. Toutes les conditions d’une explosion de la lutte des classes sont réunies. Ce qui manque, en Turquie comme ailleurs, c’est une direction révolutionnaire capable d’orienter les masses vers la conquête du pouvoir et la transformation socialiste de la société.

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