La défaite de l’invasion israélienne du Liban, en 2006, a eu des conséquences sociales et politiques majeures en Israël, mais aussi et surtout au Liban, comme en témoignent les événements récents. Dans la foulée de la guerre, les puissances impérialistes qui avaient soutenu l’invasion – dont la France – réclamaient le désarmement du Hezbollah. Chirac avait même envoyé un contingent militaire, sur place, dans l’objectif officiel d’accomplir cette mission. C’était pourtant absolument exclu. Comme nous l’écrivions au lendemain de la guerre :

« L’armée française et les autres contingents de la FINUL ne pourront pas désarmer le Hezbollah. La FINUL ne pourra pas faire ce dont l’armée israélienne s’est montrée incapable. Et ce ne sont pas quelques chars Leclerc qui y changeront quoi que ce soit. Les chars tout aussi puissants – et bien plus nombreux – de l’armée israélienne se sont révélés complètement impuissants face à la résistance libanaise. La moindre tentative de désarmer le Hezbollah, de la part de la France ou des autres pays participant à la force multinationale, déclencherait immédiatement une nouvelle guerre. […]

« En ce qui concerne le Hezbollah, ses capacités militaires sont de toute évidence intactes. Les dégâts infligés par l’offensive israélienne seront très rapidement surmontés. Si les dirigeants du Hezbollah décidaient de lancer à nouveau des roquettes sur Israël, qui les en empêcherait ? Pour le moment, loin d’être désarmée, la milice du Hezbollah est en train de se réarmer pour pouvoir riposter non seulement aux éventuelles incursions ou frappes épisodiques venant d’Israël, mais aussi contre toute tentative, de la part des forces armées françaises ou italiennes, de réduire ses capacités militaires. La France ne maintient pas la paix au Liban. La « paix » au Liban – sur fond de destructions massives – repose non sur la présence française ou italienne, mais simplement sur la déroute de l’armée israélienne. »

Les événements récents démontrent que notre évaluation du rapport de forces au Liban était correcte. Ils ont servi à démontrer l’extrême faiblesse de l’Etat libanais. Après avoir misé sur une victoire israélienne en 2006, la classe dirigeante libanaise cherche désespérément à rétablir son autorité, au détriment du Hezbollah.

Le gouvernement a annoncé sa décision de démanteler le réseau téléphonique dont dispose le Hezbollah et de révoquer un officier responsable de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth, considéré comme un sympathisant du Hezbollah. Le Hezbollah a immédiatement réagi en déclenchant un mouvement insurrectionnel. En l’espace de 48 heures, la moitié de la capitale et l’aéroport étaient sous son contrôle. Le commandement de l’armée a fini par recommander au gouvernement l’abandon pur et simple des mesures à l’origine du conflit.

Le résultat de cette épreuve de force constitue un nouveau revers pour les impérialistes américains, français et israéliens. Les médias capitalistes évoquent la possibilité d’une nouvelle guerre civile au Liban. Cette perspective n’a malheureusement rien de fantaisiste. Marx et Engels expliquaient qu’en dernière analyse, l’Etat se réduit aux forces armées. De ce point de vue, deux « Etats » coexistent actuellement au Liban : celui qui repose sur l’armée libanaise – dont l’impuissance vient de s’étaler aux yeux de tous – et celui que constitue la milice du Hezbollah.

Les médias capitalistes utilisent la perspective d’une guerre civile comme un argument pour le désarmement du Hezbollah. Mais les masses chiites voient le problème autrement. Et pour cause. Plus que toutes les autres catégories de la population, ce sont les chiites qui subissent la misère et l’oppression. Surtout, ils étaient les premiers frappés par les conséquences catastrophiques de l’occupation israélienne du Sud-Liban, entre 1978 et 2000. Pour eux – et ils ne se trompent pas, sur ce point –, le désarmement du Hezbollah signifierait une nouvelle invasion israélienne. Pour cette raison, les négociations présidées par la Ligue Arabe ne peuvent rien résoudre. Malgré le compromis qui a été trouvé sur la question de la présidence, les appels au désarmement du Hezbollah resteront lettre morte.

Le moment choisi pour la provocation du gouvernement met en relief une autre dimension de la situation libanaise, que les médias préfèrent ignorer. Les organisations syndicales libanaises avaient préparé une grève générale pour l’augmentation du salaire minimum. Face à cette menace de grève, le gouvernement avait accepté de porter ce minimum de 150 euros à 225 euros. Mais compte tenu de l’augmentation générale des prix, dont surtout ceux de la nourriture et de l’essence, les syndicats ont maintenu leur mot d’ordre de grève en réclamant 400 euros par mois. De nombreuses grèves et manifestations des travailleurs ont eu lieu, au cours de la dernière période. La misère et le chômage se généralisent, et la spirale inflationniste ronge le niveau de vie de tous les travailleurs, indépendamment de leur appartenance religieuse ou communautaire. Des manifestations ont eu lieu, à Beyrouth comme à Damas, en solidarité avec les travailleurs égyptiens qui s’insurgent contre la vie chère, malgré la répression brutale de leur mouvement par le gouvernement Moubarrak.

La provocation d’un conflit avec le Hezbollah avait pour objectif de contrecarrer le mouvement de grève. Cette manœuvre a réussi – temporairement. Le fracas des armes a rendu les revendications syndicales inaudibles. Mais la lutte des classes au Liban ne s’arrêtera pas pour autant. A travers l’ensemble du Moyen-Orient et de l’Afrique, les travailleurs entrent en action contre la hausse des prix. Les médias qualifient ces mouvements d’« émeutes de la faim ». Des émeutes, il y en a eu – au Kenya et à Haïti, par exemple. Mais les grèves et les manifestations en Egypte sont d’une toute autre nature. Il s’agit d’une mobilisation de la classe ouvrière égyptienne, chose que les médias internationaux n’ont pas envie de porter à la connaissance des travailleurs du reste du monde !

Quels sont les objectifs des chefs du Hezbollah, au Liban ? Il ne s’agit nullement de renverser l’ordre établi, ni même de contester la politique pro-capitaliste du gouvernement. Au contraire, ils soutiennent publiquement la politique économique de Hariri. La prise de contrôle de Beyrouth-Ouest et de l’accès à l’aéroport visait avant tout à leur donner plus de poids dans la lutte pour le « partage du gâteau » libanais.

Le rôle déterminant du Hezbollah dans l’échec de l’invasion israélienne, en 2006, n’enlève rien au caractère réactionnaire et pro-capitaliste de ce mouvement. Les chefs du Hezbollah exploitent le mécontentement, l’oppression et les souffrances de la population chiite. Ils détournent la colère populaire à leurs propres fins politiques, mais n’ont aucun programme susceptible d’y remédier. Du fait de son caractère religieux et de ses rapports avec le régime réactionnaire d’Iran, le Hezbollah ne pourra jamais gagner le soutien des populations non-chiites.

Le Parti Communiste libanais reste la seule organisation politique disposant d’une base significative dans le mouvement ouvrier et de la capacité d’attirer sous sa bannière les couches exploitées de toutes les communautés religieuses. Mais cela implique l’abandon de sa politique actuelle, qui oscille entre la soumission à la direction du Hezbollah et des appels soporifiques au « dialogue » entre partis politiques. L’avenir du Liban, quel qu’il soit, ne ressemblera pas à un « dialogue ». Il sera fait d’affrontements violents. Malgré la défaite de 2006, les impérialistes américains, français et israéliens n’hésiteront pas à intervenir pour défendre leurs intérêts et ceux de la classe dirigeante libanaise. Les régimes au pouvoir en Iran et en Syrie ont, eux aussi, des intérêts à défendre au Liban. A terme, seul le socialisme pourra empêcher le Liban de sombrer dans une nouvelle guerre civile et d’être démembré sur des bases communautaires et religieuses.

Le Parti Communiste libanais a besoin d’une politique indépendante, d’une politique de classe. Ceci n’exclut pas des alliances épisodiques avec d’autres forces de masse – dont le Hezbollah, sur des questions précises, comme par exemple la résistance à une nouvelle invasion israélienne. Cependant, il faut expliquer patiemment – mais clairement – aux travailleurs et aux jeunes chiites que le sectarisme des chefs du Hezbollah les mène dans une impasse. Le PC doit avoir sa propre politique, qui explique les intérêts de classe qui animent les dirigeants du Hezbollah. Son programme doit lier la lutte sur les salaires et d’autres revendications sociales à la nécessité d’un Liban socialiste et d’une fédération socialiste du Moyen-Orient. C’est la seule la façon de mettre un terme définitif à toutes les discriminations à l’encontre des différentes composantes nationales et religieuses.

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