En mai dernier, un George W. Bush triomphant a réservé un porte-avions (aux frais du contribuable) pour annoncer à la nation que la guerre en Irak était finie et que l’Amérique avait triomphé. A peine quatre mois plus tard, un George Bush plus sobre, les pieds désormais solidement ancrés à la terre ferme, a fait face aux caméras pour informer le public américain que les Etats-Unis étaient engagés dans une longue et pénible expédition en Irak, et qu’ils devraient en passer par beaucoup de souffrances et de dépenses avant que le spectacle ne soit terminé.

Les choses, en Irak, ne se passent pas comme prévu. Le coût financier et humain de l’occupation ne cesse d’augmenter. Des américains ou d’autres soldats de la coalition sont tués quotidiennement. Pire encore, le coût de l’opération échappe à tout contrôle. L’administration Bush demande davantage de fonds à un congrès réticent. Le président a annoncé que le coût global s’élèverait aux alentours de 87 milliards de dollars - dont 66 milliards pour cette seule année. Ceci dit, personne ne sait réellement quel sera le coût final.

Dans un acte de désespoir, Washington recherche de l’aide auprès d’une instance dont elle aurait souhaité se passer : les Nations Unies. Au début de l’année, Bush et Rumsfeld se sont exprimés de la façon la plus acerbe au sujet de l’ONU. Pendant qu’ils s’abattaient sur l’Irak sans même le prétexte d’une résolution de l’ONU, ils ont traité les Français, les Allemands et les Russes avec le mépris le plus absolu. Comme les choses ont changé ! Début septembre, les diplomates américains faisaient circuler, auprès des membres du Conseil de sécurité, un projet de résolution invitant d’autres pays à engager des fonds, des troupes ou toute autre aide pour la reconstruction de l’Irak. Le projet de résolution prévoit la création d’une force multinationale sous commandement « unifié » (c’est-à-dire, avec des généraux américains à sa tête). Quelle est la raison de ce saisissant changement d’humeur ?

Premièrement, la situation militaire est franchement sinistre. Les militaires américains ont tardivement reconnu que les forces américaines faisaient face à une guérilla. Au cours des quatre mois qui ont suivi la déclaration du président Bush sur la fin des opérations militaires, il y a eu plus de soldats américains tués que pendant la guerre elle-même. Les impérialistes américains ne s’attendaient pas du tout à cela. Le nombre croissant des pertes humaines a inspiré à Washington cette judicieuse idée que, peut-être, il serait préférable que les victimes de la colère irakienne soient des soldats français, allemands ou russes - plutôt qu’américains. Cela atténuerait peut-être la colère de l’opinion publique américaine et augmenterait considérablement les chances de réélection de Bush.

Ainsi ont-ils finalement décidé que les Etats-Unis pourraient se faire aider - d’où le recours à l’ONU. Le Pentagone a besoin de beaucoup plus de soldats - ou, pour être plus précis, d’une plus grande quantité de chair à canon. Les Anglais ont déjà accepté (les Anglais sont si obligeants !). Le ministre anglais des affaires étrangères, Jack Straw, a laissé entendre que davantage de soldats britanniques devaient être envoyés immédiatement en Irak - sans quoi « nous risquons d’échouer dans nos objectifs stratégiques. »

La nature exacte de ces « objectifs stratégiques » n’a jamais été clairement établie. A l’origine, ils étaient supposés consister en l’élimination d’armes de destruction massive - pour rendre le monde plus sûr. Malheureusement, aucune arme de la sorte n’a été découverte en Irak, qui est maintenant (ainsi que le reste du monde) bien moins sûr qu’auparavant. Il y a eu aussi ce projet de débarrasser l’Irak d’un dictateur maléfique et d’initier son peuple aux joies de la démocratie. Mais la plupart des Irakiens considèrent probablement que le régime actuel n’est pas plus plaisant ou démocratique que celui qu’il a remplacé. Les maux d’une dictature ont été simplement substitués aux maux d’une autre dictature - ceux d’une brutale occupation étrangère. Même « le but stratégique » de piller les ressources pétrolières de l’Irak semble aujourd’hui problématique, étant donné que la résistance irakienne a inopportunément décidé que le sabotage économique est une façon acceptable de frapper l’envahisseur là où ça fait mal - son portefeuille.

Pendant ce temps, le destin de la Grande-Bretagne est tombé si bas qu’elle est aujourd’hui réduite à jouer partout les seconds violons de l’impérialisme américain. L’administration de Blair manifeste une attitude encore plus servile que les Tories (la droite britannique), dont elle a revêtu l’habit. Ils scrutent chaque mot et chaque geste du résident de la Maison Blanche en espérant y trouver l’indice de ses souhaits et intentions, de façon à pouvoir les exaucer au plus vite, tel un chien qui attend de voir dans quelle direction son maître va jeter le bâton. Une si humiliante servilité remplira de honte n’importe quel honnête britannique. Mais la clique dirigeante qui gravite autour du très honorable Anthony Blair ne connaît pas le sens du mot honte.

Le problème, c’est que quel que soit le nombre de soldats que Blair enverra, il ne suffira pas pour contrôler l’Irak ou pour soulager les forces américaines. Il faut plus de troupes ! Et elles doivent provenir d’autres pays. Si elles ne peuvent pas venir d’Allemagne ou de France, alors elles doivent être levées en Egypte ou en Inde. Quant il s’agit de se procurer de la chair à canon, les généraux américains ne s’embarrassent pas de préjugés racistes ! De fait, le nombre de noirs servant dans les forces américaines est largement supérieur à leur proportion dans la population des Etats-Unis. Quand M. Bush parle de la nécessité, pour les Américains, d’endurer souffrances et sacrifices en Irak, il ne pense pas à lui mais aux pauvres, aux noirs, aux hispaniques et aux enfants de travailleurs. Les gens ont bien noté cela, et ce sera le motif d’un mécontentement croissant.

Malgré les pressions, il n’est pas certain que la résolution américaine soit adoptée par le Conseil de sécurité, et encore moins qu’elle pousse des pays tels que la France, l’Allemagne et la Russie, à envoyer leurs troupes en Irak. La Maison Blanche et le Pentagone sont déterminés à maintenir un commandement militaire américain, ce qui est la condition centrale de leurs « objectifs stratégiques » (le pillage de l’Irak par les compagnies pétrolières et de construction américaines). Mais la France, l’Allemagne et la Russie préféreraient que l’ONU soit pleinement investie, et ce afin d’assurer leurs propres objectifs stratégiques : réduire la puissance et l’influence Etats-Unis au Moyen-Orient et développer les leurs. Inutile de dire que ces deux objectifs stratégiques ne sont pas très compatibles.

Vient ensuite le petit problème du coût financier. Le maintien d’une importante force d’occupation en Irak devient un fardeau excessivement lourd, même pour un pays aussi riche que les Etats-Unis. Ils recherchent donc d’autres pays pour partager les frais. À Bruxelles, mercredi dernier, des officiels américains ont rencontré des représentants de l’union européenne, de la banque mondiale, des Nations Unies et d’autres institutions pour discuter de possibles aides financières. C’était évidemment un prélude à une conférence plus large des donateurs programmée pour fin octobre à Madrid. Washington veut que les donateurs engagent des fonds pour la reconstruction. Mais les donateurs potentiels sont circonspects. Ils savent que cela reviendrait à appuyer l’occupation conduite par les Etats-Unis.

La France et l’Allemagne ont clairement signifié que le prix de toute aide financière serait l’extension du rôle de l’ONU dans la reconstruction (autrement dit, les sociétés françaises et allemandes de construction veulent elles aussi leur part des contrats juteux). A la conférence de cette semaine, les donateurs potentiels ont également dit qu’il fallait que la sécurité s’améliore, en Irak, avant que l’aide puisse y affluer convenablement. De manière générale, les Européens sont circonspects. Leur mot d’ordre est : « après vous, cher Monsieur ! »

L’objectif officiel des impérialistes est de rendre l’Irak autonome. Cela, naturellement, dépend de la production pétrolière. L’Irak possède la deuxième plus grande réserve de pétrole au monde, et, pour des raisons évidentes, les entreprises américaines sont impatientes de le voir couler dans leur direction. D’autre part, Français, Allemands et Russes sont, pour des raisons tout aussi évidentes, impatients d’empêcher cela et d’obtenir leur part du gâteau. Telles sont les véritables causes des continuelles manœuvres et intrigues au Conseil de sécurité.

The Economist commente : « l’appel à l’ONU intervient alors que les parlementaires et le président sont rentrés de vacance en ayant une nouvelle et plus sombre évaluation de la situation en Irak. Un rapport de la Commission budgétaire du Congrès, diffusé début septembre, indique que le Pentagone pourrait être amené à réduire le nombre de soldats américains - actuellement autour 140 000 - de plus de la moitié d’ici le printemps prochain, et ce afin de pouvoir répondre à toute autre menace. L’allié en chef des Etats Unis, la Grande-Bretagne, avec 11.000 soldats en Irak, réévalue le niveau de son engagement sur place, l’Etat-major insistant sur la nécessité de l’envoi de davantage de soldats. Le financement est également un souci croissant : les évaluations du coût total de la reconstruction de l’Irak s’élèvent à 100 milliards de dollars. L’administration américaine semble sur le point de réclamer au congrès 65 milliards de dollars pour des dépenses d’urgence, dont la plupart sont destinées à l’armée plutôt qu’à la reconstruction. Le congrès approuvera certainement cette dépense mais il est peu probable qu’elle soit suffisante. Paul Bremer, l’administrateur en chef américain de l’Irak, a estimé que 16 milliards de dollars étaient nécessaires pour donner aux Irakiens un système de distribution d’eau décent. Tout cela alors que les USA auront l’année prochaine un déficit budgétaire record de 480 milliards de dollars, et ce avant toute nouvelle dépense en Irak. »

En un mot, les Américains accueilleraient favorablement une petite aide financière de la part de leurs amis outre-atlantique. Mais comment obtenir cette aide ? Etant donné les furieuses invectives de Washington contre les Français et les Allemands, il y a quelques mois, et leur totale éviction, jusqu’à présent, de la reconstruction de l’Irak, c’est plus facile à dire qu’à faire. Bush et compagnie n’ont eu d’autre alternative que de ravaler leur fierté et retourner devant les Nations Unies. Le dernier projet américain de résolution est une tentative pour amener les Européens à envoyer des troupes et de l’argent en Irak. Il réaffirme « le rôle essentiel » de l’ONU dans des tâches telles que « la construction de la nation » (bien que les gens pensaient que l’Irak était déjà une nation) et l’aide humanitaire (pour venir à bout de la catastrophe humanitaire provoquée par les Etats-Unis). Mais en même temps, elle reconnaît le Conseil de gouvernement irakien, qu’appuient les Américains, comme « l’instance principale du gouvernement intérimaire irakien ». Les impérialistes américains veulent ainsi le beurre et l’argent du beurre. Or, comme n’importe quel gamin vous le dira, cela est impossible.

Naturellement, les Américains et tous les membres du Conseil de sécurité proclament leur attachement à l’idée d’une démocratie en Irak et aux intérêts du peuple irakien. Le projet de résolution prend soin de mentionner la nécessité d’élections, celle de rédiger une constitution, et le rôle que jouerait l’ONU à cet égard. Cependant, la résolution laisse prudemment dans le flou la question de savoir où les prérogatives américaines (et irakiennes) s’arrêteraient et où commenceraient celles de l’ONU. Déjà, un membre du Conseil de sécurité s’est plaint, sous couvert d’anonymat, des « trop vagues références aux Nations Unies ».

Les impérialistes allemands et français ne sont pas complètement stupides. Le président Jacques Chirac et le chancelier Gerhard Schröder ont tous deux expliqué, début septembre, que les Etats-Unis n’avaient toujours pas suffisamment modifié leur position pour gagner leur soutien à la résolution. Les fonctionnaires de l’ONU eux-mêmes, après l’attaque dévastatrice contre leur quartier général à Bagdad, ne sont pas enthousiasmés outre mesure par la perspective d’une plus grande implication. Aussi, les espoirs de M. Bush sur un vote de la résolution avant la fin de septembre semblent excessivement optimistes.

Il est évident que l’idée d’un Irak démocratique et indépendant n’est qu’une plaisanterie tant que ce pays demeure sous occupation étrangère. Les impérialistes veulent un parlement à Bagdad - mais seulement s’il est dominé par des laquais fidèles à leurs intérêts. Derrière chaque « ministre » irakien, il y aura un officiel américain, et derrière chaque officiel américain il y aura l’armée américaine. C’est ce qu’ils signifient quand ils déclarent que « la sécurité et le pouvoir politique doivent par la suite entièrement incomber aux Irakiens ». Il serait hautement stupide d’imaginer que les choses puissent se passer autrement.

Pour dissimuler leurs véritables intentions, les Etats-Unis ont ratifié l’existence d’un « Conseil de gouvernement entièrement irakien », qui a désigné ses ministres. C’est une plaisanterie du plus mauvais goût. Ce Conseil est faible et sans moyens. Il est entièrement dominé par les impérialistes américains, qui sont également responsables de la formation de la police et des corps de sécurité irakiens. Donald Rumsfeld, le secrétaire à la défense des Etats-Unis, qui a visité l’Irak cette semaine, a indiqué que près de 60 000 Irakiens sont déjà intégrés aux forces de sécurité. Ils espèrent, de cette façon, reconstruire un appareil d’Etat sous contrôle américain.

Il ne peut être question de rétablir un Irak réellement indépendant sans l’existence d’un Etat irakien. Lénine expliquait, il y a bien longtemps, qu’en dernière analyse, l’Etat est un détachement d’hommes en armes défendant la propriété privée. L’ancien Etat irakien a été anéanti par les envahisseurs. A sa place se sont installées les forces armées de la coalition - ce qui est simplement une autre façon de désigner les Etats-Unis. L’Irak a donc été réduit à l’état de colonie des Etats-Unis, sans volonté propre et sans pouvoir de décider quoi que ce soit.

La richesse pétrolière colossale de l’Irak est totalement à la disposition des envahisseurs - exactement comme les biens d’une famille sont totalement à la disposition d’un voleur qui aurait forcé la porte et pris le contrôle de la maison. Comme tous les voleurs, les impérialistes maintiennent par la force le contrôle de ce qu’ils ont pris, et bien sûr le peuple irakien répond par la force en tentant de chasser l’intrus. Ce que les forces d’occupations décrivent comme des actes de terrorismes font partie d’une guerre de libération nationale, dans laquelle le peuple irakien se bat pour gagner le droit de contrôler sa propre vie et destinée.

Dans de telles conditions, la convocation d’un « parlement » ne peut être qu’une manœuvre pour cacher la brutale réalité d’une conquête et d’une occupation étrangère sous le voile d’une fausse « démocratie ». La plupart de ceux qui participent à ce « parlement » fictif sont des collaborateurs qui n’ont peu ou pas de bases réelles dans la population et sont haïs par ceux qu’ils sont supposés représenter.

Un récent article de Stratfor commentait : « Les Etats-Unis ont réalisé qu’ils ne pourraient pacifier l’Irak tout seuls. Le département d’Etat a proposé de recourir à une force des Nations Unis - sous commandement américain - pour prendre le contrôle de l’Irak. Cela soulève trois questions. Premièrement, pourquoi un pays, s’il n’y est pas obligé, voudrait exposer ses forces militaires - qui plus est, sous commandement américain - pour résoudre les problèmes des Etats-Unis ? Deuxièmement, en quoi des forces extérieures supplémentaires, aussi peu habituées à l’Irak que ne le sont les forces américaines, apporteront-elles quelque chose, si ce n’est davantage de confusion ? Enfin, quel prix les Etats-Unis auront-ils à payer pour la coopération de l’ONU ; et par exemple, est-ce que la présence de l’ONU poserait des restrictions aux opérations américaines contre Al Quaïda ? »

Ce sont toutes de très bonnes questions ! Mais qui peut y répondre ? Jusqu’à récemment, la droite républicaine radicale avait de nombreuses réponses (ou du moins des suggestions). Ces gens feraient des parfaits pensionnaires dans un asile de fous. Ils ont l’illusion des grandeurs à un point qui relègue au second plan ces malheureux qui se prennent pour Dieu ou Napoléon.

Donald Rumsfeld est un disciple convaincu de cette petite bande de confrères dont les illusions pathologiques étaient nourries par la victoire apparemment rapide et sans douleur, en avril dernier, des forces américaines. Ah ! C’était le bon vieux temps ! Il semblait n’y avoir d’autre limite que le ciel ! Ils étaient tous favorable à l’invasion de la Syrie, de l’Iran et - tant qu’on y est - de tout le Moyen Orient ! La conquête de l’Irak devait mener immédiatement à la victoire de la démocratie dans toute la région. L’état d’esprit généré par ce délire était tel que les avions en partance pour Bagdad étaient pleins d’évangélistes américains enthousiastes qui espéraient convertir les impies à la Vraie Foi.

Actuellement, à peine quatre mois plus tard, ces rêves ne sont plus que cendre. Il n’y a aucun signe de démocratie à Bagdad, sans parler d’un renouveau chrétien. Pire encore, il n’y a aucun signe de pétrole ou de profits pour les grandes compagnies américaines qui soutiennent la droite républicaine et financent ses « Think Tanks » pour qu’ils produisent des idées en adéquation avec leurs bilans économiques. Les raisons de l’invasion de l’Irak étaient à la foi économiques (le pétrole) et stratégiques : il s’agissait de conquérir une base solide d’où contrôler l’ensemble du Moyen Orient, puisque l’Arabie Saoudite est considérée comme de plus en plus instable, et d’où contrôler la Syrie ainsi que l’Iran et ses capacités militaires. Mais la guérilla, dans le nord de l’Irak, a bouleversé les plans de Washington. Le problème, pour le moment, n’est pas de projeter des forces dans toute la région, mais simplement de pacifier l’Irak. L’armée américaine a les mains pleines. Elle est embourbée dans une guérilla coûteuse, sanglante, et dont elle ne voit pas la fin. Aucun de ses objectifs stratégiques n’a été réalisé. En conséquence, l’influence des déments de la Nouvelle Droite a déclinée au sein de l’administration, et même la situation de Rumsfeld semble un peu vacillante.

Mais rien ne peut ébranler la confiance des Nouveaux Conservateurs purs et durs. En dépit de tout, il semble ne pas y avoir de limites aux illusions de ces individus. Richard Perle, par exemple, a une solution très simple : elle consiste à restituer, aussi rapidement que possible, l’Irak aux Irakiens plutôt que de prolonger l’occupation américaine. M. Perle - qui, en tant que Président du Conseil consultatif de défense, occupe une position de responsabilité comme conseiller du gouvernement et de l’armée américaine - a sur le commun des mortels l’avantage de ne pas résider sur la terre ferme mais quelque part dans la stratosphère. Depuis une telle hauteur, il ne peut voir dans l’Irak autre chose qu’un candidat type à l’économie de marché et à la Démocratie. Il ne peut voir ni guérilla, ni résistance, ni Chiites, ni émeutes et ni coupures de courants. Sa solution est d’une simplicité enfantine : les Etats-Unis doivent simplement restituer l’Irak aux Irakiens - mais le problème est : à quels Irakiens ?

En débarquant en Irak sans autre idée ou stratégie que d’intimider, dominer et piller, l’impérialisme américain a libéré des forces qu’il ne peut contrôler. Comme l’explique Stratfor : « Abstraction faite du problème kurde, la ligne de faille fondamentale qui traverse la société irakienne est la division entre les Chiites et les Sunnites. La majorité Chiite domine la partie sud de Bagdad. La minorité Sunnite, qui inclut Hussein et la majorité de l’appareil national du Parti Baas, a passé les dernières générations à brutaliser les Chiites, cependant que le groupe d’Hussein s’assurait que les Sunnites ne faisant pas partie de sa tribu soient marginalisés. Aujourd’hui, l’Irak est une entité fragmentée dont le centre de gravité, le Parti Baas, a été mis en pièce sans que rien ne lui soit substitué. »

Il existe un vieux proverbe oriental qui dit : un homme qui chevauche un tigre n’en descend pas aisément. Dans leur aveuglement, les impérialistes américains imaginaient que tout irait pour le mieux dès lors qu’ils auraient éliminé Saddam Hussein. Ils pourraient installer un régime de marionnettes appuyé par les baïonnettes américaines, puis repartir avec l’assurance absolue que leurs compagnies pétrolières engrangeraient bientôt de grands profits. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi.

Un par un, les groupes sur lesquels ils essayaient de s’appuyer se sont montrés inutiles, voire hostiles à leurs intérêts. En soutenant les Kurdes, Washington a immédiatement provoqué un sérieux dilemme avec la Turquie, son vieil allié. Les répercussions de ce dilemme pourraient aboutir à de nouvelles guerres et conflits dans la région. Les Chiites, autres alliés potentiels des américains, sont des alliés de l’Iran et non des amis des Etats-Unis. Ils se rappellent trop bien l’échec des révoltes Chiites dans les années 1990, que les Etats-Unis ont encouragées, dans un premier temps, avant de les abandonner. Le récent assassinat de l’Ayatollah Mohammed Baquir Al-Hakim, le leader du Conseil Suprême pour la Révolution Islamique en Irak (SCIRI), a immédiatement mené à des manifestations anti-américaines massives de la part des Chiites. Pourtant Al-Hakim était un modéré, engagé dans une collaboration limitée avec les Etats-Unis, ce qui est probablement pourquoi il fut tué.

Les Etats-Unis ont un problème très sérieux. Ils ont besoin de laquais fiables, en Irak, pour porter le fardeau du programme de pacification. Ils ont besoin de policiers et de militaires autochtones (sous commandement américain) prêts à être assassinés dans le but de réduire les pertes américaines. Mais, pour certaines raisons, il n’y a pas beaucoup de volontaires. Comparé au niveau de vie irakien, les salaires peuvent être très bons - mais l’espérance de vie est faible.

Le seul espoir de trouver un compromis avec les Chiites irakiens consisterait à parvenir à un accord avec le régime iranien. A la foi ouvertement et secrètement, les Etats-Unis ont mené des négociations avec l’Iran sur une série de solutions, mais il n’y a pas eu de progrès décisif. Les Américains sont devenus soudainement silencieux sur la question de la puissance nucléaire iranienne, alors que l’existence d’un dispositif militaire nucléaire en Iran ne fait aucun doute. L’invasion de l’Irak a renforcé leur détermination à se doter d’armes nucléaires, puisqu’à l’instar de la Corée du Nord, les leaders iraniens considèrent le nucléaire comme une monnaie d’échange et une garantie contre une invasion américaine. Ici aussi, la conduite de Washington a eu des effets opposés à ceux attendus.

Les manœuvres avec Téhéran ne produiront pas le résultat escompté. Même s’ils arrivent à une sorte d’accord, et si les Chiites irakiens acceptent de coopérer à l’occupation américaine, il n’y a aucune garantie qu’ils aideront activement à réprimer le soulèvement sunnite au nord. Il n’est pas évident, non plus, que les Etats-Unis souhaitent que l’Iran occupe une trop grande place dans les affaires internes de l’Irak, car cela ferait courir le risque, à long terme, que l’Irak tombe sous le contrôle de l’Iran, et non des Etats-Unis.

Dans tous les cas, les masses Chiites ne toléreront pas longtemps l’occupation de leur pays par les forces américaines et britanniques. Quelles que soient leurs affiliations religieuses, ils se considèrent avant tout comme des Irakiens. Tout accord qui pourrait être conclu par les dirigeants se brisera inévitablement et les masses descendront à nouveau dans les rues. A long terme, les impérialistes seront forcés de se retirer. Comme le remarquait Napoléon, on ne peut s’asseoir trop longtemps sur des baïonnettes.

Enfin - et c’est un point de toute première importance -, l’Iran elle-même est dans un état de fermentation pré-révolutionnaire. Le règne des ayatollahs est extrêmement impopulaire et instable. La guerre en Irak a temporairement interrompu le processus, mais de nouveaux soulèvements populaires peuvent se déclencher à tout moment. Cela bouleverserait complètement tous les calculs des impérialistes américains et transformerait entièrement la situation dans la région - à commencer par l’Irak. Un mouvement révolutionnaire des masses iraniennes se répandrait immédiatement en Irak, transformant la guerre de libération nationale en une guerre d’émancipation à la foi nationale et sociale. Cela couperait l’herbe sous les pieds des fondamentalistes réactionnaires et ouvrirait la voie à l’expansion de la tendance révolutionnaire et communiste qui a toujours été présente en Irak. Par conséquent, la révolution iranienne demeure la clé de la situation.

Les Etats-Unis sont désormais embourbés en Irak et en Afghanistan. Par leurs actions, les impérialistes américains ont réveillé toutes les lignes de failles qui dormaient au Moyen Orient et dans tout le monde islamique. Ils ont aggravé le chaos, créé de nouvelles convulsions, scissions, divisions, suscitant des conflits qui aboutiront à d’autres guerres, conflits, révolutions et contre-révolutions. Malgré leur puissance, les Etats-Unis ne peuvent éteindre tous ces incendies. Al Quaida n’est rien de plus qu’une force marginale dans tout ce maelström de mécontentement, d’amertume et de haine. Il est pratique, pour Washington, d’avoir quelqu’un sur qui faire reposer la responsabilité du nouveau désordre mondial. Mais la principale cause de cette instabilité universelle est la crise générale du système capitaliste. Tous les autres phénomènes sont des manifestations du fait que la propriété privée et les Etats-nations ont épuisé leur fonction historique et entraînent l’humanité vers le bas.

Tout ce qu’entreprennent des Etats-Unis ne peut changer cette réalité et ne fait qu’aggraver la crise générale. Loin d’instaurer un nouvel équilibre, l’impérialisme a précisément détruit celui, fragile, qui existait avant l’invasion de l’Irak. Il n’y a désormais plus un seul régime stable dans tout le Moyen Orient. Même le régime d’Arabie Saoudite, qui constituait un solide bastion de réaction dans la région, est aujourd’hui chancelant et pourrait être renversé à tout moment. Ce fait a été récemment reconnu par Washington, qui a accepté de retirer de ce pays la plupart de ses troupes. Quant à la soi-disant « Feuille de Route » pour la Palestine, elle a été détruite à coups de pierre par Sharon, et Washington ne peut rien faire pour la sauver.

L’idée que l’invasion de l’Irak a mené, d’une manière ou d’une autre, à une plus grande stabilité du Moyen Orient - cette idée est complètement erronée. Cette région a été complètement déstabilisée. Certes, l’impérialisme dispose d’une puissance colossale, et cette puissance s’est encore illustrée dans la guerre en Irak. Mais ce que montre la situation actuelle, ce sont les limites de cette puissance. Les leaders américains ont - tardivement - commencé à comprendre qu’en renversant Saddam Hussein, ils ont seulement crée une nouvelle et encore plus dangereuse situation. Ils ne contrôlent pas les événements, mais les événements les contrôlent, et le nombre de problèmes qui s’accumulent sur leur route ne fait qu’augmenter.

De nouveaux chocs et convulsions se préparent. Tôt ou tard, ils devront trouver leur reflet aux Etats-Unis. Il y a déjà le début d’un changement dans la manière dont l’opinion publique américaine voit l’implication des Etats-Unis en Irak. Les gens commencent à s’inquiéter du coût de l’engagement en Irak - des pertes humaines, du chaos continuel et du budget de l’occupation. Un sentiment d’inquiétude profonde a remplacé le triomphalisme des premiers temps. De manière opportuniste, les candidats démocrates à la présidentielle sont maintenant tous opposés à l’aventure irakienne. Plus inquiétant pour Bush, le doute croît de plus en plus dans certaines sections du Parti Républicain lui-même.

Après la première guerre du Golfe, George Bush senior avait une côte de popularité de plus de 70%. Mais en quelques mois, elle est tombée à 29% - et il a perdu les élections. Aujourd’hui, le sondage « Gallup » attribue seulement 59% d’opinion favorable à George Bush junior. Le mécontentement et les interrogations croissent en permanence. Tôt ou tard, ils trouveront une expression dans une explosion sociale massive contre la guerre et contre un système social pourrissant qui dépense 100 milliards de dollars dans l’occupation et l’oppression de l’Irak, tout en réduisant systématiquement les dépenses sociales pour les pauvres, les malades et les chômeurs.

Il y a longtemps, Léon Trotsky prédisait que les Etats-Unis domineraient le monde entier, mais qu’il y aurait de la dynamite dans leurs fondations. Cette prédiction est désormais une réalité. Ce n’est plus qu’une question de temps avant que la mèche ne soit allumée.

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