Bush et la clique de Républicains de droite, à la Maison Blanche, avaient prévu que l’invasion de l’Irak serait une « splendide petite guerre », pour reprendre la célèbre formule de Théodore Roosevelt : une guerre qui serait gagnée rapidement et sans faire trop de victimes parmi les soldats américains. Mais ce ne fut pas aussi simple. Ils sont désormais pris dans un bourbier qui peut durer plusieurs années. Chaque jour nous apporte son lot de soldats américains blessés ou tués. Au fur et à mesure qu’augmente la haine de la population à l’égard des forces d’occupation, la résistance irakienne devient plus audacieuse et plus confiante.

Ils se sont rués tête baissée dans une région où leur présence ne fait qu’exacerber les problèmes et provoquer le chaos. Il se peut même que, suite au chaos général et au sabotage des installations pétrolières, les américains soient dans l’incapacité de piller les gigantesques réserves en pétrole du pays. Le moral des troupes américaines est mauvais, et frise même la mutinerie, comme l’indiquent les critiques ouvertes de soldats à l’encontre de Rumsfeld. Malheureusement, les Etats-Unis n’ont pas d’autres alternatives que de rester en Irak, car les conséquences d’un retrait - sans que le moindre de leurs objectifs soit atteint - serait encore plus catastrophique, de leur point de vue.

Malgré toutes les promesses sur le caractère « provisoire » de l’occupation et sur la volonté de Washington de transférer au plus vite le pouvoir aux Irakiens, le fait est que le pays est devenu un protectorat ou une semi-colonie des Etats Unis. La soi-disant Autorité Irakienne n’est qu’une administration fantoche chapeautée par un gouvernement de collaborateurs. Nul ne doute que le véritable pouvoir est dans les mains de l’armée américaine, qui décide et contrôle tout. Ils se sont même installés dans les anciens palais de Saddam, qu’ils n’hésitent pas à rénover pour s’y sentir plus à l’aise pendant qu’ils façonnent l’avenir du pays. Ce n’est pas là le comportement d’une armée qui s’apprête à quitter rapidement un pays.

Il s’agit, en partie, d’un calcul financier. Les Etats-Unis ont dépensé beaucoup d’argent dans cette guerre - à la différence de la première guerre du Golfe, qui était financée par l’Arabie Saoudite et par d’autres pays « alliés ». Bush, Cheney et Rumsfeld sont des hommes du pétrole. Avant de quitter le pays, ils veulent s’assurer qu’eux-mêmes et leurs amis, dans les grandes compagnies américaines, réalisent de bons profits dans la reconstruction de l’Irak. Quoiqu’il en soit, les Etats-Unis doivent s’assurer un approvisionnement de pétrole en provenance du Moyen Orient, et ce d’autant plus que leur premier fournisseur, l’Arabie Saoudite, est de plus en plus instable. Par ailleurs, l’occupation de l’Irak donne aux Etats-Unis des bases d’opération dans le reste de la région. L’intérêt de l’occupation de l’Irak est donc aussi bien d’ordre économique que stratégique, et, de leur point de vue, vaut bien quelques soldats américains blessés ou tués. En outre, il leur faut maintenir les Français, les Allemands et les Russes en dehors d’Irak, tout en les pressant de financier l’occupation. C’est là une tâche très compliquée !

La quantité d’argent nécessaire pour maintenir cette occupation est déjà immense, et les futures dépenses restent inconnues. L’estimation réalisée par le FMI, la Banque Mondiale et les Nations Unis fixe le prix de la reconstruction à 36 milliards de dollars pour les quatre années à venir. Ce montant s’ajoute aux 19 milliards de dollars nécessaires aux besoins non militaires de l’occupant américain. Même un géant économique comme les Etats-Unis ne peut se permettre une telle hémorragie financière pendant une longue période. 15 milliards de dollars seront nécessaires à la seule restauration des infrastructures de l’approvisionnement en eau, en électricité et en pétrole. La production de pétrole irakienne ne suffira pas à payer cette facture à court terme. Les exportations de pétrole ne rapportent pour le moment que 500 millions de dollars par mois.

Les réductions d’impôts décidées par Bush et les dépenses de guerre faramineuses doivent être placées dans le contexte des déficits budgétaires et commerciaux vertigineux auxquels fait face une économie américaine fragile. Le déficit commercial des Etats-Unis atteint désormais le niveau dangereux de 5%, et continue de croître. Quant au déficit budgétaire, il contredit les promesses d’excédents annoncées dans le passé. Si l’on ajoute à cela les 5 milliards de dollars par mois que coûte l’occupation de l’Irak (sans tenir compte des dépenses liées à la reconstruction), on atteint un chiffre comparable à celui de la guerre du Vietnam. Bush a déjà demandé 87 milliards de dollars de fonds supplémentaires pour couvrir les coûts de l’occupation de l’Irak. Cela ne peut pas continuer, et pousse les Etats-Unis à chercher d’autres partenaires pour payer les factures. C’est pourquoi ils sont revenus demander de l’aide aux Nations Unies, qu’ils méprisent tant.

L’hypocrisie des impérialistes américains est vraiment ahurissante. La résolution présentée par les Américains au Conseil de Sécurité des Nations Unis a même été critiquée par son secrétaire général, Kofi Annan, d’habitude assez complaisant. Dans cette résolution, les Etats-Unis « appellent les Etats membres à renforcer leurs efforts pour aider le peuple d’Irak dans la reconstruction et le développement de son économie ». Le texte « demande à tout les Etats membres et les organisations concernées de répondre aux besoins du peuple irakien en apportant les ressources nécessaires pour la réhabilitation et la reconstruction de l’infrastructure économique de l’Irak. »

La résolution demande même aux Nations Unis de financer le processus électoral en Irak. Le texte « demande au secrétaire général d’assurer que les ressources des Nations Unis et des organisations associées soient mis à la disposition du Conseil de Gouvernement de Irakien, s’il en fait la demande, de façon à favoriser le bon déroulement du processus électoral en Irak. » Bush affirme que cette guerre est mené pour offrir aux Irakiens le « cadeau de la démocratie ». Mais en fait, ils ont offert aux Irakiens le cadeau du chômage, de la faim, la maladie, du chaos et de la destruction.

Les capitalistes européens ne sont de toute évidence pas disposés à financer une invasion de l’Irak au profit des seules entreprises américaines. Ils ont leurs propres intérêts à défendre. De leurs côtés, les Etats-Unis ont des ressources colossales à leur disposition, mais elles ne sont pas illimitées. En lançant leur soi-disant guerre générale contre le terrorisme, les Etats Unis se sont clairement surestimés. L’économie américaine en souffre déjà sévèrement. Le problème, c’est que les « alliés » des Etats-Unis ne sont pas prêts à dépenser de grandes sommes d’argent pour les aider à prendre le contrôle de l’Irak et de ses réserves pétrolières. L’Union Européenne pense limiter sa contribution à hauteur de 250 millions de dollars - une somme dérisoire. Cela ne représente même pas 1% de la somme totale requise, et les officiels américains se sont dits choqués par ce chiffre. De son côté, le Canada pense contribuer à hauteur de 200 millions de dollars. Seul le Japon semble prêt à débourser la somme conséquente de 5 milliards de dollars. Cela s’explique par sa dépendance à l’égard du pétrole de la région. En fin de compte, si on additionne toutes ces contributions, on arrive à un montant largement inférieur aux 36 milliards de dollars réclamés.

La seule solution consiste à prendre cet argent aux Irakiens eux-mêmes. Selon le sénateur Byron Dorgan, « les Etats-Unis ne doivent pas prendre en charge toute les dépenses. L’Irak a suffisamment de pétrole pour payer une partie de l’effort de reconstruction ». Le Ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, est plus catégorique : « Je ne crois pas que notre boulot consiste à reconstruire le pays après 30 années d’un contrôle centralisé et stalinien de l’économie », comme si les dégâts n’avaient rien à voir avec les missiles de croisière américains et un embargo qui a duré toute une décennie. « L’infrastructure de ce pays n’a pas trop souffert de la guerre », ajoute Rumsfeld. Mais les intentions de l’impérialisme américain sont de faire payer sa guerre d’agression contre l’Irak à la population irakienne. Cela causera de nouvelles contradictions.

Aujourd’hui, le pillage de l’Irak est déjà en marche. Kamel-al-Kelani, le Ministre des Finances du soi-disant Conseil du Gouvernement Irakien, a annoncé le 21 septembre 2003 que toutes les entreprises publiques d’Irak seraient privatisées. L’unique exception concerne le secteur du pétrole. Les acheteurs éventuels auront le droit de s’approprier 100% du capital, de rapatrier tous les profits, et seront soumis à une taxation minimale. Dans la situation actuelle, il s’agit d’une véritable aubaine. Mais ce qui aura été acheté au rabais - grâce aux revenus du pétrole - pourra certainement, dans quelques années, être revendu avec une bonne marge de profit.

L’utilisation des richesses irakiennes pour la reconstruction signifie que les Irakiens payeront pour reconstruire ce que les Américains ont détruit. L’argent irakien servira à financer un programme massif de privatisation de l’économie, si bien que les Irakiens payeront les entreprises américaines pour qu’ils rachètent leurs propres entreprises. En occurrence, il s’agit là d’une violation de la Convention de Genève, qui stipule que l’assistance humanitaire, l’aide, la reconstruction et les autres dépenses de développement sont des obligations morales et légales des forces d’occupation. Washington ne s’en émeut pas trop. Pour l’instant, le volume de la production quotidienne de pétrole n’atteint qu’1 millions de barils, ce qui est très en deçà de ce que les Américains avaient prévu. Les analystes estiment qu’il faudra attendre encore 18 mois avant de parvenir au volume de production d’avant guerre, soit 3 millions de barils par jour. Cette prévision ne tient naturellement pas compte du sabotage des oléoducs.

Tout ceci jette de l’huile sur le feu. Le peuple irakien hait l’occupation de leur pays par ces voleurs impérialistes. Le sentiment anti-impérialiste des masses fournit une base solide aux combattants de la résistance, qui sabotent les oléoducs et attaquent les installations pétrolières. Au vu de cette situation, la frilosité des grandes multinationales du pétrole ne doit guère nous étonner. « Pour que nous puissions négocier des accords s’étalant sur plusieurs décennies, il faut nous garantir la sécurité, une autorité légitime et un processus légitime » explique Sir Philips Watts, président de Royal Dutch/Shell. « Dès qu’une autorité légitime sera installée en Irak, nous saurons la reconnaître ».

Dans ses calculs financiers, les Etats Unis réfléchissent à la possibilité de convertir les futures rentrées pétrolières en obligations qui, pour le moment, pourraient être vendu à bas prix. Cela implique que les Etats-Unis restent en Irak beaucoup plus longtemps qu’ils ne promettent de le faire. La question que soulève cette perspective est celle de savoir si les Etats-Unis ont le droit de trancher sur des questions qui relèvent normalement d’un gouvernement légitime et souverain. Mais ce genre de finesses ne préoccupe pas trop Georges W. Bush.

L’administration Bush vient de réduire les impôts des ses contribuables les plus riches de 1800 milliards de dollars, mais elle prétend ne pas pouvoir dépenser 20 milliards de dollars pour un peuple qu’elle vient de « libérer ». Le Républicains viennent de rejeter un texte des Démocrates proposant de financer l’effort de guerre en augmentant les impôts des Américains les plus riches. De fait, bon nombre d’entre eux profiteront pleinement de la reprise de l’économie irakienne, après l’invasion. Le cynisme des ces gens est à vous couper le souffle : « Vous devez leur offrir une partie du gâteau », conseille Bernard Kouchner, ancien envoyé spécial de l’ONU au Kosovo. Le marché de la reconstruction étant estimé à plus de 100 milliards de dollars - l’un des plus juteux depuis des décennies - le gâteau à partager sera en effet très grand. Mais il ne fait aucun doute que la part du lion ira remplir les caisses des grandes entreprises américaines. De toutes petites parts iront aux Européens, et à peine plus tombera dans l’escarcelle des Britanniques. Les Irakiens n’auront quasiment rien.

L’Allemagne, la France et d’autres donateurs potentiels ont signalé qu’ils étaient prêts à s’engager financièrement en Irak à condition que leurs entreprises reçoivent une plus grande part du gâteau de la reconstruction du pays. Ils veulent des garanties que leurs entreprises ne seront pas exclues du marché irakien par les concurrents américains. En d’autres termes, les impérialistes européens ne feront pas de gros efforts financiers s’ils n’ont pas la garantie que les Américains les inviteront au moment de découper le gâteau. Or, pour l’instant, ils ont dû se contenter de quelques miettes.

Cela ressemble à un combat entre animaux sauvages autour d’une proie. Pendant que les lions s’accaparent la plus grosse part, et jusqu’à ce qu’ils soient repus, les hyènes, les chacals et les vautours doivent attendre leur tour pour racler les os. Le gouvernement américain a fait voter un décret stipulant que les contrats de reconstruction sont seulement accessibles aux entreprises américaines, qui sont naturellement libres de sous-traiter à qui elles veulent. Les grandes entreprises américaines, comme Halliburton et Bechtel, s’arrogent la part du lion de ces contrats, mais décident aussi de quelles entreprises étrangères reçoivent les contrats secondaires.

Les grandes entreprises américaines ne font aucun effort pour dissimuler leurs scandaleuses activités en Irak. Le peuple irakien est forcé de payer pour que les Américains reconstruisent les écoles, les hôpitaux, les routes et les ponts détruits par leur armée. En empruntant de l’argent aux Américains, les Irakiens devront payer des entreprises qui n’auraient jamais fait du commerce avec l’Irak sans cette guerre. Selon le Service de Recherche du Congrès, le vice-président Dick Cheney, qui est accusé d’avoir poussé les agences d’information américaines à exagérer leurs conclusions sur l’Irak, détient toujours des intérêts financiers dans l’entreprise Halliburton. Nous sommes face à un gouvernement et une administration de criminels et de voyous décidés à piller le monde entier sans chercher à cacher le moins au monde qu’ils s’enrichissent grâce à ce pillage.

Ce spectacle nauséabond se déroule sous les yeux du monde entier. Nombreux sont ceux qui commencent à comprendre que cette guerre n’est menée ni pour la démocratie, ni pour la cause du peuple irakien, mais seulement pour les profits des grandes multinationales et l’avidité de l’impérialisme américain à l’égard du pétrole irakien. Cela peut également aboutir à une transformation de la conscience des gens, en particulier aux Etats Unis. Au final, les Américains se rendront compte que les coûts liés à la soumission d’un peuple hostile dépassent les avantages financiers potentiels. C’est ce qui a poussé le Général de Gaulle à retirer l’armée française de l’Algérie à la fin des années 50. Mais si les Américains se retirent, le résultat en sera désastreux, pour l’impérialisme américain, sur l’ensemble du Moyen Orient. William Nordhaus, un économiste de l’université de Yale, formuait longtemps avant le début de cette guerre un avertissement : « Si les contribuables américains refusent de payer la facture garantissant la santé à long terme de l’Irak, les Etats-Unis laisseront derrière eux des montagnes de ruines et des hordes de gens enragés. »

La dialectique nous enseigne que, tôt ou tard, les choses se transforment en leurs contraires. L’aventure irakienne coûtera très cher aux Etats Unis. Le gouffre financier de l’occupation et la perte ininterrompue de vies humaines commenceront à produire leurs effets à l’intérieur même des Etats-Unis. La popularité de Bush s’en ressent déjà, cependant que tous les candidats démocrates à la présidence émettent des critiques à l’égard de la politique irakienne de Bush. Au sein même du parti Républicain, des doutes se font entendre. Ces murmures se transformeront en un torrent de protestation dès que les gens se rendront compte de la réalité de la situation. Voilà une autre illustration du fait que, dans une période de déclin du capitalisme, le rôle de gendarme du monde que joue l’impérialisme américain sape ses positions aux Etats-Unis mêmes. Il a des dynamites dans ses propres fondations.

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