Le monde est un endroit bien plus dangereux aujourd’hui qu’il ne l’était, il y a deux ans, avant l’invasion de l’Irak. La guerre en Irak et l’occupation du pays constituent des facteurs de très grande déstabilisation. Ils auront de graves conséquences à long terme. La vie des Irakiens ne s’est pas améliorée depuis l’invasion, et, dans de nombreux cas, les choses sont mêmes pires que sous la brutale dictature de Saddam Hussein. Loin d’avoir rendu le monde plus sûr, le gouvernement américain a réalisé ce dont Ben Laden était incapable : la création d’un paradis pour terroristes au cœur du Moyen Orient.

L’armée américaine est complètement embourbée en Irak. Plus de 1500 soldats ont été tués et plus de 10 000 blessés - et ce, dans la vaste majorité des cas, après que la fin officielle des « opérations majeures ». Le nombre d’Irakiens tués est estimé à 100 000. Des milliers d’autres ont été blessés ou psychologiquement traumatisés.

A cet effroyable coût humain s’ajoutent de très sérieuses conséquences économiques. Avant la guerre, la direction de la Gestion du Budget de l’Etat estimait que son coût se situerait entre 50 et 60 milliards de dollars, et la Maison Blanche a sanctionné son propre conseiller économique pour avoir suggéré que cette guerre pourrait coûter entre 100 et 200 milliards de dollars. Mais Bush a récemment demandé 82 milliards de dollars supplémentaires pour les opérations des troupes américaines dans le monde, dont 61 milliards pour l’Irak. Cela fait monter le coût total de la guerre et de l’occupation à près de 210 milliards de dollars. A ce rythme, si la guerre durait une décennie, elle coûterait 1000 milliards de dollars. Cela représente une quantité d’argent extraordinaire - qui pourrait bénéficier, aux Etats-Unis, à la sécurité sociale, au système de santé, à l’éducation, à la création de logements, d’emplois, etc.

Les récentes élections, en Irak, furent une farce et une caricature de démocratie. Elles n’ont résolu aucun des problèmes du peuple de ce pays ravagé. Elles n’ont servi qu’à renforcer temporairement la crédibilité de Bush comme « démocrate ». Soyons clairs : il est impossible d’organiser des élections « démocratiques et libres » sous la botte d’une armée d’occupation étrangère. C’est d’autant plus clair, ici, que les candidats à cette élection ont été pré-sélectionnés et approuvés par la « Commission Electorale Indépendante Irakienne », qui est sous le contrôle de l’occupation. La majorité des Américains et des Irakiens espèrent que ces élections vont accélérer le départ des troupes américaines. Mais en réalité, rien ne saurait être plus loin de la vérité. Les divisions au sein de la société irakienne n’ont fait que s’aggraver, et l’instabilité croîtra au fur et à mesure que ces élections révèleront leur caractère de mauvaise farce. Les troupes américaines et leurs complices irakiens ne pourront pas contrôler la situation. Les Américains ne sont pas prêts de quitter l’Irak.

Loin de « pacifier » le pays, les forces d’occupation n’ont fait que susciter la révolte et la résistance de la population. L’état d’urgence « temporaire » décrété il y a quatre mois a été une nouvelle fois prolongé. Ce décret inclue un couvre-feu et donne au gouvernement de nouveaux pouvoirs pour arrêter des gens sans mandats ou lancer des opérations policières et militaires à tout moment. Malgré cela, les troupes d’occupation font l’objet de cinq fois plus d’attaques qu’il y a un an. Les embuscades, les kidnappings, les exécutions, les attentats suicides, les « dispositifs explosifs improvisés », les attaques d’oléoducs et les assassinats politiques sont le lot quotidien du nouvel Irak. Dans de nombreux cas, les forces de police irakiennes ont entièrement déserté, et certaines villes sont sous le contrôle de la résistance.

En dépit de leur écrasante supériorité militaire, les troupes américaines ne peuvent pas être partout à la fois. Lorsqu’elles vont « sécuriser » un endroit donné, les insurgés quittent simplement les lieux et organisent leurs opérations ailleurs, ou bien s’évanouissent parmi la population locale jusqu’à ce que les contingents renforcés de l’occupant s’en aillent. Ceux qui combattent l’occupation ne sont pas stupides : ils ne vont pas affronter sur son terrain une force bien mieux armée et équipée. Les résistants temporisent, disparaissent dans les villes et les campagnes, puis réapparaissent au moment opportun. Cela rend très frustrant et stressant le travail des forces américaines, qui sont entourées de tous côtés par une population hostile. Bien que, souvent, les Irakiens ne soient pas ouvertement malveillants, il n’y a aucune « ligne de front » clairement définie dans une telle guérilla. Toutes les soldats sont pris pour cible : ceux qui sont en pleine action de commando comme ceux qui conduisent un camion de ravitaillement ou font leurs courses pendant leur jour de repos. De même, tous les Irakiens, vieux ou jeunes, hommes ou femmes, armés ou sans arme, sont considérés comme des « terroristes » potentiels - ce qui a souvent de tragiques conséquences.

Avant l’invasion, les Américains estimaient que l’occupation de l’Irak mobiliserait 30 à 40 000 soldats, ce qui en libèrerait 100 000 pour d’autres opérations. La Syrie, l’Iran et même l’Arabie Saoudite (dans le cas d’un effondrement du régime) étaient des cibles potentielles. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Deux ans après une invasion relativement rapide, quelques 150 000 soldats sont bloqués en Irak, sans perspective réelle de départ. En fait, loin de diminuer, le nombre de soldats stationnés en Irak a été augmenté à deux reprises cette année : une fois pour renforcer la sécurité lors des élections, et une autre fois pour le siège et la destruction de Fallouja.

En conséquence, les forces armées américaines sont à la limite de leurs capacités. Les Etats-Unis ont désormais 446 000 soldats actifs et 725 bases militaires reconnues (auxquelles il faut ajouter les secrètes) dans au moins 38 pays. Ils ont une « présence militaire » formelle dans quelques 153 pays - ce qui couvre tous les continents à l’exception de l’Antarctique - et près d’une douzaine de flottes puissamment armées réparties aux quatre coins du globe. Cependant, loin de pouvoir mener simultanément deux guerres de grande envergure, l’impérialisme américain se révèle être un « colosse aux pieds d’argile » incapable de stabiliser un petit pays appauvri et affaibli par une décennie de lourdes sanctions économiques. C’est une chose de balayer une armée régulière avec les machines à tuer les plus efficaces au monde. C’en est une tout autre de tenir en bride une population entière qui ne veut pas de vous.

La « stratégie de sortie » américaine - dans la mesure où il en existe une - implique l’entraînement de forces armées irakiennes, auxquelles seraient confiées les tâches sécuritaires. Ce n’est rien d’autre qu’une nouvelle version de la politique de « Vietnamisation » - dont on connaît les piètres résultats. Seule la moitié des forces de sécurité irakiennes requises ont été entraînées, et la consolidation de ces forces se heurte à de graves problèmes. Ces forces irakiennes sont en effet devenues la cible privilégiée de la résistance, et bon nombre d’entre elles ont refusé de se battre ou sont même passées dans les rangs de la résistance.

Ainsi, deux ans après le déclenchement de cette monstrueuse agression militaire, tout concourt à renforcer la perspective suivante : les Etats-Unis se sont embarqués dans une guerre qui sera longue, qui pèsera lourdement sur leur économie - et qu’ils ne peuvent que perdre.

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