Un million et demi de personnes sont descendues dans les rues de différentes villes au Portugal, ce 2 mars 2013, pour protester contre les mesures d’austérité et contre la Troïka. Cette manifestation est l’une des plus importantes que le pays ait connues, comme celle du 15 septembre 2012, et qui sont à mettre au même niveau que les manifestations importantes durant la révolution des années 70.

Les chiffres de participation diffèrent énormément, mais selon les organisateurs, il y avait quelque chose entre un demi-million et 800.000 manifestants rien qu’à Lisbonne, et une série de manifestations dans tout le pays, que ce soit des lointaines îles des Açores aux principales villes de la partie continentale (à savoir Porto, Braga, Coimbra, etc.). N’oublions pas que la population totale du Portugal est d’environ 11 millions d’habitants.

La raison immédiate de l’appel de cette manifestation était la visite de la délégation de la troïka (représentant le FMI, la Banque Européenne Centrale, et la Commission Européenne) pour examiner la mise en oeuvre du Protocole d’Accord, c’est-à-dire les conditions imposées au pays à la suite de son renflouement de 2011.

Comme les envoyés impériaux inspectant une province occupée, les représentants de la troïka, aussi appelés « les hommes en noir », ont pour mission de s’assurer que les programmes draconiens de coupes budgétaires, de privatisations et d’attaques contre les droits des salariés sont bien mis en oeuvre dans les moindres détails. A la fin de leur visite, ils vont établir un rapport qui impliquera encore plus de nouvelles restrictions budgétaires.

Il y a un profond sentiment de colère et de ressentiment contre la troïka et aussi contre le gouvernement de droite de Passos Coelho, qui applique les dictats de la troïka. Les mesures d’austérité ont touché pratiquement toutes les couches de la population, car elles comportaient la hausse tarifaire des transports publics, l’introduction de frais pour l’utilisation du service national de santé, des coupes draconiennes dans les dépenses sociales, les baisses de salaires des fonctionnaires et de tous les salariés travaillant pour le service public, une augmentation du taux de la TVA, la casse des retraites, etc.

Comme on aurait pu s’y attendre, le résultat de ces politiques a été de faire chuter la consommation, d’accroitre en profondeur la récession et donc de rendre inatteignables les objectifs de réduction du déficit. L’économie s’est effondrée de 3 % en 2012, après une baisse de 1,7 % en 2011, et il est prévu qu’elle reste en récession en 2013, avec une nouvelle baisse supérieure à 2 %. Les mesures d’austérité ont échoué, même en respectant leur programme quasiment à la lettre, et ont causé beaucoup de souffrances à la majorité de la population. Le chômage, qui était inférieur à 8 % en 2008, juste avant le début de la crise, a maintenant atteint un record historique de 17,6 % (plus de 40 % chez les jeunes).

Le gouvernement de Passos Coelho essaya de se présenter comme étant le « bon élève » de la troïka, en exécutant les directives, allant même plus loin que ce qui était demandé, à l’opposé des « Grecs si peu fiables ». Puis en septembre, Coelho annonça une hausse des cotisations sociales tout en baissant les cotisations patronales. La mesure équivalait à la perte d’un mois de salaire pour de nombreux salariés. Cela provoqua une réponse rapide de la part du peuple, prenant la forme spontanée d’un mouvement [social] qui culmina lors des formidables manifestations du 15 septembre 2012. La pression était telle que le gouvernement fut obligé de faire marche arrière sur cette mesure en particulier. Et en retour le mouvement comprit que cette lutte pourrait forcer le gouvernement à reculer, même temporairement ou partiellement.

La manifestation du 2 mars fut précédée par une grande manifestation à Lisbonne à l’appel du puissant syndicat communiste CGTP-IN, dont les slogans exigeaient clairement la démission du gouvernement et posaient la nécessité d’une alternative de gauche.

Un incident s’est produit fin février : un groupe de manifestants anti-austérité a interrompu le discours hebdomadaire de Coelho au Parlement, en chantant depuis les places réservées au public, l’hymne révolutionnaire de Grandola Vila Morena. Il s’agit de la chanson qui annonça le début de la révolution de 1974 qui contient la phrase « Seul le peuple commande » (O povo e quem mais ordena). Cela résume l’humeur du pays envers le gouvernement. Les jours suivants, les ministres et les représentants gouvernementaux se retrouvaient face à des militants chantant Grandola Vila Morena où qu’ils aillent.

La manifestation à Lisbonne s’ouvrait avec une bannière portant ce slogan « O povo e quem mais ordena » et la plupart des slogans exigeaient la démission du gouvernement. Les énormes manifestations à Porto et à Lisbonne, comptant des centaines de milliers de personnes, se sont finies en chantant cette chanson révolutionnaire, les poings serrés et levés (voir les vidéos de Lisbonne et Porto). L’humeur dominante chez les gens est qu’ils veulent en finir avec les politiques d’austérité, et ils pensent que la seule façon d’y parvenir est de dégager ce gouvernement en faisant des actions de masse dans la rue.

La manifestation à Lisbonne a organisé symboliquement un « vote populaire de défiance », une déclaration qui, entre autres choses, décrétait représenter « une déclaration publique de la volonté croissante des gens à prendre la direction du pays entre leurs mains, à renverser un pouvoir corrompu qui existe depuis plusieurs gouvernements » et a exigé « comme point de départ, la démission du gouvernement, la fin de l’austérité et de la domination de la troïka sur le peuple, qui est souverain ».

La classe dirigeante est certainement inquiète, et il est question de demander à la troïka un peu de « clémence », peut-être un an de plus pour atteindre les objectifs de réduction du déficit. Toutefois, le mouvement est clair sur ce point, « nous ne voulons pas de ces politiques, même si elles sont étalées sur une plus longue période ».

Les organisations syndicales d’officiers et de sous-officiers, mobilisées contre les coupes budgétaires durant ces deux dernières années, étaient également présentes dans les manifestations, ce qui fait écho à la révolution 1974-75 déclenchée par un mouvement au sein de l’armée.

Il y avait également le sentiment que la lutte contre l’austérité fait partie d’un mouvement international. La grève générale du 14 novembre paralysant le pays s’est déroulée de manière simultanée avec la grève générale de l’Espagne voisine, et les organisations syndicales manifestèrent dans plusieurs autres pays. En suivant l’exemple des manifestations « unitaires par vague » du 23 février en Espagne, la marche à Lisbonne était également organisée sur la base des marches unitaires par vague, représentant les différents secteurs touchés par les coupes budgétaires (la santé, l’éducation, les retraites). Il est question d’un jour d’action unitaire impliquant au moins l’Espagne et le Portugal. L’expérience des travailleurs et de la jeunesse d’un pays est en train de se transmettre à l’autre. Malgré des différences de degré, les brutales mesures d’austérité mises en œuvre au Portugal, en Irlande, en Italie, en Grèce et en Espagne sont fondamentalement les mêmes, ont le même impact sur les travailleurs, et, à juste titre, les mouvements de ces pays veulent apprendre les uns des autres. L’un des slogans entendus était « Grèce, Espagne, Portugal, notre lutte est internationale ».

Cependant, même les manifestations les plus importantes et les plus militantes, ne feront pas tomber le gouvernement à elles seules. Il est nécessaire de combiner ces démonstrations de force du sentiment populaire contre les coupes (et il est question d’en organiser une pour l’anniversaire de la révolution le 25 avril), avec la grève, afin de faire tomber le gouvernement. Il y a déjà eu 3 grèves générales au Portugal au cours des 3 dernières années, paralysant le pays. Il est temps maintenant pour les syndicats (en particulier la CGTP), pour les partis de gauche qui s’opposent aux coupes comme le Parti Communiste et le Bloc de Gauche, d’organiser - en même temps que les différentes campagnes contre l’austérité - un plan d’action durable : une grève générale de 48 heures, dans le but de faire tomber le gouvernement, et rejeter strictement la dette (par opposition à sa renégociation ou sa vérification) et enfin revenir sur toutes les coupes et les attaques menées ces dernières années.

Cela pose la question de l’alternative lorsque le gouvernement sera parti. La droite est très discréditée et les dirigeants sociaux-démocrates du PS, même s’ils ont formellement soutenu la manifestation, sont également complètement discrédités puisqu’ils ont effectué les mesures d’austérité du gouvernement précédent. Ce n’est que récemment qu’ils ont été obligés d’adopter une attitude d’opposition qui reste très légère. Si le Parti Communiste et le Bloc de Gauche offraient un programme clair contre la crise du capitalisme, en reliant la lutte contre les coupes budgétaires et l’austérité, à la lutte pour le socialisme, ils en seraient considérablement renforcés et pourraient remporter une élection anticipée.

Jorge Martín (Tendance Marxiste Internationale)
le 5 Mars 2013

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