Les élections parlementaires du 4 mars dernier ont provoqué un nouveau séisme dans la politique italienne et européenne. Les partis qui garantissaient la stabilité du capitalisme italien, depuis plus de 20 ans, se sont effondrés.

Au pouvoir depuis 2013, le Parti Démocrate (PD, « centre-gauche ») a perdu 2,5 millions de voix. Il a remporté 18,7 % des suffrages, contre 40 % lors des élections européennes de 2014.

La droite de Berlusconi (Forza Italia) n’était pas une alternative plus crédible. Après avoir été au pouvoir pendant la majeure partie des années 2000, Berlusconi a indirectement soutenu le gouvernement du PD, ces dernières années, du moins sur l’essentiel de sa politique. Le milliardaire italien en paie le prix fort : son parti perd 2,7 millions de voix par rapport à 2013. Réduit à 14 % des suffrages, il se fait même doubler par son allié d’extrême-droite, la Ligue de Matteo Salvini (ex-Ligue du Nord), qui réalise 17,4 % des voix.

Les masses italiennes ont fait payer au PD et à Berlusconi les politiques d’austérité imposées en Italie – comme ailleurs – par la crise mondiale du capitalisme. L’économie italienne est affaiblie par une énorme dette publique (130 % du PIB) et un déclin permanent sur le marché mondial. Dans ce contexte, les capitalistes italiens ont exigé des gouvernements successifs qu’ils mènent une guerre contre les droits, les salaires et les conditions de vie des travailleurs.

En dix ans, les différents gouvernements ont accéléré le rythme des contre-réformes : augmentation de l’âge du départ à la retraite, destruction et privatisations rampantes des services publics, facilitation des licenciements... La précarité a explosé, mais le chômage reste très élevé : 11 % pour l’ensemble de la population, 30 % chez les jeunes – et jusqu’à 60 % chez les jeunes dans les régions pauvres du sud.

Liquidation de la gauche

Le Parti Démocrate était devenu le principal parti de la bourgeoisie, bien qu’étiqueté « à gauche ». Issu de la longue dérive droitière des dirigeants du Parti Communiste Italien, il a désormais pour perspectives celles d’un déclin plus ou moins rapide, tant son discrédit est grand.

Dans bien d’autres pays d’Europe, le même rejet des « partis du système » s’est accompagné de l’émergence de forces de gauche « radicale », comme la France insoumise, Podemos ou le mouvement autour de Corbyn. Cela ne s’est pas produit en Italie. D’une part, les directions syndicales – organiquement liées au PD – ont pesé de tout leur poids pour empêcher le développement d’une lutte généralisée contre l’austérité. D’autre part, aucune des forces à gauche du PD n’a su cristalliser la colère des masses, car elles étaient compromises par des alliances diverses avec le PD.

Populismes

Le vote « anti-système » s’est donc porté sur les partis dits « populistes » : la Ligue (extrême-droite) et, surtout, le « Mouvement 5 Etoiles », qui se dit « ni de gauche, ni de droite ».

Avec 4,3 millions de voix de plus qu’en 2013, la Ligue de Salvini capte provisoirement une partie de l’électorat populaire au moyen d’une démagogie semblable à celle du FN, en France. Mais le véritable vainqueur de cette élection est le « Mouvement 5 Etoiles » (M5S). Les 10 millions de voix qu’il a recueillies (32 %) sont surtout celles de jeunes, de travailleurs précaires, de chômeurs et des classes moyennes ruinées par la crise. Dans le sud, le M5S réalise entre 45 et 50 % des voix.

Organisé à l’origine sur internet, ce mouvement a construit son succès sur les grands meetings publics de son leader historique, le comique Beppe Grillo. Contrairement à la France Insoumise, qui est ancrée à gauche, le M5S se rapproche du véritable populisme au sens marxiste du terme : un mouvement d’essence petite-bourgeoise qui oscille entre la gauche et la droite, mais ne remet jamais en cause le système capitaliste. Il n’a aucun lien organique avec le mouvement ouvrier. Au contraire : il attaque les syndicats – et déploie une démagogie anti-immigrés.

Après une première période de « radicalité » purement verbale, le M5S s’est mué en une force compatible avec le système capitaliste – à mesure qu’il accédait aux responsabilités, notamment dans les grandes municipalités de Rome et de Turin.

Instabilité

La bourgeoisie italienne n’a d’autre choix que de s’appuyer sur le M5S. Elle aurait souhaité qu’il passe un accord de gouvernement avec le PD, en vue de poursuivre l’agenda des contre-réformes. Mais l’accord du 26 mars entre le M5S, la Ligue et Berlusconi, pour se répartir les présidences du Parlement, montre que la classe dirigeante n’a pas totalement la main. Elle devra peut-être composer avec un gouvernement constitué de partis peu fiables, de son point de vue.

Quel qu’il soit, le prochain gouvernement italien mènera une politique d’austérité. Alors, les masses perdront rapidement leurs illusions dans les « populistes » de tout bord. Tôt ou tard, de grandes luttes éclateront et trouveront une expression radicale sur la gauche de l’échiquier politique.

La position des marxistes et la liste "Pour une gauche révolutionnaire"

Dans ce cadre, la tâche pour refonder la gauche est de préparer une alternative en rupture avec le système, capable de devenir un point de référence pour les jeunes et les travailleurs. C'était le message porté par l'intervention dans ces élections de nos camarades de Sinistra Classe Rivoluzione, la section italienne de la Tendance Marxiste Internationale. Malgré de nombreuses embûches administratives, ils ont réussi à présenter une liste conjointement avec une autre petite organisation, le PCL (Parti Communiste des travailleurs). Cette liste intitulée "Pour une gauche révolutionnaire" et présente sur 60% du territoire a obtenu des résultats très modestes en terme purement électoral, avec 32 500 voix. Le résultat électoral n'était ni le but recherché ni même dans les possibilités d'une petite organisation comme la notre. Dans le contexte déjà décrit de reflux provisoire, à la fois de la gauche et d'absence de débouchés des luttes sociales, il s'agissait surtout de préparer l'avenir.

Une liste électorale indépendante a donné aux marxistes un instrument pour rentrer en contact avec des couches plus larges de jeunes et de travailleurs, et de les gagner aux idées du marxisme. Il est évident que le futur parti des travailleurs italiens n'émergera pas d'une petite liste électorale comme celle de nos camarades. L'immense colère accumulée par la classe ouvrière italienne finira par trouver une expression politique à un certain stade, d'une manière ou d'une autre. Quand cela arrivera, les marxistes devront être prêts. Cela ne signifie pas seulement avoir un programme, une analyse et des perspectives corrects. Cela signifie aussi avoir une organisation plus forte, capable d'être plus largement audible.

Cette campagne électorale a donc constitué une étape importante dans la construction d'une telle force. Nos camarades ont réussi dans leur intention principale. Ils ont déjà commencé à impliquer dans leurs activités des couches plus larges de nouveaux contacts et sympathisants, afin de renforcer la Tendance Marxiste en Italie. En ce sens, cette campagne fut un vrai succès.

Pierre Zamboni - Paris

 

Pour en savoir plus sur la campagne des marxistes italiens :

- en anglais : https://www.marxist.com/italian-marxists-are-standing-in-the-elections-of-4-march.htm

- en italien : http://www.rivoluzione.red/elezioni-2018-per-una-sinistra-rivoluzionaria/

Amis lecteurs ! Pensez à nous soutenir – soit en vous abonnant à notre journal, soit en faisant un don.

Nous écrire au sujet de cet article