Cet article, écrit le 6 décembre, est la traduction de l'éditorial de nos camarades de Sinistra Classe Rivoluzione (Gauche Classe Révolution), la section italienne de la TMI, après la victoire du Non au référendum du 4 décembre et la démission du Premier ministre Matteo Renzi.


Renzi a perdu son pari et a démissionné. Le résultat du référendum est sans appel : près de vingt millions de Non ont enterré son projet de contre-réformes constitutionnelles, et le gouvernement avec. Le vote du 4 décembre s'insère parfaitement dans la vague anti-establishment qui renverse les gouvernements appliquant l'austérité dans le monde entier. Depuis le vote pour le Brexit jusqu'à la présidentielle américaine, la colère contre ceux qui nous ne représentent pas se généralise toujours plus. Le chantage et les menaces - inlassablement répétées par les médias italiens - d'un effondrement des banques, de la fin de l'Euro, du « risque pour le système », avant chacune de ces consultations, finissent par obtenir invariablement l'effet inverse. Les médias et les « experts » ne réalisent pas que la majorité de la population, certes d'une façon souvent confuse et contradictoire, n'en peut justement plus de l'élite financière et du système qui la soutient. Ils cherchent un moyen de les renverser.

Matteo Renzi est un exemple caractéristique de l'arrogance aveugle de l'homme de pouvoir. Durant ses mille jours de gouvernement, il a servi avec constance les intérêts des grands capitalistes. Dans son discours annonçant sa démission, il a revendiqué cet héritage, défendant toutes ses activités et ses contre-réformes : le « Jobs act » (Loi Travail italienne), la contre-réforme de l’éducation (appelée à contresens « la Bonne Ecole »), et les mesures antisyndicales comme l'abolition de l’article 18 du Code du travail facilitant de fait les licenciements.

Le 4 décembre, vingt millions d'Italiens ont rejeté toutes ces prétendues « réformes », en choisissant le seul moyen qu'ils avaient à disposition, à savoir un vote massif pour le Non à un référendum constitutionnel. « Je ne pensais pas qu'ils pouvaient me haïr à ce point », a avoué Renzi à ses collaborateurs. « Un concentré de haine pure », a-t-il ajouté. La surprise du secrétaire du PD [Parti Démocrate, parti de « gauche » réformiste issu de la liquidation du puissant Parti Communiste Italien, devenu depuis le principal parti de la classe dirigeante italienne - NDT] est commune à toutes les élites qui vivent dans une tour d'ivoire, trop « hautes perchées » pour comprendre ce que pensent les gens ordinaires. Le détachement de tous ces dirigeants politiques et chefs d'Etat a quelques similitudes avec la cour de Louis XVI avant la Révolution Française. Certains analystes pro-capitalistes parmi les plus brillants ont fini par revenir à la réalité, comme l'a mis en évidence l'éditorial de W. Munchau dans le Financial Times quelques jours avant le 4 décembre, intitulé « Le moment Marie-Antoinette de l'élite » ‒ et nous savons tous bien ce qu'il est advenu de la « légère » reine de France pendant la Révolution.

Un vote de classe

Les raisons du Non vont bien au-delà du seul refus de la modification dans un sens autoritaire de la Constitution. L'institut de recherche économique « McKinsey » a publié il y a quelques mois une étude au titre très significatif : « Plus pauvres que leurs parents ». L'étude porte un éclairage sur un phénomène de masse et pratiquement sans exceptions dans le monde développé : « à l'échelle mondiale, entre entre 65% et 70% de la population des pays développés (entre 540 et 580 millions de personnes) se retrouvent au terme de la décennie 2005-2015 avec des revenus stagnants ou inférieurs par rapport au point de départ ». Dans l’absolu, l'Italie est le pays le plus touché : 97% des familles italiennes se retrouvent avec des revenus stagnants ou inférieurs après dix ans.

Ces données mettent en évidence les raisons du vote du 4 décembre. Ce n'est pas un hasard si le Non l'emporte dans les régions du Sud, bien plus affectées par la crise. Avec plus de 70% des votes, c'est même un triomphe pour le Non en Sardaigne. Cette région a été transformée en un véritable désert industriel par le gouvernement et ses soutiens capitalistes. Le Non est largement en tête dans toutes les grandes villes du Sud : 70% à Naples, 73% à Palerme. En dehors de la région autonome du Haut-Adige/Tyrol du Sud, une région relativement épargnée par la crise, et de la Toscane (d'où provient l'ex-Premier ministre), la seule autre région où le Oui l'emporte est l'Emilie-Romagne ‒ et encore, seulement d'un cheveu (50,3%).

Le vote des jeunes constitue une donnée encore plus significative. Selon l'analyse de l’institut Quorum, le Non triomphe parmi les 18 et 34 ans, à 81%. Le Oui l'emporte dans la seule tranche d'âge des plus de 55 ans ‒ à 53% seulement (Source: SkyTg24). Il s’agit objectivement d’un vote de classe, comme le confirme « ilSole24ore » (le journal de la Confindustria, le Medef italien) : « Ce sont les jeunes, les chômeurs et les pauvres qui ont dit "Non" (...) Dans les départements italiens où les revenus ne dépassent pas 14 000 euros, le Oui est resté bien en en dessous du chiffre national. » Ce vote pour le Non est bien celui des personnes les plus touchées par la crise : dans les 100 municipalités aux taux de chômage les plus importants d'Italie, le Non a dépassé 65%. Une classe sociale et une génération sans avenir ont voté contre les responsables de cette situation.

Les bureaux de vote n'ont pas seulement vaincu Renzi, mais la stratégie de l'ensemble de la classe dirigeante, qui dans ses mille jours a soutenu de tout son poids l'ancien maire de Florence. Certains commentateurs ont décrit la décision de Renzi de tout parier sur ce référendum comme la prise de risque typique d'un joueur de jeu de hasard. Mais les modifications constitutionnelles n'étaient pas un caprice du Premier ministre. Elles répondaient aux besoins spécifiques du capitalisme et de la finance mondiale. Un célèbre document de JP Morgan conseillait déjà en 2013 aux gouvernements d'Europe du Sud de « se débarrasser des influences socialistes » présentes dans leurs Constitutions. L'offensive réactionnaire menée par le Parti Démocratique sur le terrain social et contre les droits des travailleurs avait besoin d'une contrepartie sur le terrain institutionnel.

Les angoisses de la classe dirigeante

Aujourd'hui, cette même bourgeoisie qui a soutenu sans réserve Matteo Renzi est profondément préoccupée par l'avenir, comme le résume le titre peu rassurant (pour la bourgeoisie) de Mario Calabresi dans La Repubblica : « Un saut dans l'obscurité ». La classe dirigeante a toutes les raisons d'être préoccupée. Les bourgeoisies italienne et internationale doivent gérer cette crise de gouvernement alors qu'ils ont déjà joué plusieurs de leurs meilleures cartes. En 2012, face à la radicalisation des luttes contre le gouvernement Berlusconi, ils avaient utilisé la carte d'un gouvernement d'unité nationale avec Mario Monti pour imposer une politique « de sang et de larmes ». En 2013, à la suite de l'impasse parlementaire et du bref gouvernement Letta, ils ont profité de l'occasion pour achever la transformation du Parti Démocrate comme principal parti de la bourgeoisie, à travers la mise en valeur de « l'homme providentiel », Matteo Renzi.

Aujourd'hui, la bourgeoisie italienne a perdu son candidat favori. Le Parti Démocrate, « leur » parti, entrera inévitablement dans une crise profonde au cours des prochains mois. Autre complication : aucun des autres partis bourgeois et petits-bourgeois ne peut revendiquer la victoire. Renzi a perdu, mais ni Salvini le dirigeant de la Ligue du Nord, ni Berlusconi, ni même Beppe Grillo ne peuvent pleinement capitaliser sur la défaite de Renzi.

Nous ne sommes donc pas en train d'assister à la perspective d'un retour du fascisme ‒ avec des troupes noires ou vertes de la droite préparant l'assaut à Palazzo Chigi (résidence du Premier ministre). L'opposition nécessaire à la propagande réactionnaire et aux actions de la Ligue du Nord ne justifie pas pour autant la logique du « moindre mal ». L'intelligentsia des ex-gauchistes de salon est complètement imprégnée par cette idée délétère. Ils sont désormais prêts à sacrifier leur autorité résiduelle sur l'autel d'une défense inconditionnelle de Renzi contre « l'éternel danger » du retour de Berlusconi-Salvini.

Il n'y a aucune possibilité pour la formation d'un gouvernement de droite à court terme, en partie parce qu'ils sont trop faibles et divisés pour constituer une alternative. D'autre part, la classe dirigeante n'y a aucun intérêt à ce stade. La bourgeoisie a clairement rédigé ses vœux dans un éditorial du Sole24Ore au lendemain du vote : « Les marchés vont se tranquilliser si, à la démission de Matteo Renzi annoncée par surprise pendant la nuit, s'ensuit la formation dans un court délai d'un gouvernement qui gouverne et qui promet de faire ce qui doit être fait : la nouvelle loi électorale, la résolution des problèmes de certaines banques sans délais ni opacité, la loi budgétaire, la confirmation des réformes structurelles, la consolidation des finances publiques ». Le programme du patronat pour l'après-Renzi est de renouveler le programme de Renzi ! [Cette perspective a été confirmée depuis la rédaction de l'article, par l'installation du nouveau gouvernement Gentiloni dans la continuité de celui de Renzi, formé à la suite des « consultations » du président de la République la semaine suivant le vote, et composé de la quasi-totalité des ex-ministres de Renzi ‒ NDT].

La bourgeoisie a des besoins urgents, principalement dans le secteur bancaire. Les attaques contre le système bancaire italien ‒ concentrées en premier lieu contre Monte Paschi di Siena, « la plus ancienne banque du monde », qui a déjà tous les symptômes d’une banque en faillite (dont la finance internationale réclame le sauvetage public) ‒ vont inévitablement s'intensifier dans les prochains temps. Un tiers des prêts douteux des banques européennes, équivalent à un montant de 276,6 milliards, est entre les mains des 15 plus grandes banques italiennes. Celles-ci sont donc assises sur une véritable bombe à retardement.

Cette fois, cependant, un fait sépare les désirs des patrons de leur réalisation : la volonté de vingt millions de personnes qui ont dit Non à tout cela. Tout « gouvernement technique » mis en place par le Président de la République naîtrait sous le signe de la faiblesse et de l'instabilité totale, produit par le vote du référendum, et trouverait une grande opposition dans la société.

Après le 4 décembre, le verrou a sauté : la croyance en l'apparente force de Renzi et du Parti Démocrate a été profondément ébranlée. En conséquence, l'idée de résister aux attaques du gouvernement et des patrons ne semble plus aussi impossible dans l'esprit de milliers de militants, de travailleurs et de jeunes. La crise politique italienne entre dans une nouvelle phase, turbulente, mais à un niveau plus élevé. La classe ouvrière italienne a réalisé la première étape. Avec le vote du 4 décembre, elle a jeté les bases d'une nouvelle vague de la lutte de classe lui permettant de récupérer la place qui lui revient, aux côtés de ses frères espagnols, français ou grecs.

Alternative à gauche

La nature explosive du vote pour le Non rendra plus facile la construction d'une alternative à gauche, à condition qu'il y ait à la tête du mouvement ouvrier une direction digne de ce nom. Dans les semaines qui ont précédé le référendum, les dirigeants de la CGIL [équivalent italien de la CGT] et de la FIOM [le combatif syndicat des travailleurs de la métallurgie, affilié à la CGIL], tout en soutenant le Non en parole, n'ont certainement pas brillé par leur détermination à mener une franche opposition à Renzi. Quelques jours avant le référendum, ces dirigeants ont signé des accords nationaux qui donnent lieu à des régressions sur les conditions de travail des travailleurs de la métallurgie et des fonctionnaires, en échange d’une augmentation ridicule des salaires.

L'illusion est toujours la même pour ces dirigeants syndicaux, celle de revenir aux bons vieux jours du « dialogue social » entre les représentants des travailleurs et les patrons. C'est encore plus vrai en ce qui concerne l'aile gauche du Parti Démocrate, de plus en plus résiduelle et déconnectée de la réalité. Leur seule proposition pour sortir de la crise du gouvernement Renzi consiste à dire que « le Parti Démocrate doit prendre la responsabilité de gouverner », selon l'ex-Premier ministre Massimo D'Alema. Avec de telles positions, il est inévitable que le Mouvement 5 Etoiles (M5S) de Beppe Grillo continue à être considéré comme une alternative par certains secteurs parmi la jeunesse et les travailleurs ‒ même si l'enthousiasme à son égard est bien moindre qu'au début du mouvement.

Le vote du 4 décembre a révélé qu'il existe une énorme vague anti-système qui monte au sein de la population italienne. Le seul problème est qu'elle n'est pas organisée et sans cadre d'expression. Elle ne peut pas être organisée par le M5S qui, non seulement n'a aucun intérêt à le faire, mais qui surtout n'offre pas un programme qui remette en question le système capitaliste. Mis à l'épreuve de l'administration locale (Parme, Rome, Turin), le M5S a restreint sa rhétorique antisystème et a « sagement » confiné sa politique aux limites imposées par un budget équilibré. Il a donc appliqué une politique d'austérité ‒ locale certes, mais d'austérité tout de même.

Il n'est possible de reconstruire un véritable parti pour les travailleurs qu'au moyen des mobilisations sociales, par le retour au premier plan de la lutte des classes. Un tel parti devra apprendre des erreurs du passé et rejeter toute compatibilité capitaliste, afin d'assumer les tâches qu'impose la période historique actuelle. Il doit en particulier présenter un programme en rupture avec le système capitaliste, et proposer une alternative révolutionnaire : exproprier les grandes banques et les grandes industries, en d'autres termes, arracher les leviers du pouvoir économique des mains des super riches et les consigner dans les mains de la classe ouvrière et de tous les opprimés qui, le 4 décembre, sont entrés dans l'arène politique en criant : Non !

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