L’Espagne connait depuis près d’un an une crise politique qui met les nerfs de la classe dirigeante à vif. Après deux élections législatives (en décembre 2015, puis en juin dernier), le Parlement n’avait toujours pas de majorité gouvernementale. Cette situation alarmait d’autant plus les dirigeants, à l’échelle mondiale, que le montant colossal de la dette publique espagnole (1100 milliards d’euros, 100 % du PIB) est une bombe à retardement dans les fondations de l’économie européenne.

L’austérité et l’incapacité des politiciens à résoudre les problèmes des masses aggravent sans cesse la crise de régime. Tous les piliers de l’ordre traditionnel depuis la fin de la dictature franquiste – monarchie, Eglise, bipartisme – sont minés par des scandales et discrédités. Tel est la cause fondamentale de la profonde crise interne que traverse le PS espagnol (PSOE). Ce pilier – avec le Parti Populaire (PP, droite) – du bipartisme semble engagé dans un affaiblissement irréversible. En conséquence, « Unidos Podemos » – l’alliance entre Podemos et la « Gauche Unie » [1] – est en position d’émerger comme la seule alternative de gauche crédible.

Guerre civile dans le PSOE

Le PSOE est secoué depuis plusieurs semaines par une véritable guerre civile, après que l’aile droite a mené un putsch contre le dirigeant du parti, Pedro Sanchez (photo). Ce dernier avait annoncé vouloir soumettre aux adhérents du PSOE sa proposition de former un « gouvernement de gauche ». Ce faisant, Sanchez cherchait à sauver sa carrière politique et à prévenir un effondrement de son parti.

Cependant, la position de Sanchez était un obstacle aux projets de la classe dirigeante, qui a désespérément besoin d’un solide gouvernement pro-austérité. Le gouvernement du PP a mené une politique d’austérité féroce, ces dernières années, mais il n’a atteint aucun de ses objectifs en termes de réduction des déficits. Or l’UE demande à l’Espagne 15 milliards d’euros de coupes budgétaires au cours des deux prochaines années. La bourgeoisie a donc besoin d’un gouvernement doté d’un soutien ferme au Parlement, pour adopter la prochaine loi budgétaire.

Sanchez ne voulait pas soutenir un tel gouvernement, qui suppose une alliance des députés du PSOE avec ceux du PP. Il comprenait que ce gouvernement deviendrait rapidement très impopulaire, ce qui aggraverait le déclin du PSOE. D’où sa proposition d’un « gouvernement de gauche ». Pour autant, Sanchez savait bien que sa proposition était impossible à réaliser. Après avoir proposé une alliance avec Podemos et Ciudadanos [2] – sans y croire, tant leurs programmes sont opposés – Sanchez a repris la proposition de Podemos, qu’il avait pourtant rejetée au printemps dernier : un gouvernement PSOE-Podemos soutenu par les nationalistes catalans. Cela impliquait d’accepter la possibilité d’un référendum sur l’auto-détermination de la Catalogne, référendum que défend Podemos. Sanchez y était opposé jusqu’alors, car cette question est un tabou inviolable pour la classe dirigeante espagnole, dont les dirigeants du PSOE reflètent toujours les intérêts, en dernière analyse. Surtout, la classe dirigeante ne peut tolérer aucune discussion sur la possibilité d’un gouvernement de coalition incluant Podemos.

C’est dans ce contexte que la droite du PSOE a organisé un putsch contre Sanchez. Il a été mené par la présidente PSOE de l’Andalousie, Suzana Diaz, qui défend la position d’un soutien des députés du PSOE à un gouvernement PP-Ciudadanos. Elle a ordonné à ses partisans de démissionner de l’Exécutif fédéral du parti, afin d’en annuler le mandat. Mais Sanchez, qui luttait pour sa survie politique, a refusé ces démissions et a engagé des manœuvres contre la droite du parti. Malgré les intentions carriéristes de Sanchez, ses manœuvres ont été interprétées à la base comme le refus intransigeant d’un soutien du PSOE à un gouvernement du PP. La mobilisation militante qui s’en est suivie a mis en difficulté Suzana Diaz et ses « rebelles », mais aussi Sanchez lui-même.

Ce dernier ne voulait pas d’une réelle mobilisation de la base. Il a demandé aux adhérents de ne pas se rendre au siège du parti, à Madrid, lors d’un Exécutif fédéral décisif, le 1er octobre. Des centaines de militants du PSOE y ont tout de même afflué pour soutenir Sanchez. Après d’interminables discussions dans un climat irrespirable, le camp de Suzana Diaz l’a emporté par 132 voix contre 107. Au lieu de faire appel à la base, Sanchez a accepté sa défaite, a annoncé sa démission et a insisté sur sa loyauté à l’égard de la nouvelle direction.

La social-démocratie en crise

Finalement, avec la reprise en main de la droite du parti, le PSOE a décidé le 23 octobre de s'abstenir au Parlement, laissant ainsi la coalition entre le PP et Ciudadanos former un gouvernement.

Le PSOE est engagé sur la voie d’une « PASOK-isation » [3]. Comme ailleurs, la social-démocratie espagnole paye le prix de son soutien direct ou tacite à l’austérité. Cette situation inquiète au plus haut point les classes dirigeantes, car elle favorise l’émergence des forces de la « gauche radicale », telle Unidos Podemos en Espagne.

Les pressions sur Podemos vont donc s’intensifier. Ce parti est d’ailleurs traversé par un vif débat entre les partisans d’une modération du programme (autour d’Íñigo Errejón), dans le but de conquérir les électeurs « centristes » – et ceux qui, autour de Pablo Iglesias, défendent la nécessité d’un programme de gauche radical. Ce dernier a déclaré récemment qu’il appellerait à la mobilisation jusqu’à la grève générale si le PP parvenait à former un nouveau gouvernement.

Iglesias a raison : Unidos Podemos a besoin d’une stratégie audacieuse d’opposition parlementaire liée à des mobilisations dans la rue contre toutes les attaques visant les droits démocratiques et les conditions de vie des travailleurs. Cela accélèrerait les contradictions internes à la base et dans l’électorat du PSOE. Mais Podemos doit aussi expliquer que des réformes progressistes ne pourront pas être menées dans les limites du capitalisme espagnol. Comme l’expliquent dans Podemos nos camarades de Lucha de Clases, la section espagnole de la TMI, l’expropriation des grandes entreprises de l’IBEX35 (bourse de Madrid) est une étape incontournable dans la lutte contre les politiques d’austérité.


[1] La principale force politique de la « Gauche Unie » (Izquierda Unida) est le Parti Communiste Espagnol (PCE).
[2] Ciudadanos est un parti « centriste » – en fait, de droite – que la bourgeoisie espagnole a utilisé pour tenter de contrer l’ascension de Podemos.
[3] Du fait de sa politique d’austérité drastique, le PASOK (le PS grec) a chuté de 44 % des voix en 2009 à moins de 5 % des voix en 2015.

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