La CUP (Candidature d'Unité Populaire) est un regroupement « anticapitaliste et indépendantiste » qui a connu une ascension en Catalogne au cours de l'année passée. Lors des élections régionales (« autonomes ») du 27 septembre dernier, la CUP a obtenu 8 % des votes, récompensant sa campagne liant la question de l'indépendance de la Catalogne à la radicalité anti-austérité qui émerge dans cette région comme dans toute l'Espagne [1]. Or contre l'avis de sa propre base, la direction de la CUP vient d'abandonner complètement son programme contre l'austérité, en s'accordant le 9 janvier dernier avec les représentants politiques de la bourgeoisie catalane pour former un gouvernement régional sur un programme minimum : l'indépendance nationale. La CUP vient en quelque sorte de reproduire à la sauce catalane la même volte-face dont Tsipras a été l'acteur principal l'été dernier, aux dépens de la base de son parti et du peuple grec.

Accord introuvable 

Les forces indépendantistes ont recueilli 48 % des suffrages aux élections de septembre 2015 : 40 % pour la coalition bourgeoise de Junts pel si (JxSi, « Unis pour le Oui »), et 8 % pour la CUP. Le leader de JxSi, Artur Mas, avait donné un caractère plébiscitaire à ces élections. En cas de victoire, il aurait lancé le « processus » vers une séparation de la Catalogne du reste de l'Etat espagnol [2]. 

Artur Mas est un politicien bourgeois corrompu et discrédité. Son instrumentalisation de la question nationale catalane ne l'empêchait pas de pratiquer comme président régional une politique d'austérité tout aussi sévère que celle provenant de Madrid. Malgré la contestation croissante, il avait toujours déclaré jusqu'à présent que sa propre présence était indispensable pour conduire à bon port le processus vers l'indépendance. En conséquence, il s'est porté naturellement candidat à la présidence de la Generalitat (le parlement régional) de Catalogne. Mais en l'absence d'une majorité absolue (de 2 députés), Mas s'est retrouvé à devoir chercher des alliances, sans y parvenir.

Les dirigeants de la CUP, en particulier leur chef de file parlementaire Antonio Baños, avaient déclaré ces derniers mois qu'ils ne donneraient jamais l'investiture à Mas. Ils ont cependant ouvert une négociation avec Mas, qui s'est concentrée sur un plan d'investissements pour faire face à l'urgence sociale (« plan de choque social »). Les dirigeants de la CUP ont exigé du futur président de la Generalitat des investissements à hauteur de 5 milliards d'euros en politiques sociales. Ils n'ont obtenu que 270 millions. L'accord avec les bourgeois de Junts pel Si semblait bien impossible. La convocation de nouvelles élections régionales était à l'horizon — où la CUP était annoncée comme la force émergente.

Les tiraillements de la CUP

Mise au pied du mur par l'appareil de CDC et ERC (les deux partis composant la coalition bourgeoise Junts pel si) pour obtenir un accord à tout prix, la direction de la CUP a décidé de consulter sa propre base. Une assemblée de tous les militants fut convoquée pour le 29 novembre. Le résultat fut sans appel : les 2/3 environ de l'organisation se prononcèrent contre l'investiture à Mas.

La décision semblait actée. Mais de manière surprenante les dirigeants de la CUP déclarèrent à la suite de ce vote interne qu'ils maintenaient la négociation ouverte avec Junts pel Si, au point d’organiser un nouveau vote des militants après les élections parlementaires espagnoles du 20 décembre.

La nouveauté de cette deuxième consultation interne fut d'ouvrir le vote aux sympathisants de la CUP. Le 27 décembre, 3500 personnes se réunirent au Palais du Sport de Sabadell. Au troisième vote, à bulletin secret, on arriva à une rocambolesque et incroyable parité : 1515 en faveur de l'investiture de Mas, 1515 contre. La décision revenait donc au Comité Fédéral, le plus haut organisme dirigeant de la CUP.

Après avoir consulté des dizaines d'assemblées territoriales du parti, le Comité Fédéral se réunit le 3 janvier et la position contre l'investiture l'emporta de 4 voix. Cette fois il était de clair qu'en l'absence du soutien de la CUP, l'investiture de Mas serait mise en échec et le 10 janvier les Catalans auraient été invités à retourner aux urnes — la date du 6 mars était déjà avancée.

Suicide politique

Cette situation était intolérable pour la bourgeoisie catalane, qui craignait un effondrement du soutien électoral à sa coalition Junts pel si en cas de retour aux urnes. Ils lancèrent alors une campagne féroce contre la CUP, qui trouva un écho au sein même de l'organisation — en particulier son secteur modéré. L'un de ses dirigeants, Poble Lliure, a déclaré publiquement que la décision trahissait le « processus » vers l'indépendance. Rapidement arriva la démission du chef du groupe parlementaire Baños, qui déclara quant à lui ne pas pouvoir défendre la décision prise par le Comité Fédéral.

A son tour, Artur Mas profita de la situation de division interne pour attaquer durement la CUP, accusée de « trahison et de collaborationnisme avec Madrid ». La colère personnelle de Mas était tout à fait compréhensible de son point de vue : il jouait là sa propre crédibilité, déjà largement compromise, tout comme celle de son parti, le CDC. La colère des dirigeants « modérés » de la CUP contre les décisions démocratiques de leur propre parti est beaucoup moins justifiable, en particulier du point de vue des intérêts qu'ils étaient censés représenter — les jeunes et travailleurs catalans. Ces dirigeants ont donc choisi de sacrifier l'intérêt de classe à l'intérêt « national », c'est-à-dire à celui de la bourgeoisie catalane.

Les intenses pressions politiques et médiatiques sur la CUP ont en tout cas produit leur effet. En moins de 48 heures la situation était complètement chamboulée et la décision inversée : la CUP s'est engagée le 9 janvier à donner son soutien parlementaire à l'investiture du candidat de Junts pel si à la tête de la Generalitat catalane, et d'engager ainsi le fameux « processus » d'indépendance. Il s'agit d'un épilogue humiliant et grotesque. L'accord du 9 janvier prévoit entre autres les considérations suivantes :

  • La remise de « deux otages permanents » au parti d'Artur Mas : ces deux députés de la CUP seront pratiquement intégrés au groupe parlementaire de Junts pel si, leur assurant la majorité absolue (64 sur 126).

  • La CUP ne pourra jamais voter pour des propositions générant une certaine instabilité parlementaire, ni les leurs ni celles d'autres groupes parlementaires — la décision souveraine revenant au groupe parlementaire de Junts pel si. Pour résumer, ils seront commandés directement par le groupe de Mas.

  • Les députés de la gauche de la CUP opposés à l'investiture seront obligés de démissionner. On peut supposer qu'à partir de ce jour le même type de pressions s'exercera sur tous les militants critiques et disponibles au front unique avec Ada Colau, la maire de Barcelone, et le mouvement catalan de Podemos, En Comù Podem. Celui-ci est pourtant sorti renforcé des élections parlementaires espagnoles du 20 décembre en Catalogne, renversant leur résultat décevant des élections régionales. Les militants ouverts à cette perspective risquent d'être accusés, selon les mots d'un porte-parole d'un mouvement catalaniste bourgeois (CCI) Castor Bayo, d'être des « infiltrés du communisme espagnol ».

  • Dans la pratique, la CUP devient un protectorat de Junts pel si et sacrifie sa propre existence à la survie d'une force politique pourtant condamnée, comme l'était le CDC d'Artur Mas, avant cet accord honteux.

  • Le tout est accompagné d'une humiliante lettre d'excuses pour les préjudices subits au « processus » d'indépendance et pour leur agressivité à l'encontre de Junts pel si !

En échange, la CUP n'obtient que la substitution d'Artur Mas à la présidence par son bras droit Puigdemont, représentant de la droite du CDC — mais en totale continuité avec les politiques « austéritaires » de Mas, comme lui-même s'est empressé de le déclarer après l'investiture.

La lutte continue, au-delà des barrières nationales !

La montagne a donc accouché d'une souris. La gauche de la CUP, autour de la tendance Endavant, a préféré céder au chantage du secteur modéré de la CUP, qui appelait à l'unité du mouvement. Cette unité factice n'empêche pas la liquidation politique de fait de la CUP, et ne servira qu'à sauver politiquement Mas et son parti, le CDC. Une fois le citron bien pressé, la bourgeoisie catalane donnera un bon coup de pied dans le derrière des « garnements » de la CUP.

Les nouvelles élections qui avaient été annoncées pour le 6 mars devaient être l'occasion d'une grande victoire pour une candidature de rassemblement de la gauche radicale, à partir d'un programme social contre les coupes budgétaires et l'austérité et en défense intransigeante des droits démocratiques du peuple catalan. Dans l'immédiat, cette perspective est donc sacrifiée à l'étreinte mortelle avec la bourgeoisie catalane et ses intérêts propres.

Pour les militants combatifs de la CUP il ne reste qu'un seul chemin : rompre avec cet accord honteux pour s'unir au mouvement En Comù Podem et aux autres forces de gauche radicale qui envisagent une lutte commune en Catalogne et au-delà. C'est la seule voie pour combattre victorieusement les politiques d'austérité, qu'elles proviennent de Madrid ou de Barcelone, en liant les forces du mouvement ouvrier au-delà des barrières nationales.


[1] Voir notre article Elections en Espagne : un coup contre le régime.

[2] Voir notre article Leçons des élections en Catalogne.

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