Fujimori, ancien président du Pérou (1990-2000), a été libéré en décembre 2017, soit 12 ans avant la fin de sa peine de 25 ans. Il fait ainsi de nouveau parler de lui et rappelle à chacun les crimes de son régime et les drames qu’a connus le Pérou ces dernières décennies.

Revenons un peu en arrière. En 1964, le Parti communiste péruvien se scinde en deux, suivant la rupture sino-soviétique entre stalinisme et maoïsme [1]. Le groupe maoïste Bandera Roja se divise à son tour et donne naissance à un petit groupe dans les années 70 : le Sentier Lumineux (el Sendero Luminoso), groupe maoïste dirigé par Abimael Guzmán.

Dans le Pérou de cette époque, et d’ailleurs toujours dans la nôtre, la population paysanne et andine vit dans une misère terrible et est exclue de la société péruvienne. Partant de ce constat et s’appuyant sur une approche maoïste, le Sentier Lumineux décide de se développer dans la campagne, dans la ville de Ayacucho et non à Lima, capitale du Pérou, contrairement aux autres groupes de gauche.

Ce groupe connait rapidement un fort écho parmi la population andine, et les rangs grossissent à une vitesse considérable. La proposition initiale d’un système respectueux de tous – et d’une société sans classe – est une réponse aux aspirations de la majorité de la population andine qui survit difficilement. Mais très rapidement, l’organisation, fonctionnant comme une secte, adopte des méthodes de répression interne et externe violentes et massives.

A partir de 1980, le groupe s’engage dans la lutte armée. Le conflit s’étend géographiquement et avec lui le contrôle des zones rurales du Pérou par le Sentier, dit « el sendero ». Il instaure des « comités populaires » chargés de la distribution des terres, de la justice, de l’éducation. Abimael Guzman décide ensuite de s’attaquer à Lima, dans l'objectif de remplacer les institutions péruviennes par un régime révolutionnaire paysan communiste, s'orientant ainsi vers le concept maoïste de la « Nouvelle démocratie ».

Ce n’est qu’à la suite de plusieurs explosions dans la capitale, quand la classe dirigeante et blanche a commencé à être touchée, que les médias n’ont plus eu d’autre choix que d’informer la population – ce qui ne se faisait pas quand les faits restaient cantonnés aux campagnes et à la population andine. Preuve supplémentaire s’il en est du mépris accordé largement à la population andine du Pérou.

Ce conflit, qui durera de 1980 à 2000, fait près de 70 000 morts. Les chiffres de la commission Vérité et Réconciliation créée en 2001 par le gouvernement ont révélé que 54 % des victimes étaient imputables au Sentier Lumineux et 46 % à l'armée péruvienne. Parmi eux, 80 % d'hommes dont 66 % d'entre eux ayant entre 20 et 49 ans. 56 % étaient des paysans andins, analphabètes à 68 % et de langue Quechua pour les trois quarts.

La lutte contre le Sentier Lumineux en tant que groupe armé prend un caractère prioritaire. Les présidents successifs échouent et c’est sur la base d’une promesse intransigeante dans cette lutte qu’Alberto Fujimori est élu à la présidence en 1990. Face à une crise politique en 1992, il dissout le Parlement, plusieurs partis d’opposition sont interdits, la presse est censurée, des dizaines de journalistes et de dirigeants politiques sont arrêtés et plus d’une centaine de militants maoïstes sont assassinés au pénitencier Castro y Castro. 

C’est le début du régime autocrate et dictatorial qui va secouer le Pérou pendant encore 8 ans. Il justifie le caractère autoritaire de son régime auprès de la population par sa lutte contre le « terrorisme ». Abimael Guzmán est arrêté le 12 septembre 1992, puis suivront rapidement les arrestations de tous les autres grands dirigeants. Le Sentier Lumineux en est en grande partie démantelé.

Avec l’appui et le soutien de son Premier ministre Vladimiro Montesinos (de son vrai prénom Vladimir Illitch, l’histoire ne manque pas de cynisme parfois), ils engagent de nombreux trafics à leur bénéfice et sont à l’origine de la création de groupes paramilitaires comme « el grupo Colina » véritable escadron de la mort, composé de membres de l’armée péruvienne, entre autres. Ces groupes sont reconnus responsables d’assassinats, de disparitions forcées et de massacres contre des groupes entiers d’opposants politiques, d’étudiants soupçonnés d’avoir des idées de gauche, etc. Le gouvernement fait stériliser de force aux alentours de 300 000 femmes indigènes pour endiguer la démographie des régions pauvres, afin de réduire le recrutement potentiel de la guérilla dans le futur.

Fujimori, dans sa politique libérale, s’il participe à une relance initiale de l’économie, détruit en profondeur les fondements de la société, supprimant la plupart des institutions en les vendant au plus offrant, appliquant à toute vitesse une politique ouvertement libérale, laissant la santé, l’éducation, les transports, etc. dans une situation de précarité qui perdure aujourd’hui.

Sa réélection en 2000 est contestée et il fuit au Japon. En 2007, la justice le rattrape. Il est extradé au Pérou et est condamné à 25 ans de prison pour crimes contre l’Humanité, et à 8 ans pour corruption.

Une commission de la vérité a été créée pour parler à la fois des crimes du Sentier Lumineux et de ceux de Fujimori. Pourtant, alors que le président actuel Kuczynski s’était engagé à faire toute la lumière sur les deux dossiers, il vient de libérer Fujimori alors qu'il était condamné pour crime contre l'humanité.

Il semblerait que cette libération vienne suite à des difficultés rencontrées par le président qui aurait besoin de l’appui de Fujimori, ayant été mis en accusation pour une affaire de pots-de-vin. C'est possible, c'est même probable, et c'est une preuve supplémentaire de la capacité de la classe dirigeante capitaliste à faire abstraction de ses morts pour des enjeux de carriérisme individuel. Ce n'est pas nouveau, mais c'est toujours aussi écœurant et révoltant.

Depuis que Fujimori a été gracié fin décembre, plusieurs grandes manifestations ont eu lieu dans de nombreuses villes du pays. Celle du 11 janvier 2018, a rassemblé des milliers de jeunes et de travailleurs, de syndicalistes, d'associations, contre la corruption du président et de son gouvernement. Le maire de Lima a éteint les lumières de la ville pendant le rassemblement pour tenter de désamorcer la mobilisation. Ce qui n'a évidemment pas fonctionné. L'idée qui circule dans les rangs de la population en mouvement est qu'il faudra continuer jusqu'au départ du président. Une nouvelle manifestation a eu lieu le 30 janvier, et ce ne sera certainement pas la dernière !

Le Pérou se trouve aujourd’hui encore face à une importante crise politique et économique. Il travaille à un long processus de réconciliation nationale et reconnaissance des victimes et des crimes.

Pour autant, les bases matérielles que sont la misère et la corruption à la formation d’un groupe comme le Sentier Lumineux – ou d’un régime dictatorial – n’ont pas disparu.

Les divers partis de gauche ont de grandes tâches à accomplir. Ils devront unir les forces des campagnes et des villes, du peuple andin et des autres peuples, et ainsi mettre fin à la violence et à la corruption, penser une société socialiste respectueuse de chacun, et redonner à l'ensemble des travailleurs et de la jeunesse du Pérou toute la justice et l’espoir qu’il est en droit de connaître enfin.


[1] La rupture sino-soviétique est une période de conflit entre l’Union soviétique et la République populaire de Chine de la fin des années 1950 aux années 1980, conflit issu à la fois de positions politiques et analyses distinctes ainsi que d'intérêts nationaux divergents.

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