L’enlèvement et le meurtre de 43 étudiants, en septembre 2014, ont plongé le Mexique dans une profonde crise politique et sociale. Les étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa, à Iguala, dans l’État de Guerrero, ont été kidnappés par la police municipale – sous les ordres de José Luis Abarca et de sa femme – et livrés aux narcotrafiquants.

Les étudiants ont été enlevés lors d’une récolte de fonds pour la commémoration, à Mexico, du massacre du 2 octobre 1968. Cela devait être un moment important de la lutte contre la privatisation de l’enseignement supérieur, en permettant aux grévistes de se rendre compte de leur force et de s’organiser.

Le 20 novembre, des manifestations massives réclamant le retour des jeunes ont lieu au Mexique et à travers le monde. Des travailleurs se sont joints aux cortèges, notamment ceux de l’opérateur Telmex (propriété du multimilliardaire Carlos Slim), le personnel des universités, le personnel de bord des avions et des travailleurs de l’industrie nucléaire.

Pauvreté, corruption et répression

Ces manifestations sont un retour à la réalité pour la classe dirigeante du Mexique et du monde. Il y a peu, le Times écrivait à propos du Président mexicain Peña Nieto : « il est en train de sauver le Mexique ». Il sauve sûrement le Mexique des capitalistes, avec la privatisation du pétrole et les contre-réformes du Code du travail et de l’enseignement supérieur. Mais il ne sauve certainement pas le Mexique des pauvres et des travailleurs. En Amérique latine, le taux de pauvreté est tombé de 48 % en 1990 à 28 % en 2013. Au Mexique, il était de 52,4 % en 1994, puis de 42,7 % en 2006, pour revenir à 51,3 % en 2012. Il y a 80 millions de pauvres ; 7 millions de jeunes ne travaillent pas et n’étudient pas. A cela s’ajoutent les affaires de corruption. Le Président Peña Nieto vit dans une maison luxueuse appartenant à l’entreprise ferroviaire qui a profité de contrats très lucratifs de la part de l’Etat de Mexico. Nieto en était le gouverneur…

L’arrestation d’Abarca et de sa femme en novembre, après le début des premières manifestations, n’est qu’une tentative désespérée d’éviter l’embrasement. Nieto n’en était d’ailleurs pas à son premier coup, en matière de répression brutale. Quand il était gouverneur de Mexico, sa police a réprimé des manifestants à San Salvador Atenco, faisant deux morts. 27 manifestantes ont été violées lors de leur transport en détention. Des syndicalistes ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 112 ans de prison. Et ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres.

A la violence s’ajoute le mépris. Jesus Murillo Karam, ministre de l’Intérieur, a arrêté une conférence de presse sur les disparus par cette phrase : « je suis lassé de parler des disparus ; plus de questions. »

Narco-capitalisme

La bourgeoisie mexicaine est méprisante et brutale. Depuis 2005, au moins 24 500 personnes auraient disparu. Depuis que l’on a découvert le charnier où l’on pensait trouver les corps des étudiants, 14 autres charniers ont été trouvés à travers tout le pays. Depuis des années, la bourgeoisie utilise la « démocratie » pour se maintenir au pouvoir, mais en recourant systématiquement à la fraude électorale, comme lors de la présidentielle, en 2006, contre le candidat du PRD Lopez Obrador. Mais cela ne suffit plus : la révolte grandit et les forces de l’Etat ne sont plus suffisantes. Alors, les capitalistes font appel à des forces auxiliaires. Au Mexique comme ailleurs, il existe une sous-classe issue des couches les plus pauvres de la population. Ces gens se vendent aux plus offrants et sont prêts à tout : enlèvement, meurtre, viol, passage à tabac, massacre. Certains sont enrôlés de force, sous les menaces et l’intimidation.

Au Mexique, tout le monde sait qu’il existe une connivence entre l’Etat et le crime organisé. On achète un représentant de l’Etat comme on achète du pain. Personne ne peut dire où s’arrête le crime organisé et où commence l’Etat.

Ce gouvernement mafieux ne peut mener une lutte sérieuse contre le banditisme : cela reviendrait à demander au loup de garder la bergerie. Seule une révolution du peuple mexicain – avec à sa tête la classe ouvrière – pourra nettoyer cet Etat et en finir avec la criminalité.

Le commerce de la drogue ne pourrait se faire sans la complicité des grandes banques mondiales. Bank of America, Wells Fargo et HSBC ont toutes les trois été condamnées pour blanchiment d’argent. HSBC a été condamnée, à elle seule, à une amende de 1,9 milliard de dollars.

Mais le saccage du Mexique ne se limite pas au commerce de la drogue. Les entreprises capitalistes y participent. Les entreprises minières canadiennes ravagent des terres protégées et, pour s’imposer, utilisent des milices privées lourdement armées.

Au fond, quelle est la différence entre les narcos et les grandes multinationales ? Aucune, sauf que les multinationales saccagent la planète à une échelle bien plus grande. Combien de vies et d’œuvres d’art inestimables ont été détruites en Irak par la soif de profit d’Enron ? En comparaison, les narcos du Mexique sont des petits joueurs.

« Nous sommes prêts à changer ce pays. »

La disparition de ces jeunes a transformé la situation sociale dans le pays. Si, au début, Nieto n’avait que faire de ces disparitions, il cherche à présent par tous les moyens à démontrer qu’il fait tout son possible pour les retrouver. Mais pour rappel, sa première réaction avait été de déclarer qu’ils étaient en vie dans leurs familles.

Le peuple en tire des conclusions très importantes. À la fin du meeting de masse clôturant la manifestation du 20 novembre, Felipe de la Cruz, le père d’un des étudiants disparus, déclarait : « Nous sommes déterminés à changer une fois pour toutes ce pays. Nous sommes prêts à envoyer au diable les institutions, car elles ne servent plus. Nous voulons la voie pacifique, mais nous ne pouvons pas parler de paix quand il nous manque 43 jeunes. Nous ne pouvons garder notre calme quand ils envoient leurs provocateurs et la police réprimer le peuple. Et cela nous devons le changer.

« Aujourd’hui nous voulons vous dire que ce n’est pas seulement Guerrero. Grâce aux convois, nous nous sommes rendu compte qu’il y a des fosses clandestines et des disparus dans tout le pays. Aujourd’hui, le 20 novembre, nous ne fêtons pas le 104e anniversaire de la Révolution mexicaine. Si nous sommes ici debout, c’est parce que les gouvernements ont mutilé notre Constitution à leur bénéfice et pour justifier leurs actes.

« Même s’il se peut que les narcos soient coupables de ces exécutions, les vrais responsables sont ceux qui dirigent le pays, ceux qui nous ont menés à cette situation insoutenable où la pauvreté, le manque d’opportunité de trouver un travail décent et la destruction systématique du droit à l’éducation ont obligé des dizaines de milliers d’hommes et de femmes à émigrer et s’éloigner de leur communauté. »

Ces conclusions sont mille fois correctes. Il est évident que la situation actuelle est devenue intolérable pour les Mexicains et que la disparition des 43 jeunes a cristallisé toute la colère accumulée depuis des années. Il est question ici d’une lutte des classes entre une poignée d’oligarques et la grande majorité du peuple mexicain. Le Mexique n’a pas connu de tels événements depuis la Révolution mexicaine de 1910. Et tout comme en 1910, il y a des éléments insurrectionnels dans les développements actuels.

À Guerrero et Michoacán, le peuple s’est armé et a expulsé de la ville la police et les narcotrafiquants. En conséquence, la criminalité a chuté. A Guerrero, les communautés locales, le syndicat des professeurs CETEG, les étudiants et les familles des disparus ont créé une Assemblée Nationale Populaire exigeant « un gouvernement honnête d’ouvriers et de paysans ».

Ce qu’il faut, c’est une direction capable d’unifier cette lutte au niveau national. Le parti Morena se présente comme une alternative sur la gauche du PRD, mais limite sa stratégie à des manifestations saute-mouton subordonnées à une perspective électorale. Or, le mouvement est déjà allé bien au-delà des limites légales. Heureusement, les masses sont prêtes à lutter. Pour que le mouvement gagne en force et cohésion, la participation de l’ensemble de la classe ouvrière sera déterminante.

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