Le 10 juin dernier, une frégate de la marine nationale française a été mise en joue par un bâtiment militaire turc, un acte d’autant plus surprenant en apparence que les deux pays sont officiellement alliés et sont tous deux membres de l’OTAN. Le gouvernement français a immédiatement protesté et en a appelé à l’arbitrage de l’OTAN, tandis que son homologue turc rejetait la faute sur les « manœuvres dangereuses » de la frégate française. N’osant froisser ni Ankara, ni Paris, le secrétariat général de l’OTAN n’a pas voulu trancher et a rendu le 30 juin un rapport mi-chèvre, mi-chou. En protestation, la France a annoncé son retrait des patrouilles menées par l’OTAN en Méditerranée.

Au-delà des effets de manche diplomatiques et des gonflements de muscles, cette crise vient s’ajouter à la longue liste de celles qui déchirent chaque jour un peu plus l’alliance militaire impérialiste. Du flirt d’Erdogan avec la Russie en matière de fournitures militaires aux critiques de Trump contre ses alliés européens, l’OTAN est en effet déchiré par toute une série de fractures potentielles. La cause immédiate de cet « incident » militaro-diplomatique est à chercher en Libye, pays déchiré par la guerre depuis 2011.

La descente aux enfers de la Libye

Après le soulèvement de la population libyenne contre la tyrannie de Kadhafi, les impérialistes français et britanniques ont saisi l’occasion de se débarrasser d’un régime trop indocile et de replacer la Libye sous leur contrôle. Ils ont donc appuyé militairement les fractions les plus réactionnaires de la rébellion, aggravant encore plus le chaos dans la région. Trois ans à peine après la chute de Kadhafi, une nouvelle guerre civile a éclaté et dure jusqu’à aujourd’hui. Elle opposait et oppose toujours les divers camps rivaux de miliciens qui se battent pour se partager les dépouilles de l’Etat libyen et les fruits du pillage des revenus du pétrole.

Cette deuxième guerre civile s’est accompagnée d’une lente descente aux enfers pour le peuple libyen – et aussi pour les réfugiés fuyant la famine, pris au piège de la guerre civile et devenus les otages des seigneurs de guerre. Soucieuse d’endiguer le flot des réfugiés, la très démocratique Union Européenne a en effet décidé de soutenir financièrement les différents chefs miliciens qui tiennent la cote libyenne, à condition qu’ils empêchent les réfugiés de prendre la mer. Libre à eux de traiter ensuite ces réfugiés comme ils le souhaitent. Le résultat de cette politique de « sous-traitance » a été le retour de l’esclavage en Libye, et même l’organisation de ventes publiques d’esclaves africains. On touche là au point culminant de la barbarie provoquée par les guerres de l’impérialisme dans la région.

Une guerre par procuration

La guerre a fini par se résumer à un affrontement entre deux camps : le Gouvernement « d’Accord National » (GAN) dirigé par Fayez el-Sarraj et basé dans la capitale Tripoli dans l’ouest du pays ; et « l’Armée Nationale Libyenne » (ANL) du Maréchal Khalifa Haftar, basée à Tobrouk dans l’est du pays. Tous deux comptent dans leurs rangs un bon nombre de milices djihadistes décidées à transformer la Libye en un nouvel Emirat islamique, et tous deux sont soutenus par des puissances impérialistes rivales. Fayez el-Sarraj bénéficie en effet de la reconnaissance diplomatique des Nations Unies et surtout du soutien militaire de l’Italie et de la Turquie ; de son côté, Haftar peut compter sur le soutien diplomatique et militaire de l’Egypte, des Emirats Arabes Unis, de la Russie, mais aussi de la France. Macron avait ainsi reçu l’autoproclamé maréchal Haftar à l’Elysée en mars 2019.

Après plusieurs années de blocage militaire et fort du soutien diplomatique de Paris, Haftar a lancé au printemps 2019 une grande offensive visant à prendre le contrôle de la capitale Tripoli. A l’automne, après de longs mois de piétinements, cette offensive a réalisé de nets progrès, notamment grâce à l’arrivée de nombreux mercenaires russes qui ont servi de troupes de choc en première ligne. Si elle satisfaisait Macron et Poutine, la perspective de voir Haftar s’établir comme nouveau maître du pays était une menace pour Erdogan. Ankara essaie en effet de redevenir un acteur clé des luttes impérialistes dans le bassin méditerranéen, et a signé de nombreux accords diplomatiques et commerciaux avec le gouvernement de Sarraj. A son tour, la Turquie est donc intervenue directement dans le conflit. Le régime d’Erdogan a envoyé en Libye des forces spéciales, des dizaines de drones armés, et surtout des milliers de miliciens djihadistes syriens – qui étaient provisoirement sans emploi suite au « cessez-le-feu » en Syrie.

Cet appui massif a renversé la situation. Les troupes d’Haftar ont été contraintes à une retraite humiliante, et la Russie a même dû envoyer son aviation régulière pour couvrir le repli de ses mercenaires. Pour autant, Erdogan ne veut pas pousser trop loin son avantage, de peur de pousser la Russie à intervenir massivement à son tour – comme elle l’a déjà fait en Syrie en 2015. La situation s’est donc relativement stabilisée sur une nouvelle ligne de front, tandis que, en coulisse, les différents parrains impérialistes s’activent pour réorganiser et renforcer les forces de leurs poulains.

L’hypocrisie impérialiste de Paris

C’est dans ce contexte que s’est déroulé l’accrochage naval dont nous parlions plus haut. Les navires français soupçonnaient leurs homologues turcs de transporter en Libye des armes destinées au GNA, en violation de l’embargo décrété par l’ONU. Le refus des bâtiments turcs de se laisser fouiller a déclenché une tempête de protestation du Quai d’Orsay… décidément jamais à court d’hypocrisie.

En effet, si la Turquie viole effectivement l’embargo en fournissant des armes à Sarraj, que dire de la France ? Il y a à peine un an, des missiles antichars perfectionnés ont été saisis par le GNA lors d’une offensive contre les troupes de l’ANL. Leurs numéros de série prouvaient qu’ils provenaient directement des stocks de l’Armée française. Explication embrouillée du ministère français de la Défense : ces missiles ont été laissés sur place après une opération des forces spéciales françaises contre l’Etat Islamique parce qu’ils auraient été « hors d’usage ». Que dire alors des officiers français qui fournissent l’encadrement d’une partie des troupes d’Haftar ? Au printemps 2019, treize d’entre eux s’étaient réfugiés en Tunisie, franchissant la frontière avec leurs armes et des passeports diplomatiques français pour ne pas être capturés par les troupes de Sarraj. Avaient-ils, eux aussi, été « laissés » en Libye comme « hors d’usage » ?

Loin des déclarations lénifiantes sur les droits de l’Homme et la diplomatie pour la paix, la réalité est que la France participe activement au pillage et à la destruction de la Libye, devenue un terrain d’affrontement entre grandes puissances impérialistes. Cette guerre ne vise en effet qu’à la défense des intérêts impérialistes des capitalismes français, turcs, russes ou italiens. La crise économique mondiale attise la lutte pour les marchés et jette les grandes puissances les unes contre les autres, entraînant la désagrégation progressive des anciennes alliances héritées de la guerre froide. Les guerres par procuration se multiplient et entraînent avec elles un cortège d’atrocités, comme en Libye. Ni les travailleurs de Libye, ni ceux des Etats impérialistes n’en retireront le moindre bénéfice. Les uns continueront à voir pleuvoir des bombes et des missiles « made in France » ou « made in Turkey », tandis que les autres continueront à payer de leurs poches pour que leurs bourgeoisies respectives s’achètent la fidélité des seigneurs de guerre et des esclavagistes. Le capitalisme ne peut continuer à survivre qu’en semant sur son passage la guerre et la barbarie. Seule la révolution socialiste peut enrayer cette descente aux enfers.

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