Le nom de Maricarmen Abascal est devenu depuis plusieurs semaines le symbole d’une mobilisation de grande ampleur en Espagne. Cette femme de 87 ans a été brutalement expulsée le 23 septembre de l’appartement madrilène où elle vivait depuis 71 ans. Cela faisait 8 ans que l’entreprise immobilière Urbagestión cherchait à la chasser de chez elle, après avoir racheté son appartement en 2018 et avoir quintuplé le montant de son loyer ! L’expulsion violente de cette vieille dame par la police a suscité une vague d’indignation et un puissant mouvement social. La mort de Maricarmen, le 7 octobre à l’hôpital où elle avait été admise après avoir été chassée de chez elle, a encore intensifié la mobilisation. Comme le disent les manifestants : « ce n’est pas une mort, c’est un assassinat ».

La crise du logement

Le cas de Maricarmen n’est pas isolé. En Espagne, plus de 25 000 personnes sont expulsées de leur logement chaque année. La semaine précédant l’expulsion de Maricarmen, une femme de 54 ans s’est suicidée après avoir été chassée de chez elle à Barcelone.

Depuis 2008, le prix moyen des loyers a augmenté de 54% en Espagne, alors que les salaires n’ont augmenté que de 10%. Rien qu’à Madrid, les frais de logement ont en moyenne plus que doublé depuis 2014. Cela est notamment dû au développement du tourisme, qui pousse les propriétaires à réorienter leurs biens vers la location de courte durée : près de 350 000 appartements ont été détournés vers ce secteur, soit environ 10 % du marché locatif espagnol ! Dans le même temps, le pays compte environ 4 millions de logements laissés vides à des seules fins de spéculation.

Des sociétés comme Urbagestión profitent de cette situation pour s’enrichir sur le dos des locataires. Ce fonds d’investissement fondé en 2005 se spécialise dans la « valorisation » des biens immobiliers : elle rachète des logements et les rénove après en avoir expulsé les anciens locataires. Si cette entreprise ne compte que sept salariés, elle est active dans toute l’Espagne et possède près d’une douzaine d’immeubles résidentiels à vendre dans la région de Madrid. L’un d’eux, dont la valeur est estimée à 14 millions de dollars, est aujourd’hui entièrement vide.

Pour l’aider dans leurs manœuvres, ces rapaces peuvent compter sur l’aide de la justice bourgeoise. C’est par exemple un tribunal de Madrid qui a ordonné l’expulsion de Maricarmen, sous prétexte que son taux de handicap reconnu n’était que de 50 %, en dessous donc des 65 % requis par la loi pour imposer le renouvellement de son bail. Voilà le genre de calculs mesquins auxquels se livrent les capitalistes et leurs laquais pour grossir leurs profits.

Un puissant mouvement social

L’expulsion de Maricarmen fut la proverbiale goutte qui a fait déborder le vase. Au cours des semaines qui ont suivi, plusieurs centaines de milliers de jeunes et de travailleurs sont descendus dans les rues. La principale place de Madrid, Puerta del Sol, a été occupée à l’appel du syndicat des locataires. Plusieurs autres places publiques dans le pays ont été elles aussi occupées et recouvertes par de véritables campements de tentes.

Après une première semaine de mobilisation, le gouvernement « socialiste » de Pedro Sanchez, déjà profondément discrédité du fait de l’aggravation des conditions de vie de la majorité des travailleurs, a dû réagir. Il a soumis au parlement deux décrets visant à suspendre les expulsions locatives jusqu’en 2030, à interdire l’acquisition de logements par les fonds « vautours » et à geler le prix des loyers. Cette manœuvre visait à utiliser le mouvement pour regagner un semblant de popularité tout en calmant la colère des masses. Mais elle a échoué : le 2 octobre, le parlement (où le gouvernement ne dispose pas de majorité stable) a rejeté toutes les mesures proposées par Sanchez.

L’échec des gesticulations de Sanchez a poussé le mouvement en avant. Plus de 200 000 personnes ont défilé à Madrid le 3 octobre. Le 5 octobre, 100 000 personnes manifestaient à Barcelone. L’idée d’une grève générale, promue par le Syndicat des locataires, rencontre un succès croissant au sein du mouvement. Un sondage a révélé que 73 % de la population était favorable à une grève générale autour des revendications relatives au logement.

La « droitisation » battue en brèche

Cette mobilisation a complètement balayé la vague de propagande réactionnaire et xénophobe mise en œuvre par la bourgeoisie depuis cet été. Alors que les médias bourgeois ne parlaient que de Ceuta, et de l’immigration, l’entrée en scène massive de la jeunesse et de la classe ouvrière a mis à l’ordre du jour des revendications s’attaquant directement aux intérêts des capitalistes. Signe révélateur du véritable rapport des forces sociales : des militants fascistes ont tenté d’attaquer les campements de Madrid et de Séville, sous le regard passif et complice de la police, mais ils ont été repoussés rapidement et sans ménagement par les manifestants.

Ce mouvement est une nouvelle démonstration de ce que nous expliquons depuis plusieurs années : le succès électoral des démagogues de droite et d’extrême-droite, comme le parti espagnol Vox, n’est pas le signe d’une « droitisation » de la population. Ces partis n’arrivent à capter une partie de la colère des masses contre l’establishment que parce que la plupart des partis de gauche en sont incapables du fait de leurs propres erreurs. En Espagne, le parti de gauche PODEMOS a notamment participé au gouvernement de Sanchez pendant plusieurs années, de 2019 à 2023, alors même que celui-ci présidait à la dégradation du niveau de vie des travailleurs. Cela a a ouvert un espace à Vox, qui a pu détourner contre les immigrés et les opprimés la colère d’une partie des masses tout en défendant les intérêts des patrons et des spéculateurs.

Mais ce succès n’est que superficiel. La mort de Maricarmen est une démonstration claire que les véritables ennemis des travailleurs espagnols ne sont pas les immigrés pauvres venus du Maroc, mais les banquiers et les spéculateurs. Près de 60 % de l’électorat des partis de droite et d’extrême-droite est d’ailleurs maintenant favorable à une grève générale pour le logement ! C’est une leçon importante : pour enrayer la progression des démagogues de droite, la gauche doit adopter un programme radical de rupture avec l’austérité et le capitalisme.

Pour une alternative révolutionnaire !

Pour tenter de canaliser le mouvement, Pedro Sanchez a annoncé le 5 octobre la dissolution du parlement et la convocation d’élections législatives anticipées pour le 29 novembre. Sans majorité parlementaire stable, il n’avait de toute façon pas d’autre choix pour espérer faire approuver le budget de l’Etat pour 2027.

Sanchez espère aussi profiter du mouvement pour se poser en défenseur des masses. Son message est en substance : « si vous voulez que je puisse m’attaquer à la question du logement, votez pour moi ». Mais Sanchez est au pouvoir depuis huit ans. Pourquoi n’a-t-il jamais tenu sa promesse de 2019 de construire des milliers de logements ? Ses nouvelles promesses sont aussi hypocrites et creuses que les anciennes.

Les directions réformistes des principaux syndicats du pays (CCOO, UGT) se sont tenues globalement à l’écart du mouvement pendant des semaines, pour ne pas mettre en difficulté le gouvernement de Sanchez. Elles ont attendu qu’il convoque des élections pour appeler à une mobilisation… le 11 novembre, un mois plus tard ! Ce n’est pas sérieux.

La perspective d’élections législatives anticipées n’a pas réussi pour l’instant à affaiblir la mobilisation. Les occupations de places continuent et de nouvelles manifestations sont prévues. Une grève illimitée du secteur de l’Education a même débuté le 14 octobre à Madrid. C’est la voie à suivre. Pour vaincre, le mouvement doit s’orienter dans le sens d’une grève générale illimitée, mobilisant le plus grand nombre possible d’entreprises et de secteurs de l’économie.

Il est impossible d’en finir avec la crise du logement sans s’attaquer aux intérêts des capitalistes. La Banque d’Espagne recense actuellement un déficit de 750 000 logements. C’est exactement le nombre de logements qui seraient rendus disponibles si l’on expropriait les propriétaires de dix logements locatifs ou plus. En étendant cette mesure à ceux qui possèdent plus de trois logements, c’est un million de logements qui seraient disponibles. Il faudrait bien sûr compléter ces mesures par l’expropriation des grands propriétaires fonciers et la construction de centaines de milliers de logements, ce qui implique de nationaliser les banques et les grandes entreprises du bâtiment.

La classe dirigeante n’acceptera rien de tout cela. La solution à la crise du logement ne réside donc pas dans la réélection d’un gouvernement réformiste, incapable de s’opposer aux intérêts de la bourgeoisie, mais dans une lutte révolutionnaire de la classe ouvrière pour prendre le pouvoir et exproprier le grand capital. C’est le programme que défendent nos camarades de l’Organizacion comunista revolucionaria, la section espagnole de l’Internationale Communiste Révolutionnaire.



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