Les paroles de vos chansons sont sur toutes les lèvres ces temps-ci. Zebda connaît un grand succès . Comment vous avez commencé ?

Magyd : En fait, moi, je n’étais pas destiné à la musique. Je n’ai jamais appris à jouer d’un instrument musical, je n’ai jamais baigné dans un milieu musical. J’étais animateur de quartier, et à un moment donné, dans le cadre des animations, on avait besoin d’un fond musical pour un spectacle de mode avec les filles du quartier. C’est comme ça qu’on a commencé. Je suis passé chanteur, et ça m’a plu. Au début, je chantais sans vraiment être chanteur. On avait un groupe, et petit à petit, notre travail s’est amélioré.

Zebda est donc né en réponse à un besoin immédiat, dans le quartier ?

Magyd : Oui. C’est-à-dire qu’on avait envie de dire des choses. On les disait en faisant des spectacles, des animations, en créant des débats. On parlait de l’immigration, du racisme, de la citoyenneté. Je ne me souviens pas d’un jour, à l’époque, où on n’entendait pas parler de "racisme, d’intégration, français, immigrés, insertion ..."

Du coup on prenait conscience d’un certain nombre de choses et on avait envie de les crier très fort. C’est pourquoi on a participé à la Marche des Beurs. Et c’est là qu’on s’est rendu compte qu’on est des centaines de milliers, et qu’on nous disait à tous la même chose, à savoir qu’on n’était pas "chez nous" ; et pourtant on était français ! On nous disait de nous "intégrer". Mais comment ça, "intégrer" ? On était là, on était français.

Les paroles de vos chansons sont très appréciées par les jeunes. Ce que vous dites dans vos chansons correspond aux idées de beaucoup de monde ...

Magyd : Tout à fait. Regarde, lors de la coupe du monde, il y avait Zidane, mais surtout, il y avait des noirs, des beurs, enfin tous les jeunes issus de l’immigration portant le drapeau bleu-blanc-rouge. Les hommes politiques ont reçu ça comme une claque. Chirac a parlé d’une "France multicolore" et Pasqua a dit qu’il fallait régulariser tous les sans papiers ... c’est à devenir fou !

Mais nous, on a un discours qui, lui, combat franchement les valeurs capitalistes. On défend des valeurs humanistes et beaucoup de gens se retrouvent dans ces idées de fraternité, dans cette tentative de construire quelque chose ensemble, à plusieurs. Effectivement, c’est une démarche dans laquelle beaucoup de gens se retrouvent.

Votre succès vous a-t-il surpris ?

Magyd : A ce point là, oui. Enfin, le succès de Tomber la chemise, c’est le succès d’une chanson d’été, une chanson gaie, dansante. On oublie les soucis, et on danse, on s’éclate. En fait, nous, notre interprétation de la chanson, c’est qu’on se donne à fond, qu’on va jusqu’au bout des choses. Mais le public s’en est fait une idée différente, comme quoi on oublie les soucis et on danse. C’est un cas un peu particulier. Mais avant ça, l’album avait déjà eu du succès, c’est un album qui fonctionne bien.

Pendant longtemps, les gens n’ont pas compris notre message. Sur la pochette du premier album, L’arène des rumeurs, il y avait la photo d’un jeune palestinien, fronde à la main. Ca a choqué. Le deuxième album, Le bruit et l’odeur reprenait le fameux discours de Chirac. On avait beaucoup de mal. Justement à cause de notre message fort et engagé, on s’attirait la méfiance des radios. Assez souvent, on a joué devant des salles vides, parfois avec 10 ou 12 personnes devant nous. Nos idées passaient bien chez les "politisés", chez les intellectuels de gauche. C’est pourquoi on a été assez médiatisé. Mais quand on jouait sur scène, il n’y avait pas grand monde.

La chanson "Ca ne va pas être possible" s’adresse à tout le monde, qu’ils soient issus de l’immigration ou pas ? Tous les jeunes connaissent ces difficultés, non ?

Magyd : Tout à fait. D’ailleurs, on a essayé de sortir cette chanson en single, en premier. C’était impossible. A part quelques radios "amies", ce ne n’était pas possible de la faire passer ...

Les radios refusaient de la passer parce qu’elle remettait le système en cause ?

Oui, mais elles ne disaient pas ça comme ça. On ne dit jamais "non". Mais on ne dit pas "oui" non plus. Elles disaient que ce n’étaient pas le style de la maison, que ça ne correspondait pas à leur public ...

Votre succès, comme celui de Khaled ou de Zinedine Zidane, est-ce la preuve que des jeunes issus de l’immigration peuvent s’en sortir ? Ces "stars" ne montrent-elles pas que c’est gagné, que les problèmes sont en train d’être réglés ?

Absolument pas. Nous ne sommes que l’arbre qui cache la forêt. L’histoire de Khaled ne sert qu’à Khaled, et celle de Zebda ne sert qu’à Zebda. Quand je retourne dans mon quartier, quand je revois mes voisins, je constate qu’ils sont toujours dans la merde et qu’ils vont y rester.

Vous avez gardé un lien avec le milieu associatif ?

Magyd : Oui, on a toujours notre association, qui s’appelle Tactikollectif. Au début, on recevait des subventions qui nous permettaient de fonctionner. On faisait des animations avec des mômes du quartier etc. Mais quand tu reçois des subventions d’une municipalité, elle te tient. Elle te donne du fric, mais en échange, tu dois te taire.

Or, nous, on avait envie d’une discussion politique, parce que, dans les quartiers, tu ne peut avoir une réelle attraction que si tu es dans une dimension politique. Tu peux les envoyer mille fois au cinéma, à la plage, au ski. Ca ne change rien, dans le fond. Nous avons une position politique qui remet en question les propres contradictions des jeunes, comme celles des politiques et de la société. Or, les municipalités qui donnent les subventions n’acceptent pas une telle démarche. Et pourtant c’est la seule voie valable pour avancer. Il faut être critique, critiquer le système capitaliste, puisque on y vit !

Une municipalité donne des subventions pour qu’on se taise, pas pour qu’on s’émancipe. Or, s’émanciper, c’est critiquer, donc c’est dangereux ! On nous a donc qualifié de dangereux, et on nous a empêché de faire quoi que ce soit sur Toulouse.

Du coup, on a rendu les subventions, parce qu’on a compris qu’il fallait être autonomes. Cette autonomie, on l’a conquis grâce, entre autres, à l’argent que nous a rapporté l’album Motivés. Sans intermédiaires, sans promotions, en le vendant nous-mêmes. On en a vendu cent mille. Et c’est parti comme ça.

Actuellement, la gauche est au pouvoir, avec une majorité socialiste-communiste à l’Assemblée nationale. Quelle appréciation portez-vous sur son action ?

Magyd : Eh bien, on balance, on est partagé, comme beaucoup de gens, entre deux points de vue. D’un côté, on aime mieux être gouverné par la gauche que par la droite. Mais d’un autre côté, on est totalement désabusé, déçu, par ce qui se passe.

Qu’est-ce qui vous choque le plus ?

Magyd : Beaucoup de choses ... Prenez les sans-papiers, par exemple ! Aujourd’hui, c’est ahurissant de s’entendre dire qu’on ne peut pas régulariser 60 000 personnes.

Ca ne représente que 0,01% de la population, soit le nombre de naissances de quelques semaines ...

Magyd : Mais oui ! Et puis la France est un pays riche, où le système éducatif, avec la laïcité, et toutes les autres structures qui existent nous permettent, en tout cas à priori, d’avoir un minimum de cohésion sociale entre les diverses populations, d’avoir un pays métissé. Qu’on n’aille pas nous expliquer que la régularisation de 60 000 personnes va jeter la France dans la misère !

Comment expliquez vous ce racisme ? Où sont les vraies barrières entre les gens ?

Mustapha : Les vraies barrières sont sociales. Elles sont créées par le système en place. Le racisme est inacceptable, et dans les deux sens. On ne peut pas admettre non plus des attitudes racistes contre les "français" de la part des jeunes de souche maghrébine, par exemple.

Ce racisme là est inacceptable, mais peut-être plus compréhensible, compte tenu de l’histoire des peuples, non ?

Mustapha : Je vois ce que tu veux dire, mais, aujourd’hui, les gens qui sont là n’y sont pour rien. Ce n’est pas la peine de trop regarder en arrière. Il faut combattre les idées racistes, d’où qu’elles viennent. Il faut au contraire que les enfants de l’immigration acceptent leur appartenance à cette société. Je ne leur demande pas d’oublier leurs racines. Je ne parle pas d’une identité "nationale", mais d’une identité sociale.

Il ne faut pas moraliser contre le racisme. Dans un sens, quand on voit les conditions de vie dans les cités, c’est "normal" qu’il y ait des tensions.

Il ne faut pas non plus tomber dans une démarche "baba cool", du genre "non à la violence", "non au racisme", sans traiter les problèmes de fond. Ce n’est pas intéressant d’un point de vue politique. Ca occulte le fait que nous sommes tous potentiellement violents, comme nous pouvons tous avoir peur, être faible, ou même racistes, selon les circonstances. Le combat se situe sur un plan politique, sur le plan ... n’ayons pas peur des mots ... de la lutte des classes.

Cette lutte s’exprime dans des termes politiques y compris chez les jeunes. Quand un jeune dit "J’en ai marre d’être contrôlé par la police", qu’il le dise avec ses mots à lui ne change rien ; il dénonce une réalité politique.

Il faut comprendre qu’un chômeur en banlieue ait un discours "au premier degré". C’est le discours de l’urgence. On ne leur donne pas le temps ni le confort nécessaires pour élaborer une réflexion plus précise.

Justement, alors qu’on entend partout que les jeunes ne s’intéressent pas à la politique, ce n’est pas l’impression qu’on a, nous. Et ce que tu dis conforte cette idée...

Mustapha : Les jeunes comprennent bien la politique. Nous, en tant que Zebda, on a eu l’occasion de rencontrer des jeunes lycéens de lycées techniques, dans la Seine St. Denis. On les voyait par petits groupes. On chantait, puis on discutait. Eh bien, on a eu la preuve une fois de plus qu’ils ont un rapport avec la politique, très concret parce que vécu, surtout à travers la police. Le plus dur, c’est de les faire relativiser leurs problèmes avec la police, de voir que ce n’est pas directement contre la police qu’il faut se battre. Mais certains le comprennent et le dialogue passe ...

Votre succès pourrait être exploité dans un sens négatif. On dira aux jeunes : "Regardez Zebda, regardez Zidane. Ne vous occupez pas de la politique, ne pensez pas à des solutions générales, chacun peut s’en sortir tout seul " ...

Magyd : Oui, mais c’est impossible. Ce n’est ni le sport ni la musique qui vont changer les choses. Nous, on a eu de la chance. Tout le monde ne s’en sortira pas de cette façon. C’est pour ça que je dis que nous sommes l’arbre qui cache la forêt. Ce qui nous est arrivé est exceptionnel. Ca peut faire rêver, mais il faut poser les questions de fond concernant le capitalisme et les causes des inégalités sociales. C’est la seule façon de trouver une solution.

Merci de nous avoir reçu. Et surtout, bonne continuation !

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