Je travaille dans l’archivage en entreprise. Ce métier est de plus en plus tourné vers l’archivage électronique. Il consiste par exemple à intégrer dans la base de l’entreprise des données contenues sur un CD. C’est un travail pénible car très répétitif. On travaille sur quatre écrans à la fois, en reproduisant chaque jour les mêmes gestes, toute la journée, sans avoir droit à l’erreur. Une erreur dans la saisie d’un seul chiffre peut entraîner un blocage de toute la base de données.

Pour savoir quel est le sens de ce que l’on fait, à quel endroit de la chaîne nous nous situons, il nous faut rechercher par nous même des informations qui ne nous sont pas facilement transmises. Il est établi que cela ne nous regarde pas. Nous devons accomplir notre tâche et nous y tenir.

En ce qui concerne notre travail, nous en sommes en toute logique les meilleurs connaisseurs. Et pourtant, il est régulièrement discuté en réunion entre le client et notre patron – sans nous ! Ainsi, de nouveaux objectifs sont établis et signés sans que nous puissions dire si c’est effectivement faisable ou non. Nous devons nous adapter.

Concurrence

Comme archivistes prestataires, nous sommes loués par notre direction à telle ou telle entreprise. Ce n’est pas sans conséquence. Il est difficile de s’intégrer dans une entreprise qui n’est pas la nôtre. Nous n’avons pas accès à la cantine, ni à aucun des avantages (chèques vacances, etc.). Si nous travaillons plus vite que les salariés de l’entreprise en question, ça leur met la pression, d’autant que nous gagnons beaucoup moins. Leurs postes sont menacés. Par ailleurs, les agents reçoivent des pressions pour ne pas trop échanger avec nous, ni même nous voir en dehors du travail.

L’accès à nos bureaux est limité par l’usage de badges. Nous devons travailler la porte fermée, même s’il fait 45 degrés dans la pièce : il ne faudrait pas qu’on puisse venir papoter avec nous ! Dans la « mission » que je réalise en ce moment, nous sommes directement mis en concurrence avec d’autres archivistes prestataires. Nous partageons un bureau avec eux. Nous ne sommes séparés que par de grands placards. « La concurrence » réalise une autre tâche de la chaîne. Mais elle pourrait faire la même que nous et inversement. Or les contrats ont une durée limitée ; ils peuvent être renouvelés – ou pas. Il s’agit donc de faire mieux que le concurrent, dans le but de ne pas perdre notre contrat – et si possible récupérer le sien. Voilà ce qui est censé se jouer, toute la journée, de part et d’autre d’un grand meuble !

Nous n’avons pas le droit de discuter avec la concurrence : nos patrons respectifs craignent que nous n’échangions des informations sur nos entreprises. Officieusement, ils redoutent aussi que nous soyons unis contre eux. Mais en même temps, ils nous encouragent explicitement à récupérer des informations sur la boite concurrente ! En bref, nous sommes censés faire de l’espionnage industriel.

Tous les moyens sont bons pour maintenir une forte productivité du travail. Ainsi, nous rattrapons la production des personnes absentes. Et le salarié absent un jour reçoit des mails et des coups de fil visant à le faire culpabiliser (au nom de toute l’équipe). La devise « diviser pour mieux régner » prend un sens limpide. Un système de roulement est systématiquement pratiqué, notamment dès que la direction constate que la confiance et la solidarité entre salariés s’instaurent, que ce soit au sein d’une équipe ou avec des salariés de l’entreprise cliente. On nous change donc régulièrement de mission.

Il faut s’unir !

Ce que les patrons obnubilés par leurs chiffres d’affaires n’ont pas l’air de comprendre, c’est que nous n’avons aucun intérêt à leurs manigances. Nous ne récupérerons aucun bénéfice des nouveaux contrats. La question de l’augmentation de notre salaire est exclue, alors que nous savons que les dirigeants s’augmentent régulièrement – et substantiellement ! – grâce à l’argent que notre travail leur rapporte. Ce n’est pas nouveau, mais nous devons le dénoncer encore et encore. Nous devons nous placer au dessus de ces pressions qui visent à nous diviser. Oui nous parlons entre prestataires et avec les agents des entreprises. Oui nous connaissons les salaires de chacun et les pressions utilisées. Il n’est pas facile de se syndiquer, car nous ne sommes pas physiquement dans notre boite – et ne sommes pas employés par l’entreprise cliente où nous travaillons. Et du fait de notre mobilité constante, il est même difficile de se syndiquer dans une Union Locale.

Mais nous ne devons pas oublier que notre ennemi n’est pas l’agent qui gagne plus pour un travail plus ou moins similaire, et dont les conditions de travail sont menacées par les nôtres. Ce n’est pas non plus le prestataire concurrent. Notre ennemi est commun, il est le couple : patron « client »/notre patron.

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