La scission du NPA ne suscite pas beaucoup d’intérêt dans la masse de la population et ne changera rien au développement de la lutte des classes en France. Cependant, une couche de la jeunesse et du salariat sympathisait avec le profil « anticapitaliste » de cette organisation. Certains s’interrogent sur la signification de cet événement. Tâchons de les éclairer.

Pour justifier une scission dont ils ont pris l’initiative, Philippe Poutou et ses camarades avancent deux raisons. D’une part, ils voulaient en finir avec les luttes fractionnelles qui ont rythmé la vie interne du NPA pendant de nombreuses années. Leur solution : rompre avec les oppositions internes. D’autre part, la scission découlerait d’une divergence sur la stratégie à adopter vis-à-vis de la Nupes : les scissionnistes défendent une politique « unitaire », au grand dam des autres fractions du NPA.

Voilà pour les causes immédiates de la scission. Cependant, pour en comprendre la signification, il faut aller au-delà des causes immédiates.

La crise du NPA ne date pas d’hier. En fait, elle a commencé un an après son congrès fondateur de février 2009. Lors des élections régionales de mars 2010, les listes soutenues par le seul NPA, dans 18 régions, recueillaient 2,8 % des voix (en moyenne), loin derrière le Front de Gauche (PCF/Parti de Gauche) et le Parti Socialiste. Or, l’un des objectifs affichés par les dirigeants du NPA, lors de son lancement, était de siphonner les électorats du PCF et du PS. De ce point de vue, ce fut un échec total – en 2010 comme au cours des douze années suivantes. A gauche du PS, c’est d’abord le Front de Gauche qui a bénéficié de la radicalisation d’un nombre croissant de jeunes et de travailleurs, sous l’impact de la crise du capitalisme. Puis, à partir de 2017, la France insoumise (FI) est devenue la première force électorale de la gauche, loin devant le PS, le PCF et l’extrême gauche. Au lieu de connaître la spectaculaire ascension prophétisée lors de son congrès fondateur, le NPA s’est embourbé dans une crise permanente et toujours plus profonde.

Il faut dire que les dirigeants de l’ancienne Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) ont commis toutes les erreurs possibles et imaginables. Ils s’imaginaient que pour propulser le NPA à la tête de la gauche française, il suffisait : 1) de cribler le PS et le PCF de déclarations et d’ultimatums ultra-gauchistes ; 2) de diluer l’identité « trotskyste » de leur parti dans une bouillie vaguement « anticapitaliste ». A vrai dire, l’identité « trotskyste » de la LCR n’était déjà plus qu’un très vieux souvenir, en 2009, cette organisation ayant de longue date abandonné les idées du marxisme au profit d’un éclectisme sensible à toutes les modes intellectuelles. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? « Bienvenue dans le NPA », donc, à quiconque se considère comme plus ou moins « anticapitaliste » – fut-il réformiste, anarchiste, « décroissant », etc. [1]

Cette combinaison d’ultra-gauchisme (à l’égard des grands partis réformistes) et d’opportunisme (sur les plans idéologique et programmatique) ne pouvait pas rapprocher le NPA des objectifs grandioses qu’il s’était fixés en 2009. Sur le terrain électoral, il y eut même une régression par rapport aux scores de la LCR : 1,2 % des voix à la présidentielle de 2012, contre 4,1 % en 2007. En interne, les quelques milliers de militants ayant rejoint le NPA aux alentours de son congrès fondateur étaient perplexes. La plupart ont quitté l’organisation assez rapidement, la direction n’ayant aucune perspective crédible à leur offrir en lieu et place d’une marche triomphale vers les sommets. Des fractions scissionnaient vers le Front de Gauche. La débandade était générale. Pour ne rien arranger, la chute des effectifs renforçait le poids relatif des groupes ultra-gauchistes qui avaient rejoint le NPA, à partir de 2009, dans le but de s’y livrer à d’intenses activités fractionnelles, dont le résultat le plus palpable est d’avoir convaincu un certain nombre de militants de quitter le parti.

Voilà à peu près où en étaient les choses à la veille de la scission de décembre dernier. On peut comprendre que Poutou, Besancenot et leurs amis aient voulu en finir avec les luttes fractionnelles qui agitaient en permanence le NPA. Mais en dernière analyse, le meilleur moyen d’éviter les luttes fractionnelles, c’est de développer des perspectives et une politique correctes. Or les dirigeants du NPA en étaient organiquement incapables. Ils n’ont pas cessé de multiplier les erreurs ultra-gauchistes et les erreurs opportunistes.

Par exemple, prenons la séquence électorale d’avril à juin derniers. La candidature de Philippe Poutou à l’élection présidentielle était une erreur ultra-gauchiste flagrante, car il était évident que la candidature de Jean-Luc Mélenchon avait une chance de se qualifier pour le second tour. Le NPA aurait dû lui apporter un soutien critique, comme nous l’avons fait. Mais non : la candidature de Poutou a été maintenue contre vents et marrées, avec le succès que l’on sait (0,8 % des voix) [2]. Puis, quelques semaines plus tard, lorsque Mélenchon a lancé la Nupes (qui marquait un virage à droite de la FI), les dirigeants du NPA ont trouvé cela formidable et ont accouru à la table des négociations – aux côtés de la FI, du PCF, des Verts et du PS – dans l’espoir d’arracher une ou deux circonscriptions gagnables aux élections législatives. Après avoir commis une erreur ultra-gauchiste grossière, ils tombaient sans coup férir dans une erreur opportuniste tout aussi grossière. Les « négociateurs » de la Nupes les ont remerciés à leur manière : zéro circonscription gagnable.

Ces oscillations spectaculaires de l’ultra-gauchisme vers l’opportunisme (et vice versa) caractérisent la politique du NPA depuis sa fondation. Elles caractérisaient déjà la politique de la LCR. Au fondement de ces zigzags, il y a le renoncement aux idées du marxisme révolutionnaire. Ce renoncement ne date ni d’hier, ni d’avant-hier. Pour le comprendre, il faut se tourner vers l’histoire de la IVe Internationale, fondée par Léon Trotsky en 1938, et dont le NPA est « issu » (comme la cendre froide est issue du feu). Pour une série de raisons qui dépassent les limites de cet article, les dirigeants officiels de la IVe Internationale ont été incapables de développer une politique marxiste correcte après la mort de Trotsky (1940), et surtout après la Deuxième Guerre mondiale. Sur ce thème, on conseille vivement de lire Le programme de l’Internationale, un document que le fondateur de notre mouvement, Ted Grant, a rédigé en 1970, et dans lequel il dresse un bilan détaillé des zigzags des dirigeants officiels de la IVe Internationale pendant plus de 20 ans.

Au final, la principale leçon de la crise du NPA, c’est l’importance décisive de la théorie marxiste. « Pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire » : cette célèbre formule de Lénine n’est prise au sérieux ni par Poutou et ses camarades, ni par les différents groupes ultra-gauchistes qui ont fractionné le NPA depuis 2009. Tous s’imaginent pouvoir « construire le parti révolutionnaire » sur la base de quelques mots d’ordre radicaux et quelques bribes d’idées marxistes mal digérées. A l’inverse, la Tendance Marxiste Internationale insiste sur le rôle crucial de la théorie dans la construction d’une organisation qui se donne pour objectif de renverser le capitalisme à l’échelle mondiale. Cette attitude à l’égard de la théorie est aussi l’une des raisons fondamentales des succès actuels de notre Internationale. Les meilleurs éléments de la nouvelle génération cherchent des idées solides. Ils ne les trouveront pas ailleurs que dans la Tendance Marxiste Internationale.


[1] Dans une interview à Libération, le 7 janvier, Philippe Poutou disait les choses très clairement : « Le NPA n’est pas un parti trotskiste. »

[2] Dans cet article, nous avons répondu aux arguments développés par Philippe Poutou pour justifier le maintien de sa candidature.

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