Depuis 2017, Révolution défend la nécessité de transformer le mouvement de la France insoumise (FI) en un véritable parti démocratique. [1] Cela suppose, entre autres, des adhésions formelles (moyennant cotisations), des directions élues et révocables à tous les niveaux, et donc l’organisation de Congrès locaux et nationaux à intervalles réguliers.

La crise qui a éclaté au sommet du mouvement souligne l’urgence d’un tel changement. Mais d’abord, rappelons les faits. Lors de l’Assemblée représentative de la FI, le 10 décembre, le nouvel organigramme des instances du mouvement a été présenté. Il y aura dix « espaces » (secteurs d’action) et une « coordination des espaces », qui sera la direction exécutive. Les membres de ces instances n’ont pas été élus, mais désignés. Par qui et suivant quels critères ? Comme la plupart des militants de la FI, nous n’en savons rien.

Plusieurs députés parmi les plus connus du mouvement – dont Clémentine Autain, François Ruffin, Raquel Garrido et Alexis Corbière – ne figurent pas dans la « coordination des espaces ». Ils ont immédiatement critiqué cette situation et le déficit de démocratie au sein de la FI.

Les arguments de Mélenchon

Le lendemain, sur son blog, Jean-Luc Mélenchon s’est efforcé de balayer ces critiques. « Rien de nouveau sous le soleil », écrivait-il : c’est toujours « la même difficulté pour les anciens d’admettre les nouveaux et la même angoisse de perdre de la lumière médiatique à leur profit. » Il est vrai que la mise en retrait de Mélenchon ne peut manquer d’attiser les ambitions, notamment présidentielles. Mais ceci ne répond pas à la question de la démocratie interne, qui concerne le rôle et les droits des militants, bien loin de la « lumière médiatique ».

Mélenchon écrit : « La “coordination des espaces” de la France insoumise est une structure opérationnelle. Son objet est de fédérer l’activité de secteurs d’action. Ceux-ci ont par ailleurs un fonctionnement autonome. Son rôle est de coordonner, comme son nom l’indique. Rien à voir donc avec un “bureau politique” ou un salon de rencontres aigres entre courants et sous-courants. Le bilan des miasmes de l’époque des partis du XXe siècle a été tiré de longue date. »

Ce n’est pas du tout convaincant. Premièrement, on ne voit pas ce qui distingue une « coordination des espaces » d’un « bureau politique », à part leurs noms. Dans un parti, le bureau politique est aussi une « structure opérationnelle », dont l’une des tâches est aussi de « fédérer l’activité des secteurs d’action », lesquels secteurs ne peuvent pas être totalement « autonomes », d’ailleurs, puisqu’il s’agit de les coordonner. Qu’on le veuille ou non, coordonner, fédérer, c’est diriger. Dans les faits, la « coordination des espaces » sera une direction exécutive de la FI. Mais le problème n’est pas là. Le problème, c’est que les militants de la FI n’ont joué aucun rôle dans la composition de cette instance dirigeante (comme des autres), faute de mécanismes démocratiques leur donnant voix au chapitre. Pour que la base militante puisse intervenir, en connaissance de cause, dans la composition de la direction, il faut des Congrès nationaux précédés de Congrès locaux. Le mouvement ouvrier n’a rien inventé de mieux.

Deuxièmement, il est vrai que tous les partis de gauche « du XXe siècle » ont dégénéré, d’une façon ou d’une autre, mais ce n’était pas une conséquence de leur fonctionnement interne. En France, par exemple, la dégénérescence du PS avait d’abord un caractère politique et idéologique. Mélenchon est bien placé pour le savoir, lui qui fut un moment secrétaire d’Etat dans le gouvernement Jospin (1997-2002), lequel a privatisé des dizaines de milliards d’euros d’actifs publics, entre autres vilénies. Si Jospin a été éliminé au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, c’est parce que la direction du PS, au pouvoir, avait mené une politique réactionnaire, et non à cause des « courants et sous-courants » de ce parti. De même, ce qui a porté le coup de grâce au PS, sur le plan électoral, ce n’est pas son fonctionnement interne ; c’est la politique réactionnaire de François Hollande entre 2012 et 2017.

Mélenchon dépolitise à l’extrême l’histoire des partis de gauche. Au lieu d’analyser leurs dérives et trahisons politiques, il fustige leur fonctionnement interne. Il commet d’ailleurs la même erreur – dans l’autre sens – à propos de la FI, lorsqu’il écrit : « les résultats électoraux obtenus en 2022 ont sans doute un rapport avec notre manière de nous organiser ». Absolument pas. Les 22 % de Mélenchon, en avril dernier, étaient le résultat de la polarisation politique croissante, sur fond de crise organique du capitalisme, de régression sociale, d’inégalités abyssales et de crise environnementale. Si la FI est arrivée largement devant le PS et les Verts, ce n’est pas parce que son organisation interne est la meilleure. C’est pour deux raisons politiques : 1) le programme de la FI était bien plus radical que ceux du PS et des Verts ; 2) à la différence du PS et des Verts, la FI n’a jamais été au pouvoir.

En réalité, le fonctionnement interne de la FI a pesé négativement dans les dernières campagnes électorales. Si la FI s’était transformée en un parti démocratique dans la foulée du succès d’avril 2017, elle aurait cristallisé et consolidé une partie significative des centaines de milliers de jeunes et de travailleurs qui, à partir de 2016, se sont investis dans la campagne électorale. La FI en aurait recruté des dizaines de milliers d’autres, a minima, dans les tempêtes sociales du premier mandat de Macron. Au seuil des campagnes électorales de 2022, la FI aurait disposé d’une force militante massive, bien implantée et bien organisée. Au lieu de cela, le gros des effectifs militants de la FI s’est évaporé après les élections législatives de 2017, faute d’une organisation interne solide et démocratique. En conséquence, les campagnes électorales de 2022 ont été marquées, sur le terrain, par un amateurisme organisationnel dont les effets délétères ne pouvaient pas être totalement compensés par l’enthousiasme des militants. En bref, la démocratie interne est aussi, et d’abord, une question d’efficacité politique.

Mélenchon fustige le « fonctionnement » du PS et des Verts : « cinq ans avant l’heure, une mêlée confuse d’ambitions présidentielles. » Mais de toute évidence, les ambitions présidentielles s’affirment aussi au sommet de la FI, «cinq ans avant l’heure» (ou presque). Que faire pour que cela ne prenne pas une forme encore plus « confuse » qu’au PS et chez les Verts ? Réponse : subordonner strictement la question du candidat à celle de la ligne politique, et placer la détermination de cette ligne entre les mains des militants, sur la base d’un large débat démocratique sanctionné par des votes. Ah, les votes ! Mélenchon ne les aime pas beaucoup, en interne, car ça vous fait des « minorités » et des « majorités » : un enfer. Il préfère le « consensus ». Mais dans une organisation de masse telle que la FI, le soi-disant « consensus » est une fiction bureaucratique, comme le démontre bien la crise actuelle au somment de la FI.

Le rôle d’un Congrès

 Ainsi, quelles que soient leurs motivations personnelles, les dirigeants qui critiquent le déficit de démocratie interne à la FI mettent le doigt sur un problème réel. Cependant, ce qu’ils proposent, pour résoudre ce problème, n’est pas satisfaisant.

Par exemple, dans une interview à Libération, le 11 décembre, Clémentine Autain expliquait : « Les militants n’ont pas eu voix au chapitre alors qu’ils devraient être les acteurs principaux du mouvement. La direction a été choisie par cooptation, ce qui favorise les courtisans et contribue à faire taire la critique. Aucun effort de pluralisme n’a été fait dans sa composition. (…) Je suis d’accord pour ne pas reproduire les batailles de congrès des partis classiques. Mais pas en marginalisant ceux qui ont une parole différente du noyau dirigeant actuel. »

Clémentine Autain veut donner la parole aux militants, mais sans Congrès, c’est-à-dire sans recourir au cadre démocratique le plus large, celui qui donne le plus largement la parole et le pouvoir de décision… aux militants. Dans une note de blog publiée le 11 août, elle se félicitait que la FI se soit « débarrassée des batailles internes de Congrès ». Ah, les batailles de Congrès, c’est comme les minorités et les majorités : un vrai casse-tête ! Autant s’en débarrasser en supprimant les Congrès eux-mêmes, non ?

Non, car lorsqu’une bataille est inévitable, s’il n’y a pas de Congrès, elle se déroule ailleurs : par médias interposés, sur les réseaux sociaux, etc., c’est-à-dire de la pire des manières, car les militants sont alors réduits au rôle de spectateurs impuissants, de sorte qu’un certain nombre d’entre eux jettent l’éponge et quittent l’organisation.

Par ailleurs, Clémentine Autain regrette que la composition de la « coordination des espaces » ait écarté « ceux qui ont une parole différente du noyau dirigeant actuel », dont la sienne. François Ruffin a formulé sensiblement la même critique. Mais suffit-il d’avoir une « parole différente » pour prétendre à une place dans les instances dirigeantes de l’organisation ? Non : une telle revendication doit s’appuyer sur le poids de cette « parole » – articulée en une ligne politique – dans la base de l’organisation. On ne peut pas, on ne doit pas se satisfaire d’un « pluralisme » organisé au sommet, sans consultation de la base.

Clémentine Autain dit défendre une ligne « éco-socialiste ». Reste à savoir ce que ça signifie concrètement d’un point de vue théorique, programmatique et stratégique, mais admettons : c’est une ligne. De son côté, François Ruffin s’est récemment proclamé « social-démocrate », ce qui ne manque pas de sel au regard de la riche histoire des trahisons de la social-démocratie française. Mais soit : c’est une autre ligne. Il y en a d’autres encore, dont celle de Révolution : pour l’expropriation de la grande bourgeoisie et la planification démocratique de l’économie [2]. Comment faire en sorte que toutes ces lignes soient sérieusement débattues, dans les rangs de la FI, et que les militants, au terme de ce débat, décident quelle ligne doit dominer la direction de l’organisation – et quels sont les poids respectifs des autres lignes (minoritaires) ? Pour ce faire, le mouvement ouvrier n’a rien inventé de mieux qu’un Congrès national précédé de Congrès locaux. Ce qui suppose la transformation de la FI en un parti démocratique.


[1] Par exemple dans cet article de janvier 2018 : Après la Convention de la FI : mouvement ou parti ?

[2] Lire notamment notre Critique marxiste du programme de la FI.

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