A la différence de nombreux « experts », nous n’avons pas été surpris par le résultat du candidat de la France insoumise (FI) au premier tour de l’élection présidentielle (22 %). Nous l’avions anticipé de longue date. Dès le mois de janvier 2021, nous écrivions : « Cette campagne se déroulera dans le contexte d’une crise sociale extrêmement sévère. (…) On doit s’attendre à une intensification de la polarisation politique – vers la droite et vers la gauche. (…) Beaucoup de jeunes et de travailleurs qui aspirent à une “rupture” avec l’ordre établi prendront acte du fait qu’il n’y a pas, à gauche, d’alternative à la candidature de Mélenchon. »

Nos perspectives n’étaient pas fondées sur tel ou tel élément superficiel de la situation politique, mais sur les processus fondamentaux qui sont à l’œuvre dans la société, au premier rang desquels figure la crise générale du système capitaliste. Or cette crise va se poursuivre et s’intensifier. En conséquence, la polarisation politique – vers la droite et vers la gauche – va s’accentuer, elle aussi. Quelles en sont les implications pour l’avenir de la FI ?

Les chiffres du premier tour

Commençons par analyser rapidement les résultats du premier tour. Mélenchon y a recueilli 7,7 millions de voix, soit 650 000 de plus qu’en 2017, malgré la candidature du PCF (802 000 voix), qui en 2017 avait appelé à voter pour la FI. Ceci souligne le rôle de la direction du PCF dans la défaite de Mélenchon, le 10 avril dernier : il lui a manqué 420 000 voix, c’est-à-dire la moitié de l’électorat de Roussel. Si les dirigeants du PCF avaient appelé à voter Mélenchon, il se serait probablement qualifié pour le deuxième tour.

Le développement de la polarisation politique, à gauche, se lit dans un autre chiffre. Il y a cinq ans, 7,7 millions de voix se sont portées sur les forces politiques se situant sur la gauche du PS. En avril dernier, il y en a eu 9 millions, soit 1,3 million de plus, et ce malgré 2,4 millions d’abstentionnistes de plus qu’en 2017.

Pour expliquer leurs piètres performances, Yannick Jadot et Anne Hidalgo invoquent le « vote utile » qui aurait profité à Mélenchon. C’est un argument qui se retourne immédiatement contre ses auteurs : pourquoi est-ce Mélenchon – et non leurs candidatures – qui a cristallisé le vote utile ? Réponse : parce que la dynamique générale, à gauche, est à la radicalisation. Dans le contexte d’une grave crise du capitalisme, les programmes extrêmement modérés du PS et des Verts n’ont pas suscité d’enthousiasme.

Ensemble, Jadot et Hidalgo ont recueilli à peine 47 000 voix de plus que Benoît Hamon (PS) en 2017. Autrement dit, le « centre-gauche » a stagné, alors que la « gauche radicale » (relativement radicale) a gagné 1,3 million de voix. Au regard de ces seuls chiffres, l’argument du vote utile est une abstraction vide.

« Blocs » et classes

Dans la foulée du premier tour, la direction de la FI en a interprété les résultats de la façon suivante. Quatre « blocs » se seraient dégagés : un « bloc populaire » (toute la gauche, PS et Verts compris ; 11,2 millions de voix), un « bloc libéral » (Macron et Pécresse ; 11,4 millions de voix), un « bloc d’extrême droite » (Le Pen, Zemmour, etc. ; 11,3 millions de voix) et un bloc d’abstentionnistes (12,8 millions). Conclusion de Mélenchon, en vue des prochains scrutins : « en examinant ce tableau, il n’y a qu’une solution stratégique qui saute aux yeux, c’est [de] convaincre, dans les 12,8 millions [d’abstentionnistes], la part qui peut faire la bascule significative » en faveur du « bloc populaire », dont la FI est l’axe central. [1]

Cette analyse en termes de « blocs » est insatisfaisante, car elle fait abstraction du caractère de classe – parfois contradictoire – des différents électorats. Par exemple, l’électorat du PS et des Verts, le 10 avril, n’est pas entièrement soluble dans le « bloc populaire ». L’électorat du PS et des Verts est constitué, pour partie, d’électeurs des classes moyennes qui, face à l’intensification de la crise, se déplaceront non vers la gauche, mais vers la droite, conformément à l’orientation d’Hidalgo, de Jadot et d’autres dirigeants de l’aile droite du réformisme.

Mais c’est surtout dans le soi-disant « bloc d’extrême droite » que les contradictions de classe sont les plus profondes et les plus massives. L’électorat de Zemmour est essentiellement composé des éléments les plus réactionnaires de la petite bourgeoisie, du petit patronat, des petits commerçants, des petits notables, de la jeunesse dorée, de la police, de l’armée, des nostalgiques de la « France des clochers » et de l’empire colonial. Bien sûr, ces couches sociales constituent également une fraction de l’électorat du Rassemblement National (RN). Zemmour et Le Pen se sont âprement disputé leurs voix, pendant la campagne électorale. [2] Mais toutes les enquêtes soulignent qu’une nette majorité de l’électorat du RN est constituée de travailleurs, de chômeurs, de retraités pauvres – bref, d’électeurs issus de notre classe, la classe ouvrière. Dès lors, la FI doit aussi se tourner vers cette masse d’électeurs du RN – et pas seulement vers les abstentionnistes. Or, ce n’est pas en les enfermant dans un « bloc » avec la petite bourgeoisie la plus réactionnaire qu’on va convaincre ces électeurs du RN.

Les trahisons de la gauche

Les millions de travailleurs qui s’abstiennent ou votent pour le RN le font pour la même raison fondamentale : ils ont vu se succéder la droite et la gauche au pouvoir, ces dernières décennies, sans que rien ne change dans leur vie et dans celle de leur famille, sinon en pire : chômage, précarité, bas salaires, démantèlement des services publics, etc. Que la droite au pouvoir les ait méprisés, exploités et opprimés, c’est dans l’ordre des choses : les partis bourgeois n’ont pas d’autre fonction. Mais si ces travailleurs ne votent pas à gauche (ou ne votent plus à gauche), c’est parce que la gauche, au pouvoir, les a également méprisés, exploités et opprimés.

Les courbes de l’ascension électorale du RN et de l’abstention, dans la classe ouvrière, suivent le rythme des trahisons et des renoncements des gouvernements « de gauche ». Après les amères déceptions des gouvernements présidés par François Mitterrand, il y a eu le gouvernement de la « gauche plurielle » dirigé par Lionel Jospin (1997-2002), qui s’est conclu par la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Quant au gouvernement de François Hollande (2012-2017), il a porté les renoncements et les trahisons vers de nouveaux sommets. Résultat : lors de la présidentielle de 2017, l’abstention a progressé de 1,7 % et le RN de 1,2 million de voix, par rapport à 2012.

Ceci dit, en avril 2017, l’événement majeur fut le score de la FI : près de 20 %. Ce résultat soulignait l’énorme potentiel d’une alternative de gauche « radicale » (dans les limites du réformisme). Mélenchon expliquait récemment : « Le centre de gravité de la société française n’est pas dans le “centre gauche”. Il est dans une certaine demande de radicalité dans les solutions. » C’est exact, et c’est cette radicalité qui, seule, permettra à la FI de gagner davantage de terrain – au détriment de l’abstention et du RN – dans les couches les plus exploitées et les plus opprimées de la population. Or, depuis 2017, la direction de la FI n’a pas toujours su tenir cette ligne. Elle a commis diverses erreurs : alliances avec les Verts et le PS aux élections intermédiaires, suivisme à l’égard du mouvement des Gilets jaunes, modération générale du discours… Il faut en tirer les leçons. La FI ne pourra pleinement réaliser son potentiel qu’en s’orientant vers la gauche.

Mouvement ou parti ?

Enfin, la question de l’organisation interne de la FI doit être posée, à nouveau. Depuis son lancement, en 2016, la direction de la FI rejette la perspective de transformer le mouvement en un parti. Nous avons expliqué que c’était une erreur. Dans la foulée de la présidentielle de 2017, il y a eu une énorme déperdition d’énergie militante parmi les centaines de milliers de personnes qui s’étaient investies dans la campagne électorale.

D’une part, les structures informelles du « mouvement » induisent un amateurisme et une désorganisation qui ont découragé d’innombrables bonnes volontés. On ne compte plus les militants expérimentés et dévoués qui ont jeté l’éponge, depuis 2017, face aux dysfonctionnements chroniques du mouvement, à son inefficacité organique. Bien sûr, dans le cadre d’une campagne présidentielle, l’enthousiasme et l’afflux de nouvelles forces militantes compensent – et masquent partiellement – les failles organisationnelles. Mais le reste du temps, lorsqu’il s’agit de mener un travail systématique au quotidien, seul un parti est en mesure d’intégrer, de consolider et de développer les forces militantes.

D’autre part, la « forme parti » est une nécessité démocratique élémentaire. Le mouvement n’est pas démocratique, par définition, car les décisions y sont prises au sommet, sans mécanismes de contrôle par la base. Les Conventions de la FI ne peuvent pas se substituer à la démocratie interne d’un parti, qui se déploie sans cesse de la base au sommet, avec des responsables locaux et nationaux élus et révocables. Il est clair que les carences démocratiques de la FI, en interne, ont joué un rôle important dans la démobilisation de nombreux militants, depuis 2017. Si la FI veut poursuivre sa progression, elle devra régler ce problème.

Nous suivrons attentivement l’action et les évolutions de la FI. Nous continuerons de proposer des analyses et des critiques constructives. Révolution n’est pas l’une de ces sectes ultra-gauchistes qui se tiennent à l’écart de la lutte pour chasser la droite du pouvoir. Dans le même temps, nous défendrons nos idées et notre programme marxistes. Confrontée aux crises économique, sociale et environnementale, une fraction croissante de la jeunesse et des travailleurs cherche des idées et une organisation révolutionnaires. Ces idées et cette organisation s’incarnent dans la Tendance Marxiste Internationale. Sur la base de l’expérience des grandes luttes à venir, la TMI émergera comme une force capable de défier le pouvoir de la classe dirigeante, en France et ailleurs. Tel est notre cap, dont rien ne nous détournera.


[1] Interview de Mélenchon sur BFMTV, le 19 avril.

[2] Pécresse aussi a visé ces couches sociales en multipliant des déclarations racistes et « sécuritaires », de sorte que même le soi-disant « bloc libéral » est une approximation insatisfaisante.

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