Le succès de la manifestation organisée par la France insoumise, le 23 septembre, a marqué une étape importante dans la lutte contre la politique réactionnaire du gouvernement. Certes, elle n'a pas fait reculer Macron dans son offensive contre nos droits et nos conditions de vie. Pour cela, il faudra un mouvement d'une autre ampleur. Mais l'importance de cette manifestation est ailleurs ; elle tient à son caractère à la fois massif et politique.

Les manifestants ne sont pas seulement venus exiger le retrait des ordonnances sur la nouvelle loi Travail. Ils protestaient contre l'ensemble de la politique du gouvernement. Mieux : cette manifestation avançait un programme politique – celui de la France insoumise – et exprimait la volonté de le voir mis en œuvre le plus tôt possible. Cela implique de développer la lutte à un niveau tel que Macron soit forcé de dissoudre l'Assemblée nationale et d'organiser des élections législatives anticipées. Jean-Luc Mélenchon a d'ailleurs conclu son discours sur cette perspective : « au bout de la rue, souvent, il y a les élections ! ».

Cette démarche de la France insoumise est-elle positive, du point de vue de la lutte et de la conscience des masses ? Evidemment. La politisation de la lutte est indispensable ; elle est d'ailleurs dictée par l'extrême violence de la politique gouvernementale elle-même. Dans un contexte où le gouvernement ouvre des offensives majeures sur tous les fronts (Code du travail, logement, assurance chômage, éducation, retraites, fonction publique, etc.), il serait absurde et vain de cantonner le mouvement ouvrier à une succession de luttes défensives, secteur par secteur, « dossier » par « dossier ». Dans la mesure où les attaques du gouvernement visent toutes les catégories de la population (à l'exception des plus riches), il est évident qu'on doit tenter de mobiliser l'ensemble des salariés, la jeunesse, les chômeurs et les retraités dans une lutte commune, unitaire, contre toute la politique du gouvernement. Le pas suivant, c'est la lutte de masse pour un programme et un gouvernement de gauche qui se proposent de rompre avec l'austérité. Telle était la signification du 23 septembre.

On peut mesurer le caractère progressiste de cette démarche aux réactions qu'elle suscite chez Macron, ses ministres et ses officieux sous-secrétaires d'Etat à la propagande (les éditorialistes et « politologues » des grands médias). Ils attaquent sans cesse Mélenchon : « ce n'est pas la rue qui gouverne ! Macron a remporté les élections : il doit pouvoir mettre en œuvre son programme ! » Selon eux, la jeunesse et les salariés devraient passivement se laisser dépouiller pendant cinq ans, au profit du grand patronat, sous prétexte que Macron a remporté les dernières élections présidentielles et législatives. Naturellement, cette conception de la « démocratie » est à sens unique : lorsque la bourgeoisie est confrontée à un gouvernement de gauche dont le programme s'attaque à ses privilèges, elle ne recule devant aucune mesure extra-parlementaire pour le mettre à genoux. Exemple récent : la crise grecque de 2015, après la victoire électorale de Syriza. A l'époque, on n'a pas entendu nos chantres de la « démocratie parlementaire » défendre le gouvernement Tsipras. Au contraire : ils encourageaient son étranglement par la troïka. Ils mettent toujours leurs intérêts de classe au-dessus de tout – y compris, bien sûr, de leur « démocratie » (bourgeoise).

Malheureusement, l'hostilité à la politisation de la lutte ne vient pas uniquement des partis et médias de nos ennemis de classe. Elle trouve aussi un écho au sommet des organisations syndicales, qui ne cessent de défendre « l'indépendance des syndicats » à l'égard de tous les partis politiques (de droite... comme de gauche !). Cette position est d'ailleurs saluée et soutenue avec enthousiasme par les macronistes et la droite en général. Ce simple fait devrait suffire à nous alerter. Disons les choses brutalement : « l'indépendance syndicale » est une idée fausse et, en dernière analyse, réactionnaire. Elle érige une barrière artificielle – qui n'existe pas, dans la réalité – entre lutte syndicale et lutte politique. Dans la pratique, cela fait toujours le jeu de la classe dirigeante.

Avant tout, il ne faut pas confondre « l'indépendance syndicale » et le contrôle démocratique des adhérents sur leurs syndicats. Il est évident que les militants syndicaux doivent contrôler démocratiquement leurs organisations. Or c'est loin d'être le cas. Par exemple, quand les militants de FO et de la CFDT ont-ils approuvé la nouvelle loi Travail ? Jamais. Mailly et Berger se sont bien gardés de consulter leurs bases sur cette contre-réforme majeure. En ce sens, ils sont « indépendants »... de leurs bases militantes. Par contre, ils ne sont pas du tout « indépendants » du parti de Macron, puisqu'ils en approuvent la politique réactionnaire sur une question fondamentale (et sur la plupart des questions, d'ailleurs). Ainsi, dans la bouche d'un Berger et d'un Mailly, l'« indépendance syndicale » est une tartufferie bureaucratique au service du grand patronat – et rien d'autre. Qui, aujourd'hui, peut sérieusement prétendre le contraire ?

La direction de la CGT, elle, s'oppose à la loi Travail. La France insoumise aussi. Comment combiner l'action de ces deux organisations de la façon la plus efficace, dans l'intérêt même de la lutte ? C'est la question qui est posée. Malheureusement, la notion d'« indépendance syndicale » n'éclaire pas cette question. Au contraire, elle l'embrouille.

Le gouvernement Macron annonce toute une série de contre-réformes, qu'il a l'intention de mettre en œuvre rapidement. Au fond, c'est une déclaration de guerre à la jeunesse et au mouvement ouvrier. Elle découle de la crise spécifique du capitalisme français, qui ne permet plus à la bourgeoisie de retenir ses coups. Il nous faut donc organiser une riposte massive contre l'ensemble de la politique gouvernementale – et non seulement contre la loi Travail. Une telle riposte est-elle possible ? La jeunesse et les travailleurs y sont-ils prêts ? On ne pourra le vérifier que dans la lutte elle-même, mais on dispose déjà d'un certain nombre d'indications positives : l'effondrement de Macron dans les sondages et le succès de la manifestation du 23 septembre, par exemple. A cela s'ajoute l'expérience de 2016, qui a souligné la combativité et la radicalisation des jeunes et des salariés (manifestations massives, grèves reconductibles, Nuits Debout). Enfin, les 20 % de voix pour Mélenchon, à la présidentielle, exprimaient le même processus de radicalisation.

Comment organiser cette riposte générale contre la politique du gouvernement ? Et quelles formes doit-elle prendre ? Ici, on doit s'appuyer sur l'expérience des deux grandes luttes de ces dernières années (en 2010 et 2016), qui se sont heurtées à l'inefficacité des « journées d'action » – lesquelles, dans les faits, ne sont pas de véritables grèves générales de 24 heures, mais de simples manifestations. La bourgeoisie et ses politiciens ne redoutent pas ces journées d'action, même lorsqu'elles sont massives. Ils ne reculeront que face au développement d'un mouvement de grève reconductible embrassant un nombre croissant de secteurs de l'économie. Cela peut commencer par une véritable grève générale de 24 heures, organisée comme telle, avec une préparation minutieuse, une mobilisation systématique et des AG dans les entreprises. Puis, suivant le résultat de cette grève générale de 24 heures, on pourrait évaluer si une grève reconductible est envisageable, dans quels secteurs de la classe ouvrière, etc.

Qu'en dit Martinez ? Absolument rien. Il ne tire aucune leçon des défaites de 2010 et 2016. Il ne propose aucune stratégie alternative aux « journées d'action ». Voilà le fond du problème. La soi-disant « indépendance syndicale » ne répond pas et ne peut pas répondre à ce problème. Au final, « l'indépendance de la CGT » se réduit chez Martinez à la défense de sa stratégie erronée, impuissante, qu'il veut poursuivre... en toute « indépendance » (notamment de sa base, où beaucoup réclament un durcissement des méthodes de lutte). On comprend pourquoi les macronistes chérissent pareille « indépendance syndicale » !

En ce qui concerne la France insoumise, ses grandes manifestations peuvent jouer un rôle positif en politisant le mouvement et en le dotant d'un programme progressiste ; mais à elles seules, ces manifestations de masse ne pourront pas faire reculer le gouvernement. Mélenchon propose qu'un million de personnes déferlent sur les Champs-Elysées, dans quelques semaines. Très bien ! Ce serait l'une des plus grandes manifestations politiques de l'histoire du mouvement ouvrier français. Elle déstabiliserait le gouvernement, sans aucun doute. Mais il est probable qu'il tiendrait bon, sauf si cette mobilisation politique de masse était combinée à un puissant mouvement de grèves reconductibles. Or qui peut organiser pratiquement la grève, dans les entreprises ? Pas la France insoumise. Certes, elle devra y contribuer de toutes ses forces ; elle constituera surtout un puissant levier politique de la grève, en ouvrant la perspective d'un « gouvernement populaire », pour reprendre une formule de Mélenchon. Mais sur le terrain, dans les entreprises, seules les organisations syndicales ont la capacité de mobiliser les travailleurs dans un puissant mouvement de grèves.

Dès lors, la conclusion qui s'impose est claire : il faut articuler de façon consciente, concertée, planifiée, les capacités de mobilisations des syndicats, dans les entreprises, à la lutte politique de masse contre la politique du gouvernement Macron, pour son renversement et pour l'élection d'un gouvernement de la « gauche radicale ». Encore une fois, nous ne disons pas que c'est forcément possible à court terme ; cela ne peut se vérifier que dans l'action. Nous disons que c'est la perspective qui devrait être défendue et à laquelle devraient travailler les syndicats, la France insoumise, le PCF et toutes les forces de gauche qui veulent bien s'y impliquer. Et ce qui est certain, c'est que cette stratégie offensive susciterait beaucoup plus d'enthousiasme, dans la population, que les rituelles « journées d'action » dont tout le monde sait d'avance qu'elles ne feront pas reculer le gouvernement d'un millimètre.

S'ils nous lisent, les « amis de l'indépendance syndicale » s'offusqueront : « mais alors, les syndicats feraient de la politique ! » Grand dieu, oui. Mais en réalité, ils en font déjà. En approuvant la loi Travail, Mailly et Berger font de la politique : celle de la bourgeoisie. Et même le refus de Martinez de s'engager sur le terrain politique est encore une position politique – une position négative, certes, mais une position politique tout de même, puisqu'elle fait le jeu du gouvernement.

Il est inutile de chercher à fuir la politique en se réfugiant sur les hauteurs éthérées de « l'indépendance syndicale ». C'est une fiction, un leurre et, bien souvent, une pure et simple hypocrisie. Le gouvernement Macron a déclaré une guerre sociale à notre classe. C'est une lutte à mort. Soit il détruira des décennies de conquêtes sociales du mouvement ouvrier, soit nous l'en empêcherons et, dans la foulée, nous porterons au pouvoir un gouvernement de la « gauche radicale ». Nous avons expliqué ailleurs quel devrait être, selon nous, le programme d'un tel gouvernement. Ici, nous avons voulu réaffirmer la nécessité d'un front unique des organisations politiques et syndicales de la jeunesse et des salariés – contre le gouvernement Macron et pour une alternative de gauche aux politiques d'austérité.

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