Révolution : Quand et comment avez-vous appris le projet de fermeture du site de Marignac ?

Gérard Barbé : Le directeur de la branche électro-métallurgie de Péchiney est venu nous l’annoncer, le 18 avril. Il nous a dit que le premier CCE était prévu pour le 3 mai, et que la fermeture définitive était programmée pour le 11 juillet.

Révolution : Quelle est la justification de la fermeture du site ?

Jean-Louis Larqué : Les pertes financières. Le marché du magnésium est irrégulier, et, depuis deux ans environ, on perd de l’argent. Ceci dit, si on prend les six dernières années, depuis 1995, le solde du chiffre d’affaire est positif. Par ailleurs, notre site représente 0,4% du chiffre d’affaire du groupe Péchiney, et nos pertes 0,007% de ce chiffre d’affaire. Le groupe a réalisé cette année 340 millions d’euros de chiffre d’affaire. Face à ces résultats, nos pertes ne sont qu’une goutte.

Gérard Barbé : Pour aller au fond du problème, la direction a différentes raisons stratégiques de fermer le site. D’abord, l’électro-métallurgie est une industrie lourde qui demande des investissements en ce qui concerne la sécurité au travail. Ils préfèrent faire travailler les Chinois. C’est beaucoup plus juteux, pour eux : il peut en tomber un par jour, c’est pas un problème. Il n’y a pas les mêmes contrôles des conditions de travail qu’en France.

Jean-Louis Larqué : Sur le plan économique, il faut bien comprendre quel est le marché du magnésium, dans le monde. En Europe, nous sommes, à Marignac, les seuls à produire du magnésium. Il y a une loi anti-dumping qui protège le marché européen de la concurrence extérieure. En réalité, cette protection est facilement contournée. N’empêche que cela reste un obstacle à l’ouverture totale du marché européen. En nous coulant, les entreprises européennes s’assureraient un magnésium à moindre prix. On veut donc profiter des difficultés qu’on rencontre en ce moment pour justifier la fermeture. Mais on sait très bien, pour l’avoir déjà vécu, que ces difficultés sont temporaires, et qu’on peut très vite se remettre à gagner de l’argent. D’où la nécessité, pour eux aussi, d’aller très vite vers la fermeture.

Gérard Barbé : Le choix de fermer d’abord le site de Marignac, alors que la menace pèse sur d’autres usines Péchiney, n’est pas un hasard. Ici, nous sommes les plus nombreux et bien organisés, au niveau syndical. Nous avons l’habitude de résister, de déjouer leurs plans : sur les 35 heures, sur la sécurité, les intérimaires, les heures supplémentaires, nous ne laissons rien passer. Tous les CSHCT sont durs, rugueux. Dès qu’il y avait une anomalie, on leur tombait dessus. On comprend bien, dans ce contexte qu’ils s’attaquent d’abord à nous. Un sénateur a lui-même formulé la chose ainsi : "Si on fait tomber Marignac, les autres suivront". Ils savaient que s’ils commençaient à fermer un autre site, on allait tout de suite manifester notre solidarité, aller sur les lieux, comme on l’a déjà fait, pour soutenir nos collègues. Alors qu’en nous attaquant, nous, en premier, ils savent qu’en cas de victoire l’effet psychologique sur le reste des troupes serait tout à leur avantage. Les copains se diraient : Même Marignac n’a pas résisté". On veut abattre un fief syndical.

Révolution : Quelles seraient les conséquences sociales de la fermeture de Marignac ?

Jean-Louis Larqué : Cela représente d’abord, entre les salariés à temps plein, les intérims, les sous-traitants et les divers salariés dont l’emploi dépend directement de l’usine, de 500 à 600 personnes. Mais surtout, ce serait la mort économique et sociale de la vallée, qui vit grâce à l’usine. Ce ne serait donc pas simplement un désastre économique, mais aussi un désastre social et culturel. Je pense en particulier à nos gamins, qui ont grandi ici, qui se sont investis dans les activités culturelles et sportives de la région. Un salarié est venu me voir, dernièrement, et m’a demandé : "Est-ce que je vais pouvoir inscrire mon gosse à l’université, l’année prochaine ?" Que voulez-vous que je lui réponde ? On n’agresse pas seulement notre génération, celle des salariés ; on agresse aussi nos enfants.

Révolution : Quelles actions avez-vous mené, depuis l’annonce du projet ?

Gérard Barbé : On s’est mis en grève, dans un premier temps, puis on a recherché le dialogue avec la direction de Péchiney. Mais elle essayait sans cesse d’y échapper. On a aussi séquestré - ou plutôt "retenu" - le directeur de division. Il jouait au cow-boy, en expliquant aux politiques qu’il allait fermer l’usine parce qu’il en avait envie, qu’il en faisait une affaire personnelle. Il est même allé jusqu’à dire qu’il avait fermé un site "parce que les délégués syndicaux avaient osé me demander de l’embauche." Ce genre de provocation, au moment où on voulait des explications sérieuses, ne nous a pas beaucoup plu. On l’a séquestré - ou plutôt "retenu" - pendant 24 heures. Ensuite on l’a libéré car il ne nous intéressait pas. Par la suite, les différents responsables avec lesquels on voulait discuter se sont défilés à la première occasion en empruntant les sorties dérobées. On a aussi contacté nos directions syndicales, le PDG, ainsi que Lionel Jospin.

Révolution : Justement, quelle a été la réaction du gouvernement ?

Gérard Barbé : Le 7 juin, Jospin nous a reçu, avec deux de ses collaborateurs. Il nous a fait savoir que le fait de recevoir des délégations syndicales était exceptionnel et que, d’habitude, il n’avait pas de temps pour ce genre de rencontre. Puis il nous a demandé de respecter la loi, de ne pas en dévier. Il faisait alors allusion à l’épisode de la séquestration. Il voulait que l’on reste "dans le cadre de la loi républicaine". Il voulait aussi que l’on rentre dans le CCE, ce qu’on refuse de faire depuis le début. En tant que porte-parole, c’est moi qui lui ai répondu. J’ai laissé tomber la question de la loi républicaine, et je lui ai dit qu’il était hors de question qu’on rentre dans le CCE. Rentrer dans un plan social, c’est rentrer dans le "couloir de la mort". En rentrant dans le CCE, on enclenche le processus de fermeture de l’usine. Je ne connais pas une seule exception à cette règle. Toutes les usines qui sont rentré dans un "plan social" ont fini par fermer. Il est hors de question qu’on ferme Marignac. Depuis l’ouverture du site, il y a eu 35 accidents de travail mortels. Accepter la défaite, ce serait cracher sur nos morts. Ne serait-ce que pour ça, on ne l’acceptera pas. J’ai expliqué tout ceci à Jospin. Mes collègues lui ont expliqué ensuite qu’on n’était pas des gens butés, qu’on avait des choses à proposer pour l’usine, mais que la direction ne voulait rien savoir. Un débat a eu lieu sur un projet technique exposé par Jean-Louis dans le cadre de ces propositions.

Révolution : Est-ce qu’il a pris des engagements ?

Gérard Barbé : Il a conclu en nous disant qu’il nous avait rencontrés justement pour le "côté humain" de notre situation. Sinon, on sait qu’il a rencontré par la suite la direction de Péchiney. Pour le reste, ça n’a pas changé grand chose.

Révolution : Qu’a donné la rencontre avec vos directions syndicales ?

Gérard Barbé : On a été reçu par Thibault, au siège de la CGT à Montreuil. Il voulait me recevoir dans son bureau. On a refusé. On était monté à soixante, et on voulait tous assister à l’entretien. Il a fini par accepter. Je lui ai dit que je le trouvais laxiste, et que la situation actuelle en France était le terrain idéal pour lancer une offensive d’ampleur contre le patronat. Je lui ai dit qu’il devait être le catalyseur d’un grand mouvement. Il nous a expliqué que justement, ce jour-là, il organisait la journée du 22 juin. Alors que les plans sociaux pleuvent, on se lance dans des offensives isolées. On attaque par escarmouche, une semaine ici, l’autre là. Au lieu de s’isoler les uns des autres, il faudrait réunir toutes ces luttes. Et il faut faire ça vite.

Jean-Louis Larqué : Cette coordination du mouvement est une demande de la base. Nous avons besoin, nous à Marignac, de prendre contact avec les syndicalistes de Danone, de Valéo et des autres entreprises où l’emploi est menacé. Nous sommes motivés. Nous voulons lutter tous ensemble. Nous devons construire un mouvement qui rassemble toutes les entreprises touchées par les plans sociaux. Cette situation, où tant d’emplois sont menacés, peut paraître absurde. Mais c’est la réalité. Que nos dirigeants syndicaux en tirent les conclusions !

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