Depuis le 1er juillet, les travailleurs de la communauté Emmaüs de la « Halte Saint-Jean », à Saint-André-lez-Lille (Nord), sont en grève pour protester contre les conditions déplorables dans lesquelles ils sont contraints de vivre et de travailler. Depuis fin mai, ces conditions sont aussi au centre d’une enquête préliminaire pour « travail dissimulé » et pour « traite d’êtres humains ».

« Travailleurs solidaires » ou bagnards ?

Il faut commencer par souligner qu’officiellement les travailleurs d’Emmaüs ne sont pas des salariés, mais des « travailleurs solidaires ». En théorie, ils ne sont soumis à aucun « lien de subordination » vis-à-vis de l’association Emmaüs. Ce statut spécial a été créé par une loi de 2008, qui fut préparée sous l’autorité de Martin Hirsch, un ancien président d’Emmaüs devenu membre du gouvernement Sarkozy : on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

En échange du respect des règles de la communauté et de leur participation au travail, l’association s’engage à garantir à ses « compagnons » un hébergement décent, un accompagnement personnel adapté pour aider à leur « réinsertion », et un soutien financier sous la forme d’une allocation mensuelle d’environ 350 euros. L’avantage, pour Emmaüs, est que ses compagnons ne sont couverts ni par les règles protégeant les salariés, ni par celles qui régissent le secteur de la location immobilière.

Dans leur immense majorité, les compagnons sont des travailleurs extrêmement précaires. Près de la moitié sont des sans-papiers. Ils sont donc particulièrement vulnérables et dépendants vis-à-vis de l’association, qui est souvent leur seule solution pour obtenir un hébergement et un travail. Pour accroître encore cette dépendance, Emmaüs demande aux compagnons qu’ils renoncent à toutes les allocations auxquelles ils pourraient avoir droit. Il leur est interdit, par exemple, de demander à toucher le RSA.

Les compagnons sont donc, pour Emmaüs, une main d’œuvre corvéable à merci, comme le montrent les conditions qui règnent à la communauté de la Halte et que décrivait un article publié en juin par Streetpress. Dans cette communauté, on travaille 40 heures par semaine, pour à peine 150 euros par mois. Et pas question de prendre des arrêts maladie : les compagnons doivent continuer de travailler même lorsqu’ils sont malades ou blessés, ce qui arrive d’autant plus souvent qu’ils ne sont ni formés à utiliser leurs outils de travail, ni équipés des protections nécessaires.

Les mères de famille doivent parfois travailler en portant leur enfant sur le dos, car rien n’est prévu pour l’accueil des enfants en bas âge. Quant aux femmes enceintes, elles ne s’arrêtent de travailler que lorsque l’accouchement est imminent. Loin de « l’économie sociale et solidaire » vantée par Emmaüs, on s’approche de Germinal !

Par ailleurs, tous les travailleurs de la Halte ne sont pas traités de la même façon. Comme le rapporte un travailleur, la direction se livre à des discriminations raciales : « A la Halte, un noir n’a pas le droit de prendre de café, ni même de se reposer. » En avril, la direction a refusé d’accorder un jour de repos aux travailleurs musulmans, pour la fête de l’Aïd. Elle les a même menacés de ne pas leur payer l’allocation du mois entier s’ils ne travaillaient pas ce jour-là.

Enfin, les travailleurs de l’Emmaüs de la Halte vivent sous surveillance : leurs chambres sont régulièrement fouillées en leur absence, tandis qu’une trentaine de caméras ont été installées sur le site pour les observer en permanence. Dans ces conditions, le « travail solidaire » passe de Germinal au bagne !

Exploitation des sans-papiers

Depuis 2010, les communautés d’accueil Emmaüs sont censées être agréées « Organismes d’accueil communautaires et d’activités sociales » (OACAS). Ces structures cotisent auprès de l’Urssaf et tous ceux qui y sont hébergés sont couverts par le régime général de la protection sociale. Enfin, en 2018, la loi Asile et immigration a acté que les sans-papiers pourraient obtenir un titre de séjour s’ils pouvaient justifier de trois années d’activité ininterrompue au sein d’un OACAS. De nombreux sans-papiers acceptent donc de travailler pour Emmaüs, même dans des conditions déplorables, dans l’espoir d’être régularisés.

Les dirigeants de l’Emmaüs de la Halte ont utilisé ce dispositif au maximum. Plusieurs témoins rapportent que les travailleurs sans-papiers qui arrivent à la communauté doivent d’abord passer par une période de « bénévolat ». Durant cette sorte de « période d’essai » sans durée définie, ils ne sont ni rémunérés, ni hébergés, ni nourris. Seuls les plus méritants peuvent ensuite devenir « travailleurs solidaires » et être officiellement accueillis dans la communauté. Certains sans-papiers ont ainsi travaillé gratuitement pendant des mois, en vain. Comme si cela ne suffisait pas, les travailleurs sans-papiers de la Halte ont récemment découvert qu’ils ne seront pas régularisés, dans tous les cas, car la Halte fait partie des cinq communautés Emmaüs qui ne disposent pas d’un agrément OACAS !

Comme le déclare un des travailleurs de Saint-André : « on ne coûte pas cher, mais on rapporte gros. » En 2022, le chiffre d’affaires mensuel de la petite communauté Emmaüs de la Halte aurait dépassé les 30 000 euros.

Mobilisation

Cette combinaison de discrimination raciale, de mensonges et d’exploitation éhontée a fini par provoquer une explosion. Le 1er juillet, la quasi-totalité des travailleurs de la communauté Emmaüs de la Halte ont entamé une grève illimitée. Ils revendiquent le paiement de leurs arriérés de salaires, la régularisation immédiate des grévistes sans-papiers, mais aussi la démission et le passage en jugement de la directrice et du président de la communauté de la Halte, pour traite d’êtres humains. Enfin, ils demandent que l’association Emmaüs – dans son ensemble – soit poursuivie pour travail dissimulé, et que tous les travailleurs d’Emmaüs soient reconnus comme des salariés, et non plus comme des « travailleurs solidaires ».

Après plus d’un mois de grève, les travailleurs de la Halte restent déterminés. S’ils sont soutenus par la CGT du Nord, qui a mis en ligne une caisse de grève, ils sont en butte aux manœuvres de leur direction, qui reste inflexible, mais aussi de la police et même de la Mairie de Saint-André-lez-Lille. Le 27 juillet, les grévistes ont appris que deux arrêtés municipaux avaient été promulgués pour interdire les barbecues et la consommation d’alcool dans une zone « correspondant étrangement au lieu où se tient le piquet de grève », comme le souligne un communiqué des grévistes. Malgré tout, leur mobilisation ne faiblit pas.

Si les conditions de vie et de travail à l’Emmaüs de la Halte sont particulièrement honteuses, elles ne sont pas si différentes de celles qui règnent dans une bonne partie des communautés Emmaüs de France. En 2022, un article de Reporterre avait souligné l’arbitraire qui présidait à la sélection des précaires qui pouvaient être hébergés, et avait apporté des témoignages faisant état d’expulsions, en plein hiver, de « compagnons » malades ou blessés – et donc incapables de travailler. La logique de rentabilité à tout prix qui domine le fonctionnement d’Emmaüs est semblable à celle de n’importe quelle entreprise capitaliste. La seule différence, c’est que l’association peut s’appuyer sur son image charitable et solidaire, ainsi que sur des dispositifs légaux particuliers lui permettant d’exploiter ses travailleurs précaires jusqu’à la lie.

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