Lors du Congrès des urgentistes, début juin, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé la mise en place du filtrage de l’accès aux urgences par le 15 (le SAMU) dans une centaine d’hôpitaux d’ici l’automne.

Concrètement, toute personne souhaitant se rendre aux urgences de l’un de ces établissements devra d’abord s’entretenir au téléphone avec un régulateur du SAMU, qui décidera soit de son admission, soit de sa réorientation vers une autre structure de soin. Selon la ministre, cette mesure permettrait de réduire de 20 % le nombre des passages aux urgences. En réalité, elle ne fera que surcharger le SAMU, sans résoudre le problème de l’engorgement des urgences.

Saturation du 15

En 2022, les « mesures Braun » ont autorisé les hôpitaux à recourir au filtrage de leurs services d’urgences par le 15 lors des périodes dites de « saturation » hivernales ou estivales, liées à des épidémies ou à des canicules, par exemple.

Ces épisodes de filtrage, associés à la pénurie croissante de médecins (qui conduit de plus en plus de patients à appeler directement le 15), ont entraîné une hausse importante du recours au SAMU. Selon une étude de la Direction de la recherche des études de l’évaluation et des statistiques (DRESS), publiée en 2025, ses régulateurs ont traité 20,7 millions de dossiers en 2022, soit une hausse de 48 % par rapport à 2014.

Cette croissance de l’activité n’a pas été accompagnée de l’octroi de moyens supplémentaires, ce qui a provoqué un allongement des délais de réponse. Le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI) souligne que le temps d’attente pour être pris en charge par le SAMU dépasse fréquemment trois à quatre minutes, alors que les autorités sanitaires recommandent un délai inférieur à une minute.

Selon Stéphanie Rist, la régulation permettrait de désengorger les services d’urgence « sans aucunement dégrader l’accès aux soins ». Néanmoins, comme le rappelle le SNPI, dans certaines situations d’urgence, quelques minutes peuvent faire la différence entre la vie et la mort. Par exemple, en cas d’arrêt cardiaque, les chances de survie diminuent de 6 à 10 % par minute sans intervention adaptée. Saturer le 15 plus qu’il ne l’est déjà revient donc à augmenter le risque de retarder les prises en charge les plus urgentes.

Epidémie d’austérité

La vraie cause de l’engorgement des urgences ne se trouve pas dans un manque de régulation, mais dans la faiblesse des moyens. En 2024, la Cour des comptes pointait ainsi les « difficultés d’hospitalisation en aval et […] l’insuffisance des capacités disponibles ». Autrement dit, le problème tient surtout au manque de moyens et de places aux urgences, mais aussi dans les autres services. Cela empêche de renvoyer vers d’autres services les patients arrivés aux urgences, où se créée donc un goulot d’étranglement.

Aujourd’hui, la majorité des 700 services d’urgences du pays connaissent régulièrement des épisodes de saturation. Il s’agit d’un problème majeur de santé publique : l’engorgement augmente le risque moyen de décès de 5 à 15 %, notamment chez les personnes âgées et les patients les plus fragiles.

C’est précisément ce que dénonçaient les soignants lors de la grande grève des urgences de 2019. Ce mouvement fut le plus massif de l’histoire hospitalière, dura plus de six mois et toucha plus de 250 services. Les grévistes considéraient alors qu’une meilleure régulation en amont pouvait effectivement constituer une mesure positive, mais que cela restait secondaire par rapport à leurs revendications essentielles : l’embauche d’infirmiers, d’aide-soignants et de médecins, la réouverture et la création de lits d’hospitalisation, ainsi que la revalorisation des salaires. Mais les promesses faites à l’époque par la ministre de la Santé Agnès Buzyn sont pour une bonne part restées lettre morte. Depuis, l’engorgement n’a fait que s’aggraver.

En vingt ans, plus de 43 000 lits d’hospitalisation ont été supprimés. Chaque jour, des milliers de patients attendent pendant des heures qu’une place se libère dans un service ; certains passent plus de 48 heures sur un brancard. Le véritable fléau qui sape la santé publique depuis des décennies n’est pas l’afflux de patients aux urgences, mais l’austérité qui empêche de les accueillir décemment.

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