Le rejet massif des partis qui ont gouverné la France, ces vingt dernières années, a sans cesse nourri un processus de polarisation politique – vers la droite (RN) et vers la gauche (LFI).
Cela s’est manifesté de façon très claire au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 : Mélenchon (19,6 %) supplantait le candidat du PS (6,4 %) ; Marine Le Pen recueillait 1,2 million de voix de plus qu’en avril 2012.
Ce processus s’est accentué sous le premier mandat de Macron, qui a multiplié les contre-réformes. En avril 2022, Le Pen et Mélenchon totalisaient 1,1 million de voix de plus qu’en avril 2017.
Le deuxième mandat de Macron – marqué par des contre-réformes et une crise inflationniste – a renforcé le rejet du « centre » et de tous les partisans déclarés du statu quo. Résultat : à moins de sept mois du premier tour de l’élection présidentielle, les sondages placent le RN loin devant tous les autres candidats. Quant à Mélenchon, il bénéficie d’une dynamique inédite à ce stade d’une campagne présidentielle, comme le soulignent à la fois les sondages, le succès des meetings de LFI et l’activité croissante de ses « groupes d’action ».
Les angoisses de la bourgeoisie
Les stratèges de la bourgeoisie veulent éviter à tout prix une qualification de Mélenchon au deuxième tour (face à Le Pen, sauf surprise).
D’une part, cela obligerait de nombreux politiciens « centristes » et « libéraux » à soutenir Marine Le Pen, d’une façon ou d’une autre, et donc à révéler l’hypocrisie sur laquelle reposaient les prétendus « Fronts républicains contre l’extrême droite », ces dernières décennies.
D’autre part, quoi qu’en disent des « sondages » totalement prématurés, Mélenchon pourrait l’emporter face à la candidate du RN. En effet, un deuxième tour opposant Mélenchon à Le Pen serait un séisme politique dont les ondes de choc pourraient convaincre des millions de pauvres et d’exploités – parmi les abstentionnistes du premier tour, mais aussi dans l’électorat ouvrier du RN – de voter pour le candidat de LFI.
Ce que la bourgeoisie française redoute chez Mélenchon, ce n’est pas tellement sa personne, ni même en premier lieu son programme : ce sont surtout les couches sociales qui le soutiennent et pourraient se mettre en mouvement pour défendre un gouvernement de LFI face aux énormes pressions que les grands patrons et les marchés ne manqueront pas d’exercer sur lui (grèves des investissements, fuite des capitaux, flambée des taux d’intérêt, campagne médiatique, etc.).
Dans un contexte où la dette publique française est sous une pression croissante des marchés, la bourgeoisie veut absolument éviter le scénario d’un bras de fer avec un gouvernement de LFI, car ce serait potentiellement explosif d’un point de vue économique et social.
Mélenchon est un dirigeant réformiste, mais il n’est pas certain qu’il capitulera aux premiers coups de sifflet du Medef et de la BCE. N’a-t-il pas lui-même déclaré que le peuple devrait se mobiliser pour soutenir un gouvernement de LFI ? Voilà qui ne rassure ni la grande bourgeoisie ni les investisseurs étrangers qui prêtent des centaines de milliards d’euros à l’Etat français, chaque année.
L’électorat « centriste »
Par définition, la polarisation politique mine la base électorale du « centre » (du PS aux Républicains). En 2017 et 2022, cette base électorale demeurait assez large pour permettre à Macron de l’emporter. Du fait de l’effondrement des Républicains, le « Président des riches » a même recueilli 1,1 million de voix de plus en 2022 qu’en 2017, au premier tour. Cependant, il a perdu 2 millions de voix au deuxième tour. Et depuis, le déclin du macronisme s’est nettement accéléré. Les élections municipales de mars dernier, en particulier, furent une débâcle pour les candidats macronistes et ex-macronistes.
Certes, il y a toujours des millions d’électeurs « centristes » (au sens large) dans la petite-bourgeoisie et les couches les plus conservatrices du salariat (retraités compris). Ils se disposent à voter contre « les extrêmes » – car ils s’imaginent, bien à tort, qu’une nouvelle victoire du « centre » serait le gage d’une plus grande stabilité économique et sociale.
La qualification d’un Edouard Philippe (ou de tout autre politicien de ce genre) est donc possible, sur le papier. Mais elle n’est absolument pas acquise, du fait du rejet massif de tous ceux qui ont gouverné le pays au cours des dix dernières années, dont Edouard Philippe.
Casse-tête stratégique
Les stratèges de la bourgeoisie l’ont souligné de longue date : si elles veulent empêcher Mélenchon d’accéder au deuxième tour, les diverses écuries issues du macronisme devront s’entendre pour que, le moment venu, il n’y ait qu’un seul candidat du « bloc central ». Les deux principaux candidats du centre macroniste, Edouard Philippe et Gabriel Attal, ont d’ailleurs annoncé que le moins bien placé, dans les sondages, se désistera au plus tard en février prochain, c’est-à-dire avant la dernière ligne droite de la campagne. En attendant, ils vont s’échanger de nombreux coups de becs et de griffes – au risque de s’affaiblir réciproquement aux yeux de leurs électeurs potentiels.
L’autre impératif stratégique, du point de vue de la bourgeoisie, c’est la division de l’électorat potentiel de Mélenchon. Pour le moment, la direction du PCF est disposée à jouer ce triste rôle. Lutte Ouvrière aussi, naturellement. Mais tout cela ne pèsera pas très lourd en nombre de voix. La bourgeoisie a donc besoin d’une « solide » candidature « de gauche », c’est-à-dire capable de priver Mélenchon de plusieurs millions d’électeurs.
Une candidature de Marine Tondelier – la championne autoproclamée de « l’unité de la gauche » – nous paraît incertaine : la dirigeante des Ecologistes en sortirait laminée et discréditée. Elle y perdrait sans doute le contrôle de son parti, ou de ce qu’il en resterait.
Dans leur croisade contre Mélenchon, les dirigeants du journal Le Monde – comme d’autres stratèges de la bourgeoisie – en sont donc réduits à miser sur celui ou celle qui remportera la pathétique « primaire socialiste ». A les lire, cependant, on sent que les rédacteurs du Monde n’y croient guère eux-mêmes. Et pour cause : quelle que soit la candidature issue de cette primaire, elle sera prise en étau entre Mélenchon et le « centre ». Si elle mène une campagne nettement à gauche, elle apparaîtra comme redondante et inutile par rapport à la candidature de gauche la mieux placée : celle de Mélenchon. Si, à l’inverse, elle mène une campagne modérée, elle prendra plus de voix au candidat du « bloc central » qu’à Mélenchon (soit l’exact contraire de l’effet recherché). C’est une conséquence de la polarisation politique, qui a largement asséché l’espace électoral entre Mélenchon et le « centre ».
La campagne de Mélenchon
Le PCR participe au mouvement de masse qui soutient la candidature de Mélenchon. Bien sûr, nous ne prétendons pas avoir une influence significative sur l’orientation et le résultat de la campagne de LFI – précisément parce qu’il s’agit d’un mouvement de masse, qui dépasse de loin notre influence. D’ailleurs, c’est justement pour accélérer la construction de nos forces – celles du marxisme – que nous apportons un « soutien critique » à la candidature de LFI. Nous lierons la lutte contre la droite et l’extrême droite à l’urgente nécessité de construire un puissant Parti communiste révolutionnaire.
Ceci étant dit, nous interviendrons dans les débats stratégiques sur la campagne de LFI. Au regard du processus de polarisation que nous venons de décrire, nous pouvons déjà affirmer la chose suivante : la direction de LFI commettrait une grave erreur si, dans l’espoir d’élargir son électorat vers le « centre », elle modérait son discours et son programme. Non seulement elle ne gagnerait pratiquement aucun électeur « centriste », ce faisant, mais elle se priverait de très nombreux électeurs potentiels dans les couches les plus exploitées et les plus opprimées de la population.
Autrement dit, si elle veut renforcer ses chances de victoire, LFI doit être en phase avec le processus de polarisation, qui lui dicte une orientation claire : vers la gauche. C’est dans cette direction – et seulement dans cette direction – que LFI pourra élargir nettement sa base électorale.
