Le roman La Montagne magique, de Thomas Mann, est un brillant portrait d’une classe sociale – la bourgeoisie – qui a épuisé sa fonction historique. Dans cet article, Daniel Morley explique notamment comment la Première Guerre mondiale a bouleversé les idées de Mann et posé les bases de son grand roman.
La Montagne magique est un chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle. Sa toile de fond est la crise de la bourgeoisie à l’époque de son déclin.
A travers sa galerie de personnages et le décor des montagnes suisses, ce livre reflète l’impuissance et la confusion des bourgeoisies allemande et européenne. Bien que le récit soit réaliste, le caractère subtilement irréel du décor et des événements renforce cette évocation d’une classe sociale en sursis.
On y suit un jeune bourgeois typique, Hans Castorp, venu rendre visite à son cousin dans un sanatorium de luxe pour tuberculeux, à Davos. Parti pour trois semaines, Hans est aspiré dans l’irrésistible orbite du sanatorium, de son mode de vie « horizontal » et oisif. Le roman retrace les sept étranges années de son séjour et les découvertes politiques, scientifiques et sexuelles qu’il y fait.
L’impact de la Première Guerre mondiale
Mann entreprit d’écrire ce livre en 1912, à l’aube de la Première Guerre mondiale, après avoir rendu visite à sa sœur dans le sanatorium qui va lui servir de cadre. Comme le protagoniste de son roman, il fut examiné par un médecin, qui aurait repéré une légère déficience de ses poumons et lui a recommandé un séjour de quelques mois. L’écrivain résista à l’attrait de cette vie léthargique, mais l’idée de s’y abandonner ne le quitta plus.
Mann était une figure très cultivée de la bourgeoisie allemande. Ses ouvrages reflétaient les contradictions et les crises qui agitaient cette classe au début du XXe siècle. Baignant dans les tourments, les angoisses et l’âme même de la bourgeoisie, il en comprenait bien la psychologie en ces temps de révolution et de contre-révolution. Il était particulièrement sensible à son indécision et à sa division en factions antagonistes : libéraux-progressistes contre ultra-réactionnaires.
Au début de la guerre, Mann partageait l’irrationalisme et le pessimisme de sa classe. Ses philosophes préférés, Schopenhauer et Nietzsche, défendaient un individualisme élitiste – et même, dans le cas de Nietzsche, la domination du monde par des élites. Mann soutenait donc ardemment l’entrée de l’Allemagne dans la Première Guerre mondiale ; il y voyait un moyen, pour les Allemands, de s’assimiler leur propre culture.
Mais les horreurs de la guerre le poussèrent à réviser son point de vue. Il commença à s’inquiéter nettement des dangers de l’irrationalisme nietzschéen et de sa philosophie de domination aristocratique. Il se tourna vers la raison et la science pour guider l’humanité vers un avenir plus juste. Il reprit et rallongea son livre pour en faire un récit épique, nourri par cette crise de la société allemande et européenne dont la guerre était l’expression.
C’est pourquoi Mann conçut La Montagne magique comme une tragédie. Ce récit introspectif, lent et onirique est imprégné par les thèmes de la mort et de la maladie. Il dépeint une atmosphère d’impuissance, comme dans un rêve où les personnages se battraient sous l’eau, sans pouvoir porter de coups.
Un système malade
A son arrivée à Davos, Hans est encore étranger à ce monde. Il vient du « pays plat », comme disent les autres résidents, tels des pirates se moquant des « marins d’eau douce ». En quelques semaines, il découvre une grande variété de personnages, mais aussi les habitudes étranges du sanatorium :
« La maladie est traitée comme une marque d’honneur, la confirmation [pour les patients] de leur appartenance à une élite. Le directeur du sanatorium, Dr. Behrens, les pousse à être fiers de leur mal, et à le désigner comme un “talent”. »
Mann estimait que la culture européenne de l’époque fétichisait la maladie, la mort et un passé idéalisé. Son idée d’un sanatorium rempli de riches hypocondriaques était un coup de génie, le cadre parfait pour illustrer la décadence du capitalisme au stade suprême de son développement.
On avait donné le nom de « Belle époque » aux décennies précédant la Première Guerre mondiale en Europe. C’était une période de croissance économique et d’intégration continentale, sur fond de paix et de stabilité. Mais c’est précisément cet essor qui a préparé la crise impérialiste dont l’apogée fut la catastrophe de la Première Guerre mondiale.
Rétrospectivement, aux yeux d’un bourgeois comme Mann, l’Europe de la Belle époque n’avait rien accompli de décisif. Elle avait seulement glissé, sans le savoir, vers le désastre. Comme le soulignait Marx, il est des décennies où rien ne se passe – et des journées qui concentrent des décennies. Si les quatre années de la Première Guerre mondiale condensèrent des décennies d’histoire, les décennies qui la précédèrent n’eurent guère plus d’épaisseur que quelques jours.
Cette troublante expérience subjective du temps est un thème central du roman. La léthargie du sanatorium symbolise celle de l’Europe dans les décennies précédant la Première Guerre mondiale.
En accumulant beaucoup d’expériences en peu de temps, Hans a l’impression de vivre au sanatorium depuis des siècles, alors qu’il y est arrivé il y a quelques semaines. Mann en tire une réflexion philosophique sur le passage du temps : on dit souvent que l’enthousiasme le fait paraître plus rapide, mais il semble aussi s’étirer quand une période est riche en événements. Dans l’isolement de leur hôtel, ces individus bourgeois malades dissipent leurs derniers jours en flirts et en ragots :
« Attendre signifie devancer, signifie percevoir la durée et le présent non comme un don, mais comme un obstacle, en nier et en détruire la valeur propre, les franchir en esprit. On dit que l’attente est toujours longue. Mais elle est aussi bien ou même plus exactement courte, parce qu’elle dévore des quantités de temps, sans qu’on les vive, ni ne les utilise pour elles-mêmes. On pourrait dire que celui-qui-ne-fait-qu’attendre ressemble à un gros mangeur dont l’organe digestif chasserait la nourriture en quantité sans en tirer la valeur nutritive. »
Cette atmosphère ouatée plonge les patients dans une attitude décadente, ironique ou cynique. Settembrini, qui incarne le dernier représentant de la bourgeoisie progressiste en Europe, en avertit Hans :
« Gardez-vous de l’ironie que l’on cultive ici, ingénieur ! […] Elle devient dérèglement, obstacle à la civilisation, compromis malpropre avec la stagnation, l’abêtissement, le vice. »
Ce livre hautement symbolique est donc le reflet des problèmes de son temps – du point de vue de la bourgeoisie. La barbarie de la Première Guerre mondiale a révélé l’impasse de la société bourgeoise, et Mann était un témoin de son pourrissement intellectuel.
Le génie de Mann fut de percevoir la profondeur et la signification de cette tendance dès le début du XXe siècle, et de trouver le bon cadre pour en donner une expression plausible, en particulier à travers l’indécision de ses personnages. Comme il l’explique au début du livre :
« L’homme ne vit pas seulement sa vie personnelle comme individu, mais consciemment ou inconsciemment il participe aussi à celle de son époque et de ses contemporains […] lorsque l’impersonnel autour de lui, l’époque elle-même, en dépit de son agitation, manque de buts et d’espérances, lorsqu’elle se révèle en secret désespérée, désorientée et sans issue, […] cet état de choses paralysera justement les efforts d’un caractère droit. »
L’impasse de la bourgeoisie
Si ce livre parle d’idées, il peut aussi se lire comme un « roman d’apprentissage », l’histoire d’un développement personnel et d’un passage à l’âge adulte. On s’attache émotionnellement à l’expérience de Hans et à son point de vue d’étranger dans ce curieux environnement. Son parcours personnel apparaît comme une odyssée parmi les idées et les problèmes de la bourgeoisie européenne, qui apparaît à la croisée des chemins – mais se trouve en fait dans une impasse.
Un passage crucial du roman raconte l’engouement romantique de Hans pour une femme russe nommée Clavdia. Elle nous est présentée indirectement, à travers l’agacement qu’il éprouve en l’entendant claquer la porte du réfectoire. Mann décrit admirablement l’obsession de Hans pour ses irritantes manières, et parvient à suggérer au lecteur qu’il n’est pas obsédé par détestation, mais par amour pour elle (ou du moins pour l’image qu’il en a).
La « romance » entre Hans et Clavdia est faite de titillement, d’attente et d’angoisse. Il est bouleversé pendant toute une semaine parce qu’il l’a croisée dans le couloir à un moment inattendu et d’une façon qui suggère qu’elle aurait pu le faire volontairement, juste pour le voir.
Le lecteur en est amusé, mais finit aussi par se prendre à ce cache-cache romantique. Le jeu de Hans avec Clavdia est typique de l’obsession bourgeoise du sanatorium pour les rumeurs, le statut et la forme, dans une atmosphère de politesse gênée. Mann dépeint avec une grande ironie ces individus languissants et anxieux, ces idiots insipides qui tentent de s’intéresser mutuellement en se dérobant des regards.
De même que l’Oblomov de Gontcharov dépeignait l’indolence de l’aristocratie russe du XIXe siècle, l’incapacité de Hans à faire un pas vers Clavdia reflète l’impuissance et l’indécision de la bourgeoisie européenne du XXe siècle.
Irrationalité
Cette ambiance pessimiste et cynique (la « paralysie des efforts »), typique de la bourgeoisie à l’époque de son déclin, nourrit l’essor du mysticisme et d’autres idées irrationnelles. Les nazis en fournirent l’exemple le plus extrême avec leurs fantasmes sur le paganisme d’Europe du Nord.
En résultèrent d’étranges paradoxes, où le mysticisme cohabitait avec les nouvelles avancées de la science et de la technologie. La science était devenue trop complexe pour être comprise par la plupart des gens, ce qui donnait une apparence de magie à ses procédés. Cette confusion entre le réel et l’irréel était au cœur de la littérature « moderniste » de cette époque, dont La Montagne magique est un grand classique.
Dans un chapitre, Hans passe aux rayons X, ce qui implique de mystérieuses procédures, une chambre noire et des lueurs électriques, puis l’étrange spectacle de son propre intérieur affiché sous ses yeux en temps réel. Les rayons X prennent une signification profondément émotionnelle et quasi-spirituelle. Mann les compare à une séance de spiritisme ; pour des gens ordinaires, comme Hans, la technologie apparaît comme une science occulte. De tels individus sont décontenancés par une technologie dont ils finissent par dépendre, comme le souligne Naphta, un important personnage du roman :
« Les aviateurs, disait-il, étaient le plus souvent des individus assez louches, déplaisants, et surtout très superstitieux. Ils emportaient à leur bord des mascottes […] ils crachaient trois fois de côté et d’autre, ils mettaient les gants de prédécesseurs heureux. Comment une déraison aussi primitive se conciliait-elle avec les conceptions philosophiques sur lesquelles s’appuyait leur profession ? »
Le prolongement du séjour de Hans – de trois semaines à sept ans – relève de la même contradiction. Il est motivé par la découverte d’un « point humide » dans ses poumons – et par la hausse de sa température corporelle dans la zone grise entre l’état sain et la fièvre.
Le diagnostic n’est jamais formulé. A un certain stade, le médecin ausculte Hans avec un thermomètre sans graduations, ce qui lui laisse la liberté de déterminer lui-même la température. Les médecins de cet hôpital privé ont évidemment intérêt à utiliser leur maîtrise de la science pour prolonger le séjour de chaque patient. Tout cela contribue à l’atmosphère légèrement irréelle du lieu, où l’on n’est jamais vraiment certain de la vérité objective, et où même les riches patients ne comprennent ni ne contrôlent leur propre situation.
Plus loin, Mann met en scène l’inquiétude que suscitent la science et la vérité à travers les houleux débats opposant Settembrini – un rationaliste fermement convaincu que les républiques bourgeoises libèreront progressivement l’humanité – à Naphta, un jésuite obscurantiste opposé à la science.
Settembrini met en garde contre l’idéalisation des maladies et la fascination pour la mort. Il défend l’usage de la science pour abolir autant de souffrance humaine que possible. Naphta lui répond en dénigrant la science comme « une foi parmi d’autres » :
« Cher ami, il n’y a pas de connaissance pure. […] La foi est l’organe de la connaissance ; l’intellect est secondaire. Votre science sans prémisses est un mythe. Il y a toujours une foi, une conception du monde, une idée, bref une volonté. »
En demandant si « l’atome, cette jolie plaisanterie mathématique de la “plus petite parcelle indivisible” [est] prouvé », il fait écho à d’importants scientifiques de la période (dont Ernst Mach), qui niaient à la fois l’existence de l’atome et celle de toute vérité objective.
Tournant en dérision d’étranges théories sur la taille de l’univers, il explique à Hans que « la naïveté d’un enfant qui croyait que les étoiles étaient des trous dans la toile du ciel, à travers lesquels transparaissait la lumière éternelle » est aussi valable que la croyance en de grandes boules de feu à des années-lumière, sur la base des propos des scientifiques. En cela, Naphta ressemble à n’importe quel intellectuel postmoderne de notre temps. L’un et l’autre reflètent le mysticisme et le pessimisme de la philosophie bourgeoise à l’époque de son déclin.
Aussi négatif et effrayant que soit Naphta, le libéralisme des Lumières que lui objecte Settembrini est devenu si stérile, abstrait et unilatéral qu’il ne parvient pas à convaincre Hans. Sa croyance périmée en l’Etat-nation républicain, comme institution rationnelle et garante de la liberté, paraît fort peu convaincante à l’époque du colonialisme et à l’aube de la Première Guerre mondiale. Il ne parvient pas à répondre aux attaques de Naphta sur l’hypocrisie de l’Etat-nation. La bourgeoisie est incapable de défendre la science et la raison, car elle-même s’appuie sur un système irrationnel et injuste.
Les arguments réactionnaires de Naphta contre le libéralisme sont convaincants, car ils contiennent une bonne part de vérité – comme toujours chez les réactionnaires raillant le monde moderne. Son personnage se caractérise par un goût pour la souffrance et les châtiments, un rejet de la raison et du progrès : c’est un vrai jésuite. Mais il est aussi censé être « communiste », et évoque parfois la nécessité de détruire le monde bourgeois, d’infliger la terreur et d’immenses souffrances à la bourgeoisie.
Ce « communisme » n’est clairement que le masque d’un radicalisme extrême, du penchant de Naphta pour les châtiments violents. Bien que ce ne soit pas une représentation honnête du communisme, c’est un bon aperçu de la façon dont la bourgeoisie le perçoit – comme un désir et une violence aveugles, entravant la marche graduelle du capitalisme vers le progrès.
Mann tombe ici dans une sorte de « théorie du fer à cheval » : le fait d’identifier le communisme à la réaction extrême, en mettant le libéralisme à l’autre pôle. Reste que Naphta demeure un très bon représentant des tendances obscurantistes alimentées par l’impasse du capitalisme.
Neige
Settembrini se considère comme le citoyen bourgeois modèle, luttant pour les Lumières, mais sa lutte n’a rien de concret. Il n’a écrit qu’un article au cours de sa vie. Sa seule activité consiste à brasser de l’air en disputant l’âme bourgeoise de Hans à Naphta.
Mais cette lutte, symptomatique d’une société capitaliste à la croisée des chemins (à l’époque comme aujourd’hui), est trop grandiose pour le pauvre Hans, qui lui préfère la douce léthargie de la vie à Davos. Son indécision, son caractère toujours plus introspectif et son idéalisation de la mort sont typiques de la bourgeoisie – d’alors et de nos jours. Elle est incapable de résoudre les problèmes de son propre système. Comme le résume Hans assez pathétiquement, c’est « une telle confusion » !
Incapable de s’exprimer socialement et émotionnellement, il part à l’aventure dans l’isolement des montagnes qui surplombent le sanatorium. Les vents puissants des sommets lui permettent d’échapper au luxe contrôlé du sanatorium.
Les excursions de plus en plus risquées de Hans illustrent les tendances destructrices de la bourgeoisie impérialiste, son goût pour la mort. Inapte à faire avancer la société, elle ne parvient qu’à plonger l’humanité dans la barbarie.
Le chapitre intitulé « Neige » est à la fois le plus important du livre et le plus terrifiant. Il évoque admirablement la puissance sublime des forces naturelles, la vitesse à laquelle elles peuvent submerger la fragilité des hommes, et la révérence qu’on éprouve face à des rangées de vastes montagnes arides. Les périlleuses aventures de Hans, dans ces montagnes, évoquent le désir étrange et irrationnel de sauter dans le vide.
Si Hans est timide et sujet aux ruminations dans le cadre du sanatorium, l’isolement des montagnes le rend courageux, et même téméraire. Comme au sanatorium, il est attiré par la mort.
Mais la dure et brutale réalité des montagnes le terrifie soudainement. Après s’être évanoui dans des rêves dérangeants, Hans émerge transformé et déclare : « au nom de la bonté et de l’amour, l’homme ne doit pas accorder à la mort la moindre emprise sur ses pensées. »
C’est évidemment une évocation de l’horreur et du « réveil » de Mann lui-même pendant la Première Guerre mondiale. C’est la seule phrase en italique de tout le livre, ce qui indique que Mann communique ici sa propre conviction : le rejet à la fois de la révolution et de la réaction, qui, selon lui, donnent à la mort « une emprise sur ses pensées ».
Il faut noter que Mann termina ce chapitre en juin 1923, alors que l’Allemagne traversait une crise révolutionnaire. En octobre de la même année, cette crise culmina dans un soulèvement communiste avorté, puis dans le « putsch de la brasserie » mené par Hitler, en novembre. Les idées de Mann reflétaient fidèlement l’angoisse de la bourgeoisie allemande, coincée entre les fascistes et la perspective de la révolution socialiste.
Mann espérait que la jeune République de Weimar signerait la victoire « de la bonté et de l’amour ». En vain. La victoire des nazis, en 1933, acheva de plonger la bourgeoisie allemande dans l’irrationalisme, la barbarie et la mort. En cherchant sincèrement une issue pour la culture bourgeoise européenne, Mann ne pouvait que révéler son absence.
Décadence
C’est cette sincérité qui fait de La Montagne magique un chef-d’œuvre. Malgré le caractère symbolique de ses personnages, ce ne sont pas « de simples silhouettes, ni des paraboles vivantes », comme le redoutait Mann lui-même. Le lecteur parvient à la fois à percevoir leur caractère symbolique et à s’attacher à leurs émotions. Comme l’écrivait Engels à propos d’un roman de Minna Kautsky, « chacun d’entre eux est à la fois un type et un individu défini, un “Dieser” [ceci] comme disait le vieux Hegel, et c’est ce qu’il faut. »
A travers le roman, Mann démontre sa maîtrise complète de l’art littéraire, conjuguant sans effort des descriptions précises et réalistes avec un puissant symbolisme aux images magiques. Mais le plaisir, à la lecture de ce livre, découle surtout de la portée de ses idées. C’est un roman profondément philosophique, et c’est ce qui fait sa force. L’écriture de Mann est si riche, ironique, amusante et profonde que le lecteur y reste accroché, malgré son caractère hautement philosophique et symbolique.
Aujourd’hui encore, et même plus qu’alors, la bourgeoisie est divisée entre les libéraux – soi-disant progressistes – et les irrationalistes rejetant le progrès. Elle continue de glisser en somnambule vers le désastre, impuissante face à ses propres crises.
Un siècle après sa parution, le portrait d’une bourgeoisie languissante et décadente, dans La Montagne magique, n’a rien perdu de sa pertinence. C’est un aperçu de la mentalité d’une classe inutile et réactionnaire, qui devra être renversée pour que reprenne la marche du progrès – et que la science puisse se déployer au profit de l’émancipation de l’humanité.
