L’Institut La Boétie, animé par la France insoumise (LFI), a récemment consacré un ouvrage au rapport de la gauche « de rupture » à l’Etat. A l’approche de l’élection présidentielle, et alors que Mélenchon promet d’engager une « révolution citoyenne » s’il parvient au pouvoir, il s’agit effectivement d’une question brûlante.
Un instrument de la classe dirigeante
Nous l’avons souvent signalé : un gouvernement insoumis se heurtera à de fortes pressions économiques s’il tente d’appliquer son programme. Des investisseurs menaceront de délocaliser leurs entreprises. Les marchés financiers feront grimper les taux d’intérêt sur la dette publique. Bolloré, Drahi, Niel et compagnie utiliseront leurs empires médiatiques pour semer et amplifier la panique.
Mais, pour contrecarrer l’augmentation des salaires, des dépenses sociales et la taxation du capital, la classe dirigeante pourra aussi compter sur la résistance de son appareil d’Etat. Les hauts fonctionnaires des ministères et des préfectures, les magistrats, tout comme les officiers de l’armée et de la police, ont été formés, sélectionnés et entraînés pour assurer le maintien de l’ordre capitaliste existant. Ils seront extrêmement réticents à servir les projets « collectivistes » du président Mélenchon, qui contredisent leurs convictions et habitudes les plus ancrées – et leurs propres intérêts matériels.
Le rôle fondamental de l’Etat sous le capitalisme est d’ailleurs apparu en pleine lumière, ces dernières années, avec la répression des Gilets jaunes et du mouvement pour la Palestine, la réquisition manu militari de salariés lors des grands mouvements de grève, la multiplication des violences policières, et l’impunité accordée à ces dernières. Comme l’expliquait Lénine dans L’Etat et la Révolution (1917), « l’Etat est un organisme de domination de classe, un organisme d’oppression d’une classe par une autre ». Il consiste, en dernière analyse, en « détachements spéciaux d’hommes armés » au service des possédants. Telle était déjà la position de Marx, qui appelait lors de la Commune de Paris à « briser la machine bureaucratique et militaire » de l’Etat bourgeois. [1]
Une « refondation démocratique » ?
Dans L’Etat et la révolution citoyenne (2026), les théoriciens de LFI sont forcés de le reconnaître : l’Etat « apparaît comme une force de plus en plus arrimée aux intérêts des dominants, et de plus en plus éloignée du peuple. » Mais ils rejettent la conception marxiste qui fait de l’Etat un « simple instrument de la domination capitaliste ». Selon eux, l’Etat serait un « champ de bataille », « l’enjeu d’une lutte des classes », utilisable aussi bien par les capitalistes que par les travailleurs.
Comme l’écrit Mélenchon en fin d’ouvrage, « l’Etat n’est pas l’ennemi. L’ennemi, c’est son utilisation contre l’intérêt général humain ». Le candidat insoumis prône donc une « refondation démocratique » de l’Etat français, au service de la « souveraineté populaire ». Pour y parvenir, expliquait-il dans une présentation du livre le 16 septembre dernier, il suffirait de mettre au pas les gardiens armés de l’ordre bourgeois :
« Il va falloir qu’ils obéissent. Les militaires l’ont toujours fait. […] Et j’imagine que si j’étais élu, ils continueraient à obéir. Je le leur recommande. [Quant à] la police […] qui incarne la loi, normalement, il n’est pas possible que continue cette désobéissance permanente que sont les comportements racistes, les contrôles aux faciès et ainsi de suite. Désormais, donc, la police devra obéir et, pour qu’elle y soit invitée, elle sera réformée de la cave au grenier. »
Mais les comportements racistes et violents qui gangrènent l’institution policière « de la cave au grenier » ont bien peu à voir avec de la « désobéissance ». Ils résultent d’un climat général, alimenté par la propagande nationaliste des instructeurs et des hauts gradés, la croisade des médias bourgeois contre les musulmans et les immigrés, et des décennies d’impunité judiciaire. La bourgeoisie a besoin d’une police raciste et violente, car elle a besoin du racisme pour diviser les travailleurs et de la violence pour les intimider. Un monstre pareil ne se « réforme » pas : on ne peut que le briser, avec le reste du système et de la machine d’Etat. [2]
Quant aux officiers de l’armée, les « recommandations » de Mélenchon ne suffiront pas à assurer leur obéissance. Rappelons qu’en avril 2021, vingt généraux en retraite menaçaient, dans Valeurs actuelles, d’une intervention militaire de leurs collègues d’active et d’une « guerre civile » pour la « protection de nos valeurs civilisationnelles » face aux ravages de « l’antiracisme », aux « hordes de banlieue » et à la « violence » des manifestants de gauche. Dans les conditions actuelles, un coup d’Etat militaro-policier serait une aventure bien trop risquée pour la classe dirigeante, car il risquerait d’enflammer encore davantage la lutte des classes. [3] Mais les échelons supérieurs de l’armée et de la police résisteront de toutes leurs forces aux tentatives de réformes d’un gouvernement insoumis.
Services publics et « double pouvoir »
Cependant, précise Mélenchon, « L’Etat, ce n’est pas seulement la police et l’armée ». Si les auteurs de L’Etat et la révolution citoyenne rejettent la conception marxiste de l’Etat comme « organisme d’oppression d’une classe par une autre », c’est parce qu’« au siècle dernier, l’Etat a été le lieu d’un compromis entre le capital et la souveraineté du peuple. Il a ainsi permis à de nombreuses conquêtes populaires – services publics, droits sociaux, libertés fondamentales… – de s’abriter en son sein. » Le développement des services publics et de la Sécurité sociale après la Seconde Guerre mondiale, en particulier, constituerait un « puissant levier d’émancipation » pour les travailleurs, voire la base d’un « double pouvoir » : « l’ouverture d’un espace d’expérimentation politique, pour tester de nouvelles formes de production ».
Il est vrai que l’Etat assure aujourd’hui des missions de service public en plus de ses tâches de « maintien de l’ordre ». Le financement des hôpitaux, des écoles et des allocations sociales aide d’ailleurs à justifier celui des gaz lacrymogènes, des prisons et des chars d’assaut – en donnant à l’Etat l’apparence de l’intérêt général. Mais il s’agit seulement de concessions accordées aux travailleurs pour les dissuader de se révolter, de « conquêtes populaires » arrachées de haute lutte. Et, comme les insoumis le constatent eux-mêmes, ce « compromis » social est constamment menacé par les attaques austéritaires de la bourgeoisie. Le démantèlement des services publics et de la protection sociale tend à réduire l’Etat à sa fonction essentielle : la défense de la propriété des capitalistes.
Il en va de même des libertés démocratiques (droit de grève, liberté d’expression, de réunion, etc.), qui permettent l’activité des syndicats et des partis de gauche dans le cadre du régime bourgeois. Les organisations des travailleurs ont conquis par la lutte leur droit à l’existence. La classe dirigeante les tolère, dans la mesure où une apparence de démocratie favorise la paix sociale. Mais un vernis démocratique ne change pas la nature de l’exploitation capitaliste. Comme le soulignait Trotsky, ces conquêtes n’ont de sens que si elles servent de « bases d’appui de démocratie prolétarienne à l’intérieur de l’Etat bourgeois » pour renverser ce dernier. [4]
Etat bourgeois et Etat ouvrier
La confusion des théoriciens de la France insoumise à l’égard de l’Etat bourgeois reflète, au fond, leur ambivalence générale face au capitalisme. En insérant des éléments d’« économie mixte » (entreprises publiques, coopératives) et de « double pouvoir » dans le système actuel, ils espèrent l’aménager jusqu’à le vider de sa substance, sans avoir à le renverser d’un coup. Ce raisonnement part de la perspective – totalement erronée – que les grands capitalistes se laisseront déposséder sans opposer de résistance, ou du moins qu’il suffira de quelques mobilisations populaires pour les convaincre de dissoudre leurs fortunes dans un joyeux « collectivisme » républicain.
En réalité, comme le démontre Lénine dans L’Etat et la Révolution (que l’ouvrage ne mentionne qu’une seule fois, dans une note de bas de page), les maîtres de la société seront prêts à tout pour conserver leurs privilèges et disposent de toutes les ressources possibles pour les défendre. Le seul moyen de les désarmer sera de tout leur prendre – les banques, les médias, les entreprises – et de balayer leur appareil d’Etat, qui ne pourra jamais nous servir loyalement. Pour mener cette expropriation, les travailleurs auront besoin de leur propre appareil de coercition – un Etat ouvrier – constitué sur la base des organes de lutte de leur classe (assemblées, comités, syndicats, etc.).
Au lieu de protéger les privilèges d’une petite minorité d’exploiteurs contre la masse des exploités, cet Etat révolutionnaire s’appuiera sur la participation démocratique de l’immense majorité de la population pour mater la résistance des anciens accapareurs. Il n’aura donc pas besoin d’entretenir une bureaucratie privilégiée et des corps d’hommes armés au-dessus du reste de la société. En ce sens, ce ne sera qu’un « demi-Etat » (selon la formule de Lénine), un Etat en voie d’extinction, qui perdra progressivement son caractère de contrainte.
Détruire l’appareil bureaucratique et militaire actuel – l’Etat bourgeois – et le remplacer par une démocratie des travailleurs – un Etat ouvrier – est indispensable pour en finir avec le système capitaliste. Toutes les révolutions qui ont tenté de contourner ce problème ont été défaites, sinon écrasées dans le sang. En semant des illusions à ce sujet, les théoriciens de LFI désarment d’avance leur « révolution citoyenne » face à un ennemi puissant, expérimenté, et très bien organisé.
[1] K. Marx, Lettre à L. Kugelmann, 14 avril 1871
[2] A ce sujet, lire « “Désarmer” et “réformer” la police ? »
[3] A ce sujet, lire « Qu’est-ce que le bonapartisme ? Réponse à Révolution permanente »
[4] L. Trotsky, La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, janvier 1932
