Ce texte est le complément d'un long article sur la révolution italienne de 1943-1948.
La classe capitaliste a ouvertement soutenu le régime fasciste et collaboré avec lui, ainsi qu’avec les nazis une fois l’Italie occupée. Quand le régime fut finalement vaincu et que les partisans entrèrent dans toutes les grandes villes du nord, les patrons prirent la fuite, car ils étaient effrayés par le sort que leur réservait une classe ouvrière radicalisée.
Les usines passèrent de facto sous le contrôle des ouvriers. La bourgeoisie craignait d’être expropriée par des travailleurs conquérant le pouvoir. Mais les dirigeants du PCI ne travaillaient pas du tout dans ce sens. Au contraire, leur objectif était de normaliser les relations avec le patronat.
L’état d’esprit de la base ouvrière du PCI était tel que même sa fédération locale de Turin était imprégnée de l’idée du pouvoir ouvrier. Togliatti et Di Vittorio, le secrétaire général de la Confédération Générale du Travail italienne reconstituée (CGIL), durent intervenir personnellement pour contenir « l’ouvriérisme » qui infectait le parti à Turin.
Une fois les travailleurs soumis à la pression de la direction du parti, le PDG de Fiat, Valletta, et son propriétaire, Giovanni Agnelli, furent en mesure de regagner le contrôle de l’usine.
Cela se répéta dans de nombreuses usines, dont les patrons ne purent reprendre le contrôle que grâce à la ligne adoptée par les dirigeants du PCI. Dans plusieurs cas, les patrons appelèrent ouvertement à l’aide les dirigeants communistes siégeant au CLN.
A la suite d’un conflit au sujet du pouvoir dont pouvaient disposer les travailleurs de l’usine Magneti Marelli à Milan, le CLN de la région lombarde publia une circulaire destinée aux CLN d’entreprise, dans laquelle il stipulait clairement que :
« Les CLN d’entreprise doivent à tout prix agir au sein de l’entreprise en vue de l’intérêt du gouvernement et de la nation. [...] Ils n’agissent pas, et ne doivent pas agir, en faveur des intérêts particuliers des travailleurs de telle compagnie particulière. Sur tous les problèmes, le CLN doit toujours assumer le rôle d’un organe de gouvernement et de justice nationale, et non celui d’un organe de classe et de démagogie. [...] Si, à un moment donné, le CLN est en situation de devoir assumer une attitude et des initiatives contraires à ce qui semble être l’intérêt immédiat des travailleurs, il doit avoir le courage de le faire. Il ne doit pas craindre de perdre sa popularité, même en prenant des décisions pour ainsi dire impopulaires. » [1]
Et en effet, une telle approche était « impopulaire », de sorte que, bien souvent, ces comités de gestion mirent en place un contrôle ouvrier de la production, ce que les patrons n’étaient pas disposés à tolérer.
Prenons l’exemple de la célèbre usine Fiat de Mirafiori, à Turin, dans laquelle travaillaient plus de 20 000 ouvriers. Suite aux élections du comité de gestion, 6 membres sur 7 appartenaient au PCI. Le parti obligea ces élus à démissionner, puis proposa que les représentants des « cols bleus » et des « cols blancs » soient élus séparément, de façon à garantir la présence de trois représentants des « cols blancs », pour quatre ouvriers.
Suivant cette nouvelle procédure, furent élus au comité deux membres du PCI, deux du PSIUP, un Démocrate-Chrétien, un du Parti d’Action et un sans parti. L’objectif était clairement de se débarrasser de la majorité communiste qui avait été élue par la masse des ouvriers, afin d’apaiser les craintes des patrons.
De telles manœuvres se sont répétées dans les grandes usines du nord. Il s’agissait d’une « contre-révolution sous une forme démocratique », concrètement appliquée dans chaque lieu de travail. Les capitalistes reprenaient le pouvoir, et il ne fallut pas attendre longtemps pour assister à une féroce contre-offensive contre tous les ouvriers qui avaient osé défier la loi des patrons, dans les usines.
[1] Cité in S. Vento, F. Levi, P. Rugafiori, Il Triangolo industriale tra ricostruzione e lotta di classe 1945-48, Feltrinelli, 1974, p.131 – notre traduction

