Ce lundi 27 juillet, le tribunal de commerce de Toulouse s’est prononcé sur la situation des deux usines de pâte à papier Fibre Excellence : la procureure requiert la liquidation du site de Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône. L’autre site, celui de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), s’est vu, jeudi 30 juillet, accorder un sursis d’un mois, le temps de laisser à la direction de l’usine la possibilité d’étudier une autre offre de reprise avancée par un nouvel investisseur.
Comme toujours, les grands perdants de ce jeu de chaises musicales entre l’Etat et le patronat sont les salariés : les deux sites totalisent près de 700 emplois directs, mais représentent aussi environ 10 000 emplois indirects, induits par la filière bois, les transports, etc. Autant de femmes et d’hommes maintenus dans l’incertitude, autant de familles sacrifiées – dans des territoires parfois déjà très mal en point.
Déclin industriel
Fibre Excellence est le premier producteur français de pâte à papier marchande (avec laquelle on fabrique du papier, du papier hygiénique ou encore des emballages cartonnés). Fin avril, elle était placée en redressement judiciaire. Cette situation marquait l’aboutissement de longs mois de difficultés : mi-octobre dernier, par exemple, la production du site de Saint-Gaudens était suspendue jusqu’à la fin novembre – une « mesure préventive », selon l’entreprise. La presse attribue les problèmes du groupe à la hausse du prix du bois, à la baisse de la demande en pâte à papier, et à la concurrence internationale. C’est juste, mais la crise de l’industrie papetière n’est pas récente : depuis le début des années 2000, à l’échelle mondiale, la numérisation croissante de l’administration et des processus de production réduit la demande en pâte à papier – un clou enfoncé par la crise de 2008.
Dans le même temps, l’industrie papetière s’est fortement concentrée entre les mains de grandes entreprises à l’échelle mondiale : la Chine s’est imposée comme premier pays producteur de papier, suivie du Brésil (premier exportateur de pâte marchande), tandis que les usines situées en France (y compris celles appartenant à des groupes étrangers) ne pouvaient pas concurrencer ces mastodontes – du fait, notamment, de la taille de leurs capacités de production, mais aussi par manque d’investissements des capitalistes du secteur face à la nécessité de moderniser les infrastructures.
Dans ce contexte, début 2026, l’Etat s’est déclaré prêt à soutenir Fibre Excellence à grands coups d’aménagements, mais cela n’a pas suffi à convaincre l’actionnaire indonésien Jackson Wijaya – propriétaire de plusieurs grands groupes papetiers, qui s’est retiré de Fibre Excellence au mois d’avril. Le fabricant de pâte à papier rejoignait ainsi le vaste cimetière industriel du capitalisme français.
Début juillet, c’est finalement le banquier d’affaires Matthieu Pigasse qui s’est porté candidat à la reprise de Fibre Excellence – à la demande, notamment, de Sophie Binet, et avec le soutien des élus locaux. Son offre nécessitait un soutien important de l’Etat – la bagatelle de 110 millions d’euros, se traduisant entre autres choses par une baisse du prix du bois (fourni par l’ONF) et le rachat par EDF (à un taux plus élevé qu’auparavant) de l’électricité produite par les usines sous forme de biomasse. Celui que les médias appellent le « milliardaire de gauche » conditionne donc son « soutien » aux salariés à un investissement massif d’argent public ! Le gouvernement n’a pas soutenu l’offre de Pigasse, qui a finalement été rejetée ce lundi, par jugement du tribunal de commerce.
Salariés en lutte !
Les travailleurs de Fibre Excellence n’ont pas attendu patiemment que d’autres décident de leur sort : au cours des sept derniers mois, les organisations syndicales ont organisé plusieurs rassemblements et manifestations, en Haute Garonne comme dans les Bouches du Rhône. A mesure que la situation s’embourbait, les salariés ont durci leurs modes d’action : au petit matin du 21 juillet, les ouvriers de Saint-Gaudens ont commencé à occuper l’usine, installant à l’entrée du site des troncs d’arbre, des cuves d’eau et des barnums.
Dans La Vie Ouvrière, les salariés s’exclamaient : « Si Fibre excellence est placée en liquidation judiciaire, nous resterons là ». Peu de temps après, leurs camarades de Tarascon leur emboîtaient le pas.Au micro de France 3 Occitanie, le délégué CGT Nicolas Bruel déclarait alors : « C'est notre usine, notre cellulose. On la met sous protection. » Auprès de Mediapart, Jean-Michel Bulinge (délégué CGT à Tarascon) le confirme : « Sur site, on est déjà en train de se mettre en place pour intensifier le blocage. Il est hors de question qu’un ferrailleur mette un pied dans l’usine pour la démanteler et tout emporter ! » Nous sommes entièrement d’accord : l’occupation de l’usine montre dans les faits que ce sont les travailleurs qui en sont les véritables maîtres. Par leur mobilisation, ce sont aussi les seuls à pouvoir la protéger contre la casse sociale.
C’est pourquoi les travailleurs en lutte ne doivent avoir aucune illusion dans les promesses d’un homme d’affaires – qui n’a de « progressiste » que le qualificatif que lui décernent ses amis patrons de presse. La CGT, en particulier, ne devrait pas nourrir de telles illusions, mais au contraire les combattre en appelant à durcir le mouvement. Les salariés doivent poursuivre l’occupation, s’approprier leur outil de travail et, sur cette base, lutter pour la nationalisation de l’entreprise sous leur contrôle : ce sont eux qui font tourner les usines, c’est à eux de décider !
Nous appelons nos lecteurs à donner à la caisse de grève mise en place par l’UD CGT de Haute-Garonne, et à la partager.

