Le concept de privilège est au cœur des théories « intersectionnelles ». Elles affirment que les individus ne subissant pas directement une oppression donnée (racisme, sexisme ou autre) sont – de ce fait et sous cet angle – « privilégiés ». Par exemple, les blancs n’étant pas victimes du racisme, ils sont tous « privilégiés », qu’ils soient smicards ou milliardaires. A ce tarif, l’écrasante majorité de la population française est, sous un certain angle, « privilégiée » : les hommes, les blancs (hommes et femmes), les hétérosexuels (idem), etc.
Les partisans de cette théorie affirment que les individus « privilégiés » ont objectivement intérêt au maintien des oppressions correspondantes, puisque celles-ci seraient la source de leurs « privilèges ». En conséquence, la lutte collective, unitaire et massive de toutes les catégories d’opprimés contre toutes les oppressions serait inconcevable – ou du moins très problématique – faute d’intérêts communs permettant de souder cette lutte. Celle-ci est donc renvoyée au second plan, voire écartée, au profit d’un travail introspectif de chaque individu « privilégié », qui devra s’efforcer en toute occasion de renoncer à ses « privilèges ». C’est le fameux « check tes privilèges », que l’anthropologue Ary Gordien résume ainsi : « L’idée, c’est de prendre conscience […] de ces mécanismes-là au quotidien, et accepter de perdre une partie de son pouvoir, tout en étant solidaire des luttes antiracistes, féministes, etc., pour permettre aux autres personnes dominées […] d’acquérir les mêmes avantages ». [1]
Un point de vue de classe
Cette théorie est complètement fausse (et, dès lors, réactionnaire). Il n’est pas vrai que tous les individus ne subissant pas telle oppression ont objectivement intérêt à son maintien. Prenons l’exemple du racisme. Dans les années 1970, l’économiste américain Michael Reich a étudié les inégalités de revenus entre travailleurs noirs et blancs dans 48 villes des Etats-Unis. Il a comparé cette inégalité raciale avec celle qui existait au sein de la population blanche. Résultat : plus l’écart entre salariés noirs et blancs était important, plus les inégalités économiques étaient importantes au sein de la population blanche elle-même. Et pour cause : l’existence d’une couche de salariés noirs opprimés (et donc moins payés) était un moyen de pression, entre les mains des patrons, pour faire accepter des salaires plus bas aux travailleurs blancs. Loin d’apporter un avantage aux travailleurs blancs, l’oppression des noirs exerçait une pression à la baisse sur leurs salaires.
Ce mécanisme est à l’œuvre dans toutes les oppressions, qui ont toutes été créées par les classes dirigeantes pour défendre leur domination. L’oppression des femmes est apparue avec les premières sociétés de classe – pour défendre la propriété privée. Le racisme « moderne » (basé sur la couleur de la peau) a été inventé aux XVIe et XVIIe siècles par la bourgeoisie et la noblesse – pour justifier la colonisation et l’esclavage. De nos jours, toutes les oppressions sont entretenues par la bourgeoisie dans le but de diviser la classe ouvrière et détourner son attention des véritables causes de la régression sociale, de la misère et du chômage.
Les vrais privilégiés
Faute d’un point de vue de classe, les théories « intersectionnelles » tombent sans cesse dans le grotesque. Par exemple, sur le site internet d’« Histoires crépues », on apprend que les « expériences » individuelles d’« un sans-abri blanc » et d’« un sans-abri noir » sont « différentes », car le SDF blanc « bénéficiera, même dans la rue, d’une “marge de manœuvre” plus large » que le SDF noir. Du fond de leur détresse, les SDF blancs doivent donc « prendre conscience » de leur « marge de manœuvre » et ne pas oublier de « checker leurs privilèges » !
La lutte contre les oppressions est trop importante pour être confiée à ce genre de « théoriciens ». En premier lieu, il faut désigner les véritables privilégiés : c’est la grande bourgeoisie. Elle, oui, a objectivement intérêt à maintenir l’exploitation et les oppressions, qui sont la condition de son pouvoir, de sa fortune et de ses privilèges. Et donc, tous les exploités et tous les opprimés doivent unir leurs forces dans une lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie – non pour lui demander de « checker ses privilèges », mais pour l’exproprier, la renverser et jeter le capitalisme dans les poubelles de l’histoire.
[1] Sur France Culture, le 24 juin 2020.

