Le 16 avril, les députés macronistes retiraient leur proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme ». Déposé en novembre 2024 par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français de l’étranger (qui regroupe les Français expatriés dans plusieurs pays, dont Israël), ce texte faisait un amalgame délibéré entre l’antisémitisme et l’antisionisme. Il a provoqué une indignation et une mobilisation croissantes qui ont contraint les macronistes à reculer, du moins temporairement.
Le contenu de la loi
Caroline Yadan est un soutien indéfectible de l’Etat d’Israël et du sionisme. En octobre 2024, elle prônait publiquement la poursuite de l’envoi d’armes à Israël lorsque Macron évoquait un possible embargo. En décembre 2024, elle attaquait l’ONG Amnesty International, qui avait affirmé qu’Israël menait un « génocide » à Gaza. Et ainsi de suite.
Sans surprise, sa proposition de loi reprend un leitmotiv de la propagande du gouvernement israélien, qui confond allègrement antisionisme et antisémitisme. Le texte de loi affirmait que « la haine de l’Etat d’Israël est aujourd’hui consubstantielle à la haine des Juifs ».
En réalité, sous couvert de « lutte contre l’antisémitisme », ce type d’argumentaire nourrit la haine des Juifs, comme nous l’écrivions en octobre 2024 : « Alors que des milliards de personnes, à travers le monde, sont les spectateurs horrifiés de la boucherie orchestrée par le gouvernement israélien, les propagandistes sionistes qui prétendent “défendre les Juifs” répètent en boucle : “si vous êtes contre ce carnage, c’est que vous êtes antisémite !”. Ce faisant, ils contribuent à détourner contre les Juifs une partie de la colère provoquée par les crimes du sionisme. »
Soit dit en passant, cet argumentaire nie le fait, pourtant notoire, que de très nombreux Juifs du monde entier s’opposent au sionisme et à la politique criminelle de l’Etat d’Israël. D’après les critères de Caroline Yadan, ils seraient donc antisémites ?
Après avoir indûment associé tous les Juifs de la planète aux crimes de l’Etat d’Israël, la proposition de loi Yadan voulait aussi étendre le délit d’« apologie du terrorisme » en sanctionnant « des propos publics présentant des actes de terrorisme comme une légitime résistance ». Cela signifie que des déclarations ne soutenant pas explicitement un acte « terroriste », mais soulignant qu’il s’agit d’une forme de résistance à l’occupation israélienne de la Palestine, auraient pu être poursuivies et condamnées. De facto, si cette loi avait été adoptée, tout soutien à la cause palestinienne aurait été passible d’une peine de prison et d’une amende pouvant atteindre 75 000 euros.
Le texte créait aussi un nouveau délit, celui de « négation d’un Etat » et d’« apologie de sa destruction ». D’après la proposition de loi, « l’appel à la destruction de cet Etat, parce qu’il forme un collectif de citoyens juifs, est une manière détournée de s’attaquer à la communauté juive dans son ensemble ». Là encore, l’amalgame est total : en réalité, le mot d’ordre de « destruction de l’Etat d’Israël » peut recouvrir des sens très différents. A un extrême, il peut désigner la volonté de chasser tous les Juifs de la région ; mais il peut aussi désigner la volonté de détruire l’actuel Etat israélien, ségrégationniste et raciste, pour construire un autre Etat, plus égalitaire, dans lequel les Juifs bénéficieraient des mêmes droits que les autres citoyens. D’ailleurs, c’est notamment à cause de cette possible confusion que notre parti, le PCR, n’a pas adopté ce mot d’ordre. Mais cela ne justifie en rien son interdiction !
De manière générale, les marxistes s’opposent au fait d’interdire telle opinion ou tel discours politiques au moyen d’une loi de l’Etat bourgeois. Le racisme et l’antisémitisme doivent être combattus par le mouvement ouvrier, mais ils doivent l’être avec ses propres armes, par des mobilisations des travailleurs et de la jeunesse, en s’attaquant à ce qui nourrit ces oppressions : le capitalisme et l’impérialisme. En reconnaissant à l’appareil d’Etat bourgeois le droit de choisir ce qui peut ou ne peut pas être dit publiquement, on lui donne des armes qu’il utilise contre le mouvement ouvrier.
Deux poids, deux mesures
C’est d’ailleurs ce qui se passe depuis le 7 octobre 2023. Sous prétexte d’« apologie du terrorisme », la bourgeoisie française a déclenché une vague de répression visant à faire taire les voix pro-palestiniennes et à attaquer le mouvement ouvrier, et en particulier la France insoumise.
Ces deux dernières années, la députée Rima Hassan (LFI) a été la cible de 16 poursuites judiciaires, dont 13 ont été classées sans suite. En avril 2024, le secrétaire fédéral de la CGT du Nord était condamné à un an de prison avec sursis pour avoir diffusé un tract soulignant la responsabilité des « horreurs de l’occupation » israélienne dans le processus qui a mené au 7 octobre 2023. Il a fallu deux ans de bataille judiciaire pour qu’il soit finalement relaxé. Au total, des centaines de militants ont été poursuivis devant la justice pour avoir proclamé leur soutien à la cause du peuple palestinien.
Pendant que la classe dirigeante réprime toute critique d’Israël, elle encourage le racisme et l’islamophobie. L’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis en a fourni une illustration particulièrement éloquente : sur des plateaux de télévision, des intervenants n’ont pas hésité à le comparer à un « grand singe » ou à un « chef de tribu primitive ».
Une manœuvre ratée
Ironiquement, l’échec de la loi Yadan a été provoqué par une manœuvre de Caroline Yadan elle-même. La députée a tenté d’avancer la date du vote sur la loi, dans l’espoir de la faire adopter « par surprise ».
Le contexte international n’était pas étranger à cette manœuvre. Israël continue de bombarder régulièrement la bande de Gaza, occupe le sud-ouest de la Syrie, mène des raids meurtriers en Cisjordanie – où les meurtres de Palestiniens par des colons juifs sont devenus systématiques. Depuis fin février, Israël participe à la guerre américaine contre l’Iran. L’armée israélienne en a même profité pour envahir et bombarder massivement le Liban.
En outre, le 30 mars, le Parlement israélien a adopté une loi instaurant la peine de mort – en cas d’acte « terroriste » – pour les seuls Palestiniens ! Le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a célébré l’adoption de cette loi ouvertement discriminatoire en offrant le champagne dans les couloirs du parlement, pin’s en forme de nœud coulant à la boutonnière…
Dans ce contexte, on comprend que Caroline Yadan ait jugé urgent de faciliter la répression de toute critique de la « seule démocratie du Moyen-Orient » !
La révélation publique de sa manœuvre, qu’elle expliquait dans des mails envoyés à des députés, a attiré l’attention du public sur sa proposition de loi et a donné un coup de fouet à la mobilisation. Le 14 avril, les campus de Sciences Po, de la Sorbonne et de CentraleSupélec ont été occupés en solidarité avec la Palestine. Des AG et des rassemblements ont été organisés dans d’autres établissements et même, le 16 avril, devant l’Assemblée nationale. Une pétition contre la loi Yadan a connu un succès fulgurant et franchi en quelques jours le seuil des 700 000 signatures sur le site de l’Assemblée nationale.
Face à l’ampleur de la contestation, le PS – initialement favorable au texte – a annoncé son opposition ; quant aux députés macronistes, ils ont préféré reculer et retirer la proposition de loi. Mais ce recul est provisoire : le gouvernement a d’ores et déjà annoncé que toutes les dispositions de la loi Yadan seraient intégrées à un autre projet de loi, qui devrait être présenté cet été.
La loi Yadan (première ou deuxième mouture) fait partie de l’offensive que mène la classe dirigeante contre les droits démocratiques des travailleurs et de la jeunesse. Il faut y opposer une résistance sans faille.
Malheureusement, les directions du mouvement ouvrier ne sont pas à la hauteur, à ce stade. La direction de la CGT et celle de LFI se sont contentées de communiqués, d’agitation purement parlementaire et d’appels à signer la pétition sur le site de l’Assemblée nationale. Problème : le 15 avril, la pétition a été « classée » par la Commission des lois, ce qui signifie qu’elle ne sera ni débattue ni prise en considération par l’Assemblée nationale…
Pour défendre nos droits démocratiques et la solidarité avec la lutte des Palestiniens, il faut plus que quelques discours et une pétition que nos ennemis de classe peuvent « classer » à leur guise. La lutte contre la répression ne peut l’emporter que si elle passe par une mobilisation de grande ampleur, qui doit commencer par des manifestations de rue. Il est de la responsabilité des directions du mouvement ouvrier – à commencer par la CGT et LFI – d’organiser sérieusement cette lutte !

