Samedi 10 janvier, 20 000 médecins libéraux ont manifesté dans les rues de Paris contre certaines dispositions de la nouvelle loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS). Cette loi prévoit 7 milliards d’euros d’économie pour l’année à venir. A l’échelle nationale, plus de 10% des médecins libéraux se sont déclarés grévistes, plusieurs jours durant.
S’il est certain que de nombreux médecins participent à cette grève par « ras-le-bol général », principalement dû à une surcharge de travail, les syndicats de médecins libéraux n’en portent pas moins des revendications essentiellement corporatistes, sans lien réel avec l’amélioration de la santé publique, et, pour certaines, allant même directement à son encontre.
Les revendications
Derrière les mots d’ordre de « liberté » et « d’indépendance », l’essentiel de leurs exigences concerne en réalité la défense de leurs propres revenus, déjà situés parmi les 10 % les plus élevés du pays. Elles visent notamment à s’opposer à la taxation des dépassements d’honoraires et aux sanctions financières des autorités sanitaires, à refuser la baisse de la tarification de certains actes, ou encore à empêcher la fin du remboursement des médicaments prescrits en secteur 3.
Le secteur 3 correspond à des praticiens non conventionnés, qui fixent librement leurs honoraires et dont les consultations ne font l’objet que d’un « remboursement » symbolique, à hauteur de 40 à 60 centimes, pour une consultation de médecine générale. Ces soins ne sont donc accessibles qu’aux patients les plus riches et cette revendication ne vise qu’à préserver la patientèle des médecins libéraux les mieux rémunérés.
D’ailleurs, des parasites multimillionnaires ayant bâti leur fortune via leurs cliniques et hôpitaux privés soutiennent le mouvement, à l’image de Lamine Gharbi, PDG du groupe Cap Santé. Chaque hausse tarifaire renforce leurs gains et les taux de rentabilité des établissements qu’ils possèdent.
Les rares revendications touchant à la santé publique sont secondaires, voire anecdotiques, comme le renoncement à la limitation de la durée des arrêts de travail – qui passe loin des véritables besoins de la population.
Une autre revendication porte sur le Dossier médical partagé (DMP), qui deviendrait obligatoire en 2027 sous peine de sanctions financières. S’il est loin d’être fonctionnel aujourd’hui, sa mise en œuvre ne poserait pas de difficulté à condition que les moyens techniques et numériques nécessaires soient pleinement mobilisés. Une majorité de médecins libéraux y sont d’ailleurs favorables.
Crise de la santé publique
Le gouvernement Lecornu a d’ores et déjà concédé le retrait de la taxe sur les dépassements d’honoraires ainsi que de la limitation des arrêts maladies. Il fera peut-être d’autres concessions, tant qu’elles détourneront l’attention des véritables problèmes de santé publique que sa politique aggrave.
Selon l’INSEE, l’espérance de vie a reculé pour les 25 % de ménages les plus modestes. La mortalité infantile a récemment augmenté. D’après Santé publique France, la souffrance psychique au travail a doublé depuis 2007, et 2,5 millions de personnes sont atteintes de burn out. Le nombre de salariés morts sur leur lieu de travail est passé de 289 en 2008 à 759 en 2023.
Les troubles musculosquelettiques liés à la dégradation des conditions de travail touchent aujourd’hui plus de 60 % des femmes et 50 % des hommes. Le chômage, la pauvreté et la précarité frappent des millions de personnes, tout en altérant drastiquement leur état de santé et leur bien-être physique, mental et social. Avec l’inflation et les récentes vagues de licenciements, des études révèlent que plus de la moitié de la population renonce aux soins nécessaires pour des raisons financières.
La crise de la santé publique ne trouve pas son origine dans le contrôle accru de l’activité libérale, dans le DMP ou dans des revenus prétendument « insuffisants » pour les médecins libéraux. Le système de santé fait face à une crise plus générale, qui dégrade les conditions d’existence et le niveau de vie de larges couches de la population, entraînant une détérioration de la santé publique sans précédent depuis l’après-guerre.
Les déserts médicaux, qui privent de nombreuses personnes de l’accès aux soins, ne sont pas dus, par exemple, à une rémunération insuffisante des médecins libéraux. Leur cause principale réside dans la dégradation des conditions de travail des médecins, les horaires interminables et, plus largement, l’effondrement des services publics.
Investissements massifs
La majeure partie des coupes budgétaires prévues par la LFSS rendra le recours aux soins et aux médicaments plus coûteux. Les mutuelles et les cliniques privées augmenteront leurs tarifs, les remboursements diminueront, et les hôpitaux publics subiront un nouveau tournant austéritaire.
La première des revendications devrait être un investissement massif dans les hôpitaux et les centres pluridisciplinaires de soins publics. Aucune « liberté » dans l’exercice de la médecine ne devrait laisser pour compte des dizaines de millions de personnes, qui renoncent à des soins dans le secteur libéral et privé parce qu’ils sont trop coûteux. L’industrie pharmaceutique, les mutuelles, les cliniques et les hôpitaux privés devraient être nationalisés et intégrés au sein d’un monopole public de la santé, placé sous le contrôle des médecins, qui n’auraient plus qu’à se consacrer pleinement aux soins, débarrassés de toutes les contraintes liées à la gestion d’une « entreprise ».

