La Première ministre italienne Giorgia Meloni a subi une défaite humiliante les 22 et 23 mars derniers lors du référendum sur la réforme constitutionnelle que proposait son gouvernement. Malgré la confiance du pouvoir – certains de ses membres avaient même affirmé qu’ils gagneraient le vote avec 10 points d’avance –, ce référendum s’est de facto transformé en un vote de confiance sur le gouvernement Meloni et c’est le « Non » qui l’a emporté avec une marge de 8 % (54 % contre 46 %).
La participation s’est élevée à près de 60 %, un chiffre bien plus élevé que lors des élections régionales de l’année précédente ainsi que lors des élections européennes de 2024. Durant ces deux scrutins, la participation avait oscillé entre 42 et 48 %. Lors de précédents référendums en juin dernier, la participation avait été inférieure à 30 %. Comment expliquer cette soudaine hausse de la participation, ainsi que ce rejet du gouvernement ?
Une colère omniprésente
Le référendum en lui-même portait sur la séparation des carrières entre juges et procureurs, ainsi que sur d’autres amendements de la Constitution. Mais il proposait aussi de renforcer le contrôle gouvernemental sur la sélection des juges élus au conseil supérieur de la magistrature, dont le rôle officiel est de garantir l’indépendance de la justice vis-à-vis des autres branches de l’Etat, et en particulier du gouvernement.
L’Italie a une longue histoire de corruption des politiciens et des ministres. L’actuel gouvernement n’y fait pas exception. Un sous-secrétaire du ministère de la Justice est impliqué dans des affaires liées à la Mafia romaine et la ministre du Tourisme est visée par une enquête judiciaire pour fraude à la sécurité sociale. Dans ce contexte, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi nombre d’Italiens ont voulu empêcher le gouvernement d’avoir encore davantage de moyens lui permettant de contrôler l’appareil judiciaire.
Cela ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi tant de personnes ont décidé d’aller voter contre Meloni. En réalité, ce qui s’est également exprimé à travers ce vote, c’est la radicalisation massive de la jeunesse et de la classe ouvrière.
Celle-ci est apparue au grand jour à l’automne dernier, lorsque les mobilisations de solidarité avec les Gazaouis ont culminé dans la grève générale du 3 octobre. Deux millions de personnes sont alors descendues dans les rues d’une centaine de villes. Cette grève a fait remonter toute la colère qui bouillonnait sous la surface de la société. Elle a combiné l’indignation suscitée par le génocide à Gaza et la frustration de millions de jeunes et de travailleurs face aux conditions économiques et sociales qu’ils subissent au quotidien.
Meloni a toujours été un soutien ardent de Trump. Elle a soutenu l’impérialisme américain et le gouvernement israélien de Netanyahou tout au long du génocide des Gazaouis. Elle s’est alignée servilement sur Trump, croyant que cela renforcerait son autorité en Italie. Elle s’est massivement trompée sur le véritable état d’esprit des masses italiennes, qui est apparu au grand jour durant la grève générale.
Cependant, en dépit des mobilisations de l’automne, il pouvait sembler, au moins en surface, que rien ne bougeait sur le plan politique. Meloni restait au pouvoir, pendant que les lâches dirigeants de la gauche officielle (le Parti démocrate, le Mouvement Cinq Etoiles et d’autres forces plus petites) n’offraient aucune perspective sérieuse. En l’absence d’une alternative politique viable, la colère des masses a cherché malgré tout un moyen de s’exprimer et l’a trouvé dans le référendum constitutionnel.
Une défaite majeure
La jeunesse s’est massivement mobilisée. Parmi les 18-28 ans, la participation a été de 67 %, bien plus élevée que la moyenne nationale. Par comparaison, la participation des moins de 35 ans aux élections générales de 2022 était de 57 %, ce qui était alors nettement en dessous de la moyenne nationale. Le « Non » l’a emporté chez les 18-34 ans avec plus de 61 % des voix.
17 des 20 régions italiennes ont voté « Non », avec de larges majorités dans le Sud, jusqu’à 75 % à Naples ! Même dans une région du Nord comme la Lombardie, dans laquelle le « Oui » a récolté 53,5 % des voix, le « Non » l’a emporté avec 58 % dans sa capitale, Milan. Le vote a eu un caractère de classe nettement marqué dans plusieurs villes comme Milan, Turin et Gênes, dans lesquelles le « Oui » l’a emporté dans les riches centres-villes, mais a perdu massivement dans les banlieues.
Plus le référendum approchait, plus les sondages commençaient à montrer que Meloni pouvait perdre. Littéralement pris de panique, les membres du gouvernement ont alors multiplié les déclarations de plus en plus absurdes, prétendant par exemple que voter « Oui » permettrait de combattre la pédophilie ! Mais ces déclarations n’ont fait que renforcer l’impression d’affolement que donnait le gouvernement. Et cela ne l’a pas empêché de subir une défaite massive.
Au lendemain du vote, Meloni a tenté de restaurer l’image de son gouvernement, en appelant ses éléments les plus corrompus à démissionner. Elle a également publié une courte vidéo reconnaissant « la volonté populaire », tout en affirmant qu’elle entend continuer sur la même voie que celle qu’elle a suivie depuis son arrivée au pouvoir, prétendant que ce vote n’était pas dirigé contre son gouvernement.
Cherchant à renforcer sa position fragilisée par les mobilisations de l’automne, Meloni avait tout fait pour transformer ce référendum en un plébiscite qui lui aurait donné la légitimité de continuer ses politiques réactionnaires. C’est précisément pour cela que des millions de jeunes et de travailleurs sont allés voter. Ils ont vu le référendum comme une opportunité de porter un coup à un gouvernement détesté.
Il n’y a pas si longtemps, Meloni se vantait de la longévité de son gouvernement, troisième plus long qu’a connu l’Italie depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle semblait avoir le vent en poupe, et aucune opposition ne semblait pouvoir la menacer. Dans ces circonstances, les politiciens deviennent parfois arrogants, et doivent souvent le payer cher. Cela n’explique pourtant pas tout de la colère des masses. L’essentiel tient au fait que, pour la majorité des travailleurs, Meloni n’a pas amélioré les choses. Au contraire, elle les a même empirées.
Un gouvernement en sursis
Meloni est revenue sur toutes ses promesses électorales. Sa coalition gouvernementale avait promis de révoquer l’augmentation de l’âge de départ à la retraite imposée par le gouvernement précédent. Au lieu de cela, elle l’a augmenté encore plus ! Elle avait promis de réduire les impôts… avant de les augmenter eux aussi. Sa promesse de faire baisser les prix du carburant n’a jamais vu le jour. La liste est sans fin.
Meloni a récemment introduit de nouvelles restrictions au droit de manifester, et son gouvernement se préparait à attaquer le droit de grève et la liberté d’expression. L’autorité de Meloni et de son gouvernement est désormais sévèrement écornée. Même si les prochaines élections ne sont prévues que pour décembre 2027, elle est d’ores et déjà en sursis.
Les partis de centre-gauche sont-ils cependant capables de la faire tomber ? Incapables de réfléchir autrement qu’en termes électoraux, ils demandent aux jeunes et aux travailleurs en colère de bien vouloir attendre jusqu’aux élections. Pendant ce temps, ces derniers devront subir sans broncher les décrets sécuritaires, les augmentations des dépenses militaires, la casse des retraites, l’effondrement du système de santé, la baisse du pouvoir d’achat, etc.
En réalité, si les leaders de l’opposition ne se préparent pas à la mobilisation dès maintenant, c’est parce qu’ils n’ont pas de programme capable de régler la crise à laquelle font face les travailleurs italiens. Le chômage comme l’inflation augmentent, en particulier depuis la guerre en Iran. Or, ces mêmes politiciens étaient au pouvoir avant Meloni et ils avaient, face à des conditions similaires, appliqué contre-réforme après contre-réforme. C’est précisément ce qui avait mené à la victoire de Meloni en 2022.
Même si les conditions semblent en apparence réunies pour une victoire de l’opposition de centre-gauche aux prochaines élections, son bilan montre qu’elle n’a pas de solutions aux problèmes des jeunes et des travailleurs qui ont voté « Non ». Plusieurs commentateurs ont déjà fait remarquer à juste titre que la défaite de Meloni ne se traduirait donc pas automatiquement par une victoire de l’opposition.
Cela confirme ce que nous, communistes révolutionnaires, disons : la profonde colère qui existe parmi les masses ne trouve pas à s’exprimer dans les partis d’opposition existants. C’est pourquoi nous devons redoubler nos efforts pour construire un véritable parti de la classe ouvrière, qui dise la vérité aux travailleurs et leur donne une voix. C’est la tâche à laquelle s’attellent nos camarades italiens du Partito Comunista Rivoluzionario.

