Depuis le cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran, le 8 avril, le Moyen-Orient et l’économie mondiale sont suspendus aux allers-retours des négociations entre Washington et Téhéran. Quoi qu’il advienne dans les prochaines semaines, ce conflit marque d’ores et déjà une défaite majeure pour l’impérialisme américain – et une étape décisive dans son déclin relatif.
Echec global
En attaquant l’Iran, Donald Trump visait plusieurs objectifs : abattre (ou au moins fragiliser) le régime iranien ; l’empêcher de soutenir ses alliés dans la région (surtout les Houthis au Yémen et le Hezbollah au Liban) ; affaiblir Pékin en coupant l’une des voies d’approvisionnement de la Chine en pétrole ; mais aussi redorer sa popularité écornée par les attaques de l’ICE contre les immigrés, la crise économique et le scandale Epstein. Aucun de ces objectifs n’a été atteint.
L’agression américano-israélienne a rallié une bonne part de la population iranienne autour du régime. Il faut dire que, dès le début de son agression, le « libérateur » américain a bombardé une école primaire.
Non seulement les forces iraniennes ont infligé des coups très sérieux aux troupes américaines stationnées dans la région, mais Téhéran a aussi pris le contrôle du détroit d’Ormuz. En dominant cette artère stratégique pour le commerce mondial, l’Iran dispose d’un puissant levier dans ses négociations avec Washington. De manière générale, le régime de Téhéran sort renforcé du conflit.
Les Houthis n’ont pas rompu avec l’Iran ; ils menacent même de bloquer la sortie de la Mer rouge si la guerre devait reprendre. De son côté, le Hezbollah résiste efficacement à l’invasion israélienne du Liban, causant de nombreuses pertes parmi les troupes israéliennes. Critiqué de toutes parts, Netanyahou a été contraint de convoquer des élections anticipées. L’Etat sioniste est plus isolé et affaibli qu’il ne l’a été depuis des décennies.
Loin d’être fragilisée, la Chine sort renforcée – elle aussi – de ce conflit. Lors de son voyage à Pékin, Trump a supplié Xi Jinping de faire pression sur les dirigeants iraniens pour qu’ils acceptent ses conditions de paix. En vain.
Aux Etats-Unis, la popularité de Trump est au plus bas. Cette guerre est apparue à nombre de ses électeurs comme le reniement d’une promesse importante : mettre fin aux « guerres éternelles ». La crise provoquée par la guerre a sapé un autre de ses engagements de campagne : relancer l’économie américaine et augmenter le pouvoir d’achat des masses. L’inflation est passée de 2,4 %, début février, à 3,8 % en avril. A quelques mois des élections de mi-mandat, la base du trumpisme est en train de se fracturer. En conséquence, le Président américain dépend davantage du soutien des « faucons » néo-conservateurs – tel le sénateur Lindsey Graham – qui exigent la poursuite de la guerre, coûte que coûte.
Trump a adopté un comportement de plus en plus erratique, passant de la menace d’un « anéantissement » de « la civilisation iranienne » à l’annonce unilatérale d’un cessez-le-feu ; de négociations de paix à l’instauration de son propre blocus du détroit d’Ormuz… Ces zigzags reflètent l’impasse dans laquelle il se trouve : il cherche à se tirer du bourbier dans lequel il s’est lui-même jeté, mais rechigne à signer un accord sur la base des conditions iraniennes, ce qui serait une humiliation inédite pour l’impérialisme américain. Trump se retrouve dos au mur, alors même qu’augmente chaque jour la menace d’une nouvelle crise économique mondiale.
Les limites de l’impérialisme américain
Cette guerre a été une démonstration flagrante des limites de l’impérialisme américain. Elle a accéléré son déclin relatif. Dans les années 1990 et 2000, les Etats-Unis étaient la seule superpuissance mondiale. Ils concentraient près de 30 % du PIB mondial et pouvaient envahir tous les pays qui résistaient à leur domination : l’Irak, Haïti, la Yougoslavie, l’Afghanistan, la Somalie, etc.
A partir du milieu des années 2000, la résurgence de la Russie et, surtout, la montée en puissance de la Chine ont fragilisé la domination de l’impérialisme américain. En 2000, la Chine ne représentait qu’un peu plus de 5 % du PIB mondial. Elle en concentre aujourd’hui près de 20 % (contre 25 % pour les Etats-Unis). L’influence économique et diplomatique de Pékin s’est étendue à tous les continents ; elle y concurrence, et parfois remplace, celle de Washington.
Dans ce contexte, la guerre au Moyen-Orient apparaît comme un révélateur du déclin des Etats-Unis : les forces américaines ont été incapables d’écraser la résistance de l’Iran, qui est pourtant une puissance de second rang. Nombre de dirigeants de la planète s’interrogent : si les Etats-Unis sont une puissance en déclin et au comportement imprévisible, est-il vraiment intéressant de rester leur allié ?
Plusieurs pays d’Asie orientale, comme le Japon et la Corée du Sud, ont vu les Etats-Unis retirer du matériel militaire stationné sur leur sol (pour « contenir » la Chine) et l’expédier en urgence au Moyen-Orient, et ce sans même consulter les dirigeants japonais et sud-coréens. Quant aux pays du Golfe, ils ont été entraînés dans la guerre par leur allié américain, qui a été incapable de les protéger face aux représailles iraniennes.
Plusieurs alliés des Etats-Unis tentent aujourd’hui de se tirer d’affaires tous seuls. Le sultanat d’Oman, qui occupe la rive du détroit d’Ormuz opposée à l’Iran, négocie directement avec Téhéran un compromis sur la gestion commune du détroit. Lorsque Trump, début mai, a annoncé son « projet Liberté » (rouvrir le détroit d’Ormuz par la force), l’Arabie Saoudite a interdit aux Américains d’utiliser son espace aérien et les bases situées sur son sol. Ryad ne veut plus être la cible de représailles iraniennes. Ce refus a porté le coup de grâce au très hasardeux « projet Liberté ».
Trump a réagi à sa manière. Interrogé par un journaliste sur les négociations entre Oman et l’Iran, il a menacé de « pulvériser » le Sultanat – officiellement allié aux Etats-Unis – s’il ne se comportait pas « comme les autres ». Il a aussi annoncé qu’il ne signerait pas de cessez-le-feu avec l’Iran si l’Arabie Saoudite ne reconnaissait pas l’Etat d’Israël !
De manière générale, face à l’incohérence et à l’affaiblissement de l’impérialisme américain, la Chine apparaît de plus en plus comme une puissance « sérieuse », attachée au respect du statu-quo et à la stabilité économique. Il y a fort à parier que l’influence de Pékin va encore grandir au Moyen-Orient. Par ailleurs, les dirigeants chinois se posent eux aussi des questions : les Etats-Unis ayant été mis en échec par l’Iran dans le détroit d’Ormuz, comment pourraient-ils s’opposer à la puissante marine chinoise si Pékin tentait de s’emparer de Taïwan ?
Les impérialistes américains espéraient que la guerre en Iran serait une démonstration de force leur permettant de tenir leurs ennemis en respect. Elle a été exactement le contraire : un puissant révélateur de leur déclin. Comme le dit l’enfant de la fable d’Andersen : « le roi est nu ! »

