Depuis le 15 décembre dernier, les salariés du Louvre sont en lutte. Tous les lundis, des centaines d’employés du musée se réunissent en Assemblée générale pour décider s’il ouvrira ses portes : il a fermé quatre fois et a connu trois journées d’ouverture partielle. Les travailleurs rappellent ainsi que rien ne peut tourner sans eux, pas même le plus grand musée d’art du monde. Ils réclament de meilleures conditions de travail, des augmentations de salaires, des titularisations, des embauches dans toutes les filières, et une réelle prise en compte des enjeux de préservation du musée.
« Nouvelle Renaissance »
Cette mobilisation fait suite à une série d’incidents qui ont fragilisé les rêves de grandeur d’Emmanuel Macron, dévoilés il y a un an avec le projet « Nouvelle Renaissance » du Louvre et l’aménagement d’une nouvelle aile consacrée à la Joconde. Le 19 octobre, des cambrioleurs ont dérobé des bijoux dans la Galerie d’Apollon. Le 18 novembre, un risque d’effondrement de plancher a forcé la fermeture de la galerie Campana. Quelques jours plus tard, une fuite d’eau a détérioré plusieurs centaines d’ouvrages dans la bibliothèque des Antiquités égyptiennes.
Cela fait des années que les syndicats et les agents du Louvre alertent sur la vétusté des salles et les failles de sécurité. Ils dénoncent le manque de caméras, de travaux, et un sous-effectif chronique. Les rapports rédigés par les syndicats ont été confirmés à plusieurs reprises par des audits publics et privés, qui pointaient notamment la vulnérabilité de la Galerie d’Apollon et d’importantes fragilités structurelles, comme les infiltrations d’eau et le délabrement des canalisations.
La direction assure que le projet « Nouvelle Renaissance » permettra de mieux accueillir les visiteurs en agrandissant le musée – et donc de résoudre les problèmes de surfréquentation (9 millions de visiteurs par an, contre 4 millions prévus en 1993). Mais, comme le souligne un rapport de la Cour des comptes, ce projet privilégie en réalité « les opérations visibles et attractives au détriment de l’entretien et de la rénovation des bâtiments et installations techniques, notamment de sûreté et de sécurité ».
Comme le reconnaît elle-même la directrice Laurence des Cars, le but du projet est surtout d’éviter que le Louvre ne perde « son rang de plus beau et de plus grand musée du monde », ce qui nuirait au prestige culturel de la bourgeoisie française. La protection du palais est loin d’être la priorité : les travaux en ce sens ont même été retardés pour pouvoir augmenter le budget de « Nouvelle Renaissance ». Sur les 83 millions d’euros qui devaient être affectés à la sécurité du musée depuis 2018, seuls 3 millions ont effectivement été dépensés !
Austérité
Les politiques d’austérité des dernières décennies ont réduit le financement public du musée. Son budget repose désormais sur le mécénat, la billetterie, les commerces, les publicités et les revenus du Louvre Abu Dhabi. Tout cela implique d’aligner la politique du Louvre sur la logique du marché. La direction du musée privilégie l’achat de nouvelles œuvres coûteuses – pour attirer les investisseurs privés – et l’organisation d’activités lucratives (événements, soirées, etc.).
Les exigences de la course aux profits retombent évidemment sur les salariés. Depuis 2019, les subventions publiques ne suffisent plus à couvrir la masse salariale. Le musée multiplie donc les contrats courts et précaires, ce qui fragilise les effectifs et l’expertise technique des équipes. Entre 2014 et 2024, les effectifs d’accueil et de surveillance ont baissé de 193 équivalents temps plein, et le musée ouvre souvent avec moins de personnel que le règlement intérieur ne le permet
officiellement.
De nombreux musées et monuments connaissent les mêmes problèmes que le Louvre, sinon pire. La grève en cours est un exemple pour tous les travailleurs du secteur. Seul un vaste mouvement de grèves offensives leur permettrait de défendre leurs conditions de travail, mais aussi de protéger les collections.
La crise du capitalisme frappe de plein fouet les travailleurs, mais elle met aussi en danger le patrimoine culturel de l’humanité. Comme l’expliquait déjà Rosa Luxemburg en 1903, c’est à la classe ouvrière que revient aujourd’hui la tâche de « protéger la culture de la bourgeoisie contre le vandalisme de la réaction bourgeoise ».

