Les Kurdes de Syrie sont la cible d’une offensive menée par le régime syrien. Après avoir chassé les troupes kurdes des « Forces démocratiques syriennes » (FDS) des quartiers qu’elles contrôlaient à Alep, les milices islamistes aux ordres du président Ahmed al-Charaa (connu sous le nom d’al-Joulani lorsqu’il était membre de l’Etat islamique puis le chef d’Al-Qaida en Syrie) ont franchi l’Euphrate et sont passées à l’assaut du Kurdistan syrien, dans le nord-est du pays. Plusieurs cessez-le-feu successifs ont été annoncés, mais les troupes d’al-Charaa ne les ont pas respectés et ont continué leur offensive.

Des vidéos témoignent de l’ampleur des exactions qu’elles commettent : pillages, humiliations et exécutions de prisonniers et de civils kurdes, etc. Si elles prennent le contrôle des grandes villes du Kurdistan syrien, on peut s’attendre à des massacres à grande échelle comparables à ceux qu’elles ont commis au printemps dans les régions alaouites de la côte syrienne. Plusieurs dizaines d’anciens membres de l’Etat islamique se sont aussi enfuis durant les combats ou ont été libérés par les troupes d’al-Charaa.

Complicité des impérialistes

Les impérialistes occidentaux ont abandonné leurs anciens alliés kurdes et les poussent à se soumettre au régime d’al-Charaa. Ce faisant, ils facilitent le massacre qui se prépare au Kurdistan. Emmanuel Macron a ainsi affirmé sur X qu’« un accord doit être trouvé sur l’intégration des Forces démocratiques syriennes à l’Etat syrien […] ». Cela revient à réclamer la soumission des Kurdes à al-Charaa, à l’heure même où celui-ci les attaque. Macron a été beaucoup plus direct dans un message privé envoyé à Donald Trump – et rendu public par ce dernier : il y affirmait être « totalement d’accord » avec la politique américaine en Syrie.

Le 20 janvier, l’ambassadeur américain en Turquie Tom Barrack a affirmé sur son compte X que « la mission initiale des FDS en tant que principale force anti-EI sur le terrain a largement pris fin, car Damas est désormais prêt à prendre le relais en matière de sécurité, notamment pour contrôler les centres de détention de l’EI. […] Cela ouvre une opportunité unique pour les Kurdes : leur intégration dans le nouvel Etat syrien leur offre l’accès à la pleine citoyenneté […], leur reconnaissance comme composante de la Syrie, des garanties constitutionnelles pour la langue et la culture kurdes […]. »

Ce n’est pas la première fois que les impérialistes poussent les Kurdes à déposer les armes, en leur promettant de vagues « garanties » sur les droits de l’homme. Celles-ci ne valent pas grand-chose. Pour savoir ce qui attend réellement les Kurdes si les troupes du nouveau régime syrien l’emportent, il vaut mieux se référer à ce qui s’est passé à Afrine en 2018, après sa capture par l’« Armée nationale syrienne », une coalition de rebelles islamistes soi-disant « modérés » soutenue par la Turquie dont la majeure partie a rejoint depuis les forces d’al-Charaa. Les impérialistes occidentaux avaient alors demandé que les droits des minorités soient respectés. En 2020, un rapport de l’ONU avait pourtant conclu que les Kurdes d’Afrine avaient été soumis à des « exactions […] organisées, coordonnées, planifiées » et à une « pratique endémique du viol et d’autres violences sexuelles comme armes de guerre […]. » Rien de tout cela n’avait empêché les Occidentaux de continuer à appuyer militairement et diplomatiquement les auteurs de ces crimes.

La seule préoccupation des Occidentaux est de défendre leurs intérêts impérialistes. Trump veut pouvoir retirer ses troupes de Syrie pour concentrer ses forces sur le continent américain et cela suppose de mettre fin à la coopération américaine avec les Kurdes. De son côté, l’impérialisme français compte sur le régime d’al-Charaa pour défendre ses gros investissements en Syrie – notamment dans le secteur portuaire – et négocier encore plus de juteux contrats. C’est cela qui explique le rôle clé joué par Paris dans la reconnaissance internationale du nouveau régime syrien : la première visite en Europe du nouveau président syrien a même été pour Emmanuel Macron, à l’Elysée.

Les erreurs des dirigeants kurdes

Mais cette tragédie est aussi la conséquence des erreurs politiques commises par les dirigeants des Kurdes syriens. En 2012-2013, la naissance du Rojava (officiellement « l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie » – AANES) avait suscité un énorme espoir. Au milieu du bourbier sanglant de la guerre civile syrienne opposant des groupes djihadistes rivaux soutenus par les Occidentaux au régime de Bachar al-Assad, le programme démocratique et social du mouvement kurde – qui se revendiquait « socialiste » et « internationaliste » – représentait une alternative progressiste sans équivalent dans la région. C’est l’enthousiasme généré par cette perspective qui leur a permis de remporter – sans aucune aide occidentale – leurs premières victoires contre les djihadistes alors que ceux-ci étaient armés et financés par les Etats-Unis, la France, la Turquie, etc.

Sur la base d’un programme de lutte contre le capitalisme et l’impérialisme, le Kurdistan syrien aurait pu devenir l’étincelle d’une nouvelle vague révolutionnaire au Moyen-Orient, dirigée contre les régimes réactionnaires de la région et les puissances impérialistes. Au lieu de cela, les dirigeants kurdes syriens se sont appuyés sur les impérialistes américains.

Ceux-ci étaient alors confrontés à un dilemme. Après avoir été soutenu pendant des années par la Turquie et l’Arabie Saoudite – deux alliés des Etats-Unis – l’Etat islamique s’était lancé dans une offensive en Syrie et en Irak, et menaçait l’équilibre de toute la région. Pour la repousser, les bombardements aériens ne suffisaient pas. Il fallait des troupes au sol.

En Irak, l’Iran a joué ce rôle et a gagné au passage une grande influence sur le régime de Bagdad. En Syrie, les Américains avaient besoin de forces locales capables de mener les combats contre l’EI qui ne soient pas liées au régime de Bachar al-Assad. Ils ont donc proposé leur appui aux Kurdes syriens – dont les dirigeants se sont empressés d’accepter.

Cette alliance avec les Etats-Unis – le destructeur de l’Irak et le protecteur d’Israël – a contribué à décrédibiliser les Kurdes aux yeux des masses de la région. Cette alliance a aussi incité les dirigeants kurdes à ne pas s’attaquer aux grandes entreprises occidentales – notamment pétrolières – qui ont pu continuer à exploiter les richesses de la région. Les réformes de l’AANES se sont limitées à un ensemble de mesures démocratiques, qui étaient bien sûr progressistes, mais n’offraient pas d’issue hors de la misère et du sous-développement.

Ce n’est pas la première fois que les dirigeants d’une petite nation opprimée s’imaginent pouvoir trouver un appui durable auprès d’une grande puissance impérialiste. Mais, comme nous l’écrivions déjà en 2018, cette stratégie était une impasse : « Comme le disait de Gaulle, “les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts”, et les petites nations comme les Kurdes ne sont aidées que tant qu’elles sont utiles et sont abandonnées à leur sort dès qu’elles ne le sont plus. »

C’est exactement ce qui s’est passé. Malgré tout le sang versé par les Kurdes syriens dans la lutte contre l’Etat islamique, les impérialistes n’ont eu aucun scrupule à les sacrifier dès que cela leur était préférable. En 2018, l’armée turque et ses supplétifs islamistes ont pu prendre d’assaut la région d’Afrine sans que les Etats-Unis interviennent.

Après la prise du pouvoir par al-Charaa fin 2024, au lieu de se préparer au combat sur une base démocratique et révolutionnaire, les dirigeants kurdes syriens ont continué à faire des concessions pour tenter de convaincre les impérialistes américains de continuer à les protéger : ils ont accepté de désarmer le PKK, leur organisation sœur en Turquie ; ils ont reconnu officiellement l’autorité d’al-Charaa ; etc. Certains dirigeants kurdes sont allés jusqu’à demander l’aide d’Israël, alors même que le régime de Netanyahou massacre les Gazaouis, ravage la Cisjordanie, bombarde le Liban et occupe le sud de la Syrie ! Tout ceci a contribué à désorienter les masses kurdes et a encore aggravé leur isolement, sans avoir le moindre impact sur la politique des impérialistes.

Après les avoir utilisés comme chair à canon contre l’Etat islamique, les impérialistes occidentaux sacrifient aujourd’hui les Kurdes sur l’autel de leurs intérêts. Ce crime doit être dénoncé et combattu par le mouvement ouvrier international. Derrière leurs belles paroles sur la « démocratie » et l’« inclusion », les impérialistes traitent les petites nations comme des pions sacrifiables à merci. Aucune confiance ne peut leur être accordée. La seule solution pour les masses kurdes et pour les travailleurs de toute la région passe par une lutte contre l’impérialisme et le capitalisme, une lutte pour le socialisme !

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