Jamais le RN n’a été aussi proche du pouvoir. Les élections européennes et législatives de juin et juillet 2024 l’ont souligné ; depuis, tous les sondages le confirment.
Cette situation provoque de l’inquiétude et de la colère dans de larges couches de la jeunesse et du salariat – à juste titre, car le RN est l’ami des riches, un ennemi de notre classe et l’une des grandes sources de propagande raciste.
L’accession au pouvoir du RN est-elle inévitable ? Non. Il est encore possible de briser sa dynamique ascendante. Dans les pages qui suivent, nous expliquons comment la gauche et le mouvement syndical peuvent y parvenir.
La question sera tranchée sur le terrain de la lutte des classes. Mais le problème central, c’est précisément la politique des dirigeants officiels du mouvement ouvrier depuis plus de quarante ans. On ne peut rien comprendre aux succès du FN, puis du RN, si l’on ne tient pas compte des renoncements, des erreurs et des trahisons des dirigeants des grandes organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière depuis le début des années 1980.
Nous commencerons donc par analyser le lien organique entre la faillite du réformisme et l’ascension du FN/RN. Nous aborderons aussi la question du caractère de ce parti : « fasciste » ou non ? Enfin, nous analyserons la situation présente et les tâches qu’elle pose aux militants les plus combatifs de la jeunesse et du mouvement ouvrier, notamment ceux de la CGT et de la France insoumise.
L’ascension du FN
L’ascension électorale du RN a commencé dès l’époque où ce parti était connu sous le nom de Front national (FN) et dirigé par Jean-Marie Le Pen.
Lancé en 1972 par une poignée de militants fascistes, le FN est resté marginal pendant une décennie. En 1974, Le Pen recueille 0,75 % des voix à l’élection présidentielle. A la fin des années 1970, les effectifs du FN tournent autour de 300 adhérents. Faute d’avoir obtenu 500 signatures de maires, il n’a pas de candidat à l’élection présidentielle de 1981. Mais même s’il avait eu un candidat, il est clair qu’il n’aurait pas fait beaucoup mieux qu’en 1974. Son heure n’était pas encore venue.
Deux facteurs vont se combiner et propulser le FN sur le devant de la scène : d’une part, le marasme économique des années 1980-1984 ; d’autre part, la profonde déception suscitée par le premier septennat de François Mitterrand (1981-88).
A la fin des années 70, le second « choc pétrolier » précipite des récessions dans plusieurs pays capitalistes développés, en particulier la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. L’économie française échappe à la récession, mais elle ralentit nettement : de 3,6 % en 1979, la croissance du PIB tombe à 1,6 % en 1980, puis 1,1 % en 1981. Le léger rebond de 1982 (2,5 %) est suivi d’un nouveau reflux : 1,3 % en 1983, puis 1,5 % en 1984.
Le chômage – qui n’a cessé d’augmenter dans la deuxième moitié des années 1970 – poursuit sa hausse. Entre octobre 1980 et mars 1985, le nombre de chômeurs passe de 1,6 million à plus de 2,4 millions (officiellement). Cette destruction d’emplois est particulièrement sévère dans l’industrie, où se multiplient les fermetures et plans sociaux, y compris dans le secteur nationalisé (mines et sidérurgie).
Pour des millions d’électeurs qui ont placé leurs espoirs dans le gouvernement d’« union de la gauche », la déception est d’autant plus vive que Mitterrand – comme Léon Blum en 1937 – annonce dès juin 1982 une « pause » dans la mise en œuvre des réformes sociales, puis s’engage dans un « tournant de la rigueur » qui se solde, en mars 1983, par une série de mesures austéritaires, de coupes dans les dépenses publiques et de nouveaux prélèvements fiscaux frappant la masse des travailleurs. L’inflation est certes jugulée : elle passe de 13,4 % en 1981 à 2,7 % en 1986 ; mais c’est au prix de l’austérité budgétaire, d’un blocage des salaires et d’une hausse du chômage.
Le réformisme, une fois de plus, se heurte à l’impossibilité de mener une vaste politique de réformes progressistes, dans la durée, sans rompre avec le système capitaliste. Pour justifier ses renoncements, Mitterrand déplore le « mur de l’argent » – qu’il ne veut pas abattre. Au lieu d’exproprier les grands patrons qui se livrent à la grève des investissements et à la fuite des capitaux, le gouvernement s’efforce de stabiliser la situation économique en enterrant son propre programme et en virant nettement à droite.
La sanction politique ne tarde pas. En mars 1983, la gauche subit une défaite cinglante aux élections municipales. Quinze mois plus tard, lors des élections européennes de juin 1984, le FN recueille près de 2,2 millions de voix (11 %). Lors des élections législatives de mars 1986, il en recueille 2,7 millions – soit autant que le PCF, qui a participé au gouvernement de juin 1981 à juillet 1984. Pour le parti de Georges Marchais, la chute est brutale : il avait recueilli 4 millions de voix lors des élections législatives de juin 1981.
Ce net recul du PCF est partiellement corrélé à l’ascension du FN : une fraction de l’électorat ouvrier est passée d’un parti à l’autre, en particulier dans les régions dévastées par la crise de l’industrie. Dans le même temps, le FN attire un nombre croissant d’électeurs déçus par la droite traditionnelle, en particulier dans les couches inférieures de la petite bourgeoisie – qui, elles aussi, subissent les effets de la crise économique.
Une « alternance » sans alternative
Au fond, ce sont les mêmes facteurs fondamentaux qui, par la suite, vont favoriser la longue ascension du FN : d’une part, la crise du capitalisme et ses répercussions sociales (chômage, pauvreté, précarité, fermetures d’entreprises, etc.) ; d’autre part, la faillite de la gauche au pouvoir, qui refuse de rompre avec le capitalisme, trahit ses promesses électorales et, au final, gère l’économie pour le compte de la classe dirigeante.
Depuis 1981, le PS a gouverné à quatre reprises : en 1981-86, en 1988-93, en 1997-2002 et en 2012-2017. Au total, cela fait 20 années de gouvernements dirigés par le PS. Entre 1981 et 1984, puis entre 1997 et 2002, le PCF participait au gouvernement. Les Verts y ont participé entre 1997 et 2002, puis entre 2012 et 2014. L’ascension du RN est étroitement liée à cette longue expérience, qui a systématiquement déçu les attentes de millions de travailleurs.
Lors des quatre décennies d’« alternance » entre la droite et la gauche, un nombre croissant d’électeurs sont gagnés à l’idée – martelée par les dirigeants du FN/RN – qu’il ne faut plus rien attendre des vieux partis du « système ». Jean-Marie Le Pen fustige d’abord « la bande des quatre », c’est-à-dire le PS, le PCF et les deux grands partis de la droite traditionnelle : le RPR et l’UDF. Après la recomposition de la droite au sein de l’UMP, en 2002, les dirigeants du FN fustigent « l’UMPS ».
Sur fond de dérive droitière du PS et du PCF, ces formules font mouche. Le fait est que sous les gouvernements « de gauche » (Mitterrand, Jospin, Hollande) comme sous les gouvernements de droite (Balladur, Chirac, Sarkozy), des millions d’exploités et d’opprimés subissent le chômage, la précarité et les fins de mois difficiles, pendant que le patronat se gave de profits. Le taux de chômage officiel, qui est passé de 3,2 % en 1975 à 9,3 % en 1987, ne retombe jamais sous la barre des 7 %. Il est au-dessus de 10 % entre 1993 et 1999, puis entre 2012 et 2017.
Pour couronner le tout, des affaires de corruption frappent la droite comme le PS. En 1994, Jean-Marie Le Pen les déclare « tous pourris » et ajoute : « Si nous pouvions soulever des milliers de boîtes de Pandore où les décideurs cachent leur vérité, je crois qu’on trouverait matière à des milliers d’inculpations. » Les dirigeants de droite et de gauche s’indignent, accusent Le Pen de « démagogie », de miner la « démocratie » – mais les « affaires » continuent, les grands scandales politico-financiers se succèdent, et le « tous pourris » trouve toujours plus d’écho dans la masse de la population.
Le 21 avril 2002 : causes et conséquences
Le 21 avril 2002, Lionel Jospin – qui depuis 1997 dirige le gouvernement de la « gauche plurielle » (PS, PCF, Verts) – est éliminé du premier tour de l’élection présidentielle. Jean-Marie Le Pen accède au deuxième tour, qui l’oppose à Jacques Chirac (RPR).
Ce séisme politique pousse des millions de personnes dans les rues. Le 1er mai 2002 est monumental : c’est le plus puissant qu’ait connu le pays. Des masses de jeunes et de travailleurs sont en colère, veulent lutter, mais les dirigeants réformistes du mouvement ouvrier se contentent de les appeler à voter pour Jacques Chirac au deuxième tour.
Le 5 mai, des millions d’électeurs de gauche se rendent donc aux urnes, la mort dans l’âme, et votent Chirac pour « faire barrage » au FN. Mais en réalité, les appels des dirigeants réformistes à voter pour Chirac n’affaiblissent pas le Front national : ils le renforcent auprès de ses électeurs (et au-delà) en donnant corps à l’idée que la « bande des quatre » se coalise contre le « seul parti » qui s’oppose au « système ». La même erreur, depuis, a toujours abouti au même résultat : le soi-disant « front républicain contre le RN » renforce le RN. Nous y reviendrons.
Dans la foulée du 21 avril 2002, de nombreuses voix s’élèvent pour expliquer que l’élimination de Lionel Jospin fut la conséquence d’une dispersion des suffrages sur un trop grand nombre de candidatures de gauche. Mais c’est prendre l’effet pour la cause. Si les suffrages se sont dispersés, et si les trois candidats d’« extrême gauche », en particulier, en ont totalisé 10,4 % Arlette Laguiller (Lutte Ouvrière) a recueilli 5,7 % des voix, Olivier Besancenot (LCR, devenu le NPA) 4,2 % et Daniel Gluckstein (PT, devenu le POI/POID) 0,5 %. , c’est parce que le gouvernement dirigé par Lionel Jospin a déçu les attentes qui s’étaient exprimées dans la très large victoire de la « gauche plurielle » aux élections législatives de juin 1997. Entre la présidentielle de 1995 et celle de 2002, Jospin a perdu 2,4 millions de voix ; Le Pen en a gagné 300 000.
En cinq ans, le gouvernement Jospin a multiplié les privatisations d’entreprises publiques, a favorisé le développement massif de l’emploi précaire (y compris dans la Fonction publique) et a engagé la France dans des guerres impérialistes en Yougoslavie et en Afghanistan. Le 22 février 2002, Lionel Jospin (alors Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle) déclarait : « Mon projet est moderne, pas socialiste ». Une telle formule, après cinq ans de gestion du capitalisme au profit des plus riches, ne pouvait susciter aucun enthousiasme dans la masse des exploités. Telles furent les causes de la dispersion des voix de gauche. Le PCF – dont le ministre des Transports, Jean-Claude Gayssot, a piloté la privatisation de plusieurs entreprises publiques – fut lourdement sanctionné : 3,4 % des voix, contre 8,6 % en 1995.
Du côté du FN, le 21 avril 2002 et ses suites ont posé les bases de la lutte interne, dirigée par Marine Le Pen, pour « dédiaboliser » et « normaliser » son parti, c’est-à-dire le délester de certaines idées archiréactionnaires qui limitaient sa progression électorale – dont l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, le programme archilibéral et la sympathie à peine voilée pour le national-socialisme hitlérien. Un certain nombre de militants fascistes seront écartés des rangs du FN. Les thèses ouvertement racistes (et racialistes) défendues par Jean-Marie Le Pen, des années durant, vont céder la place à un racisme plus « subtil », plus hypocrite, qui reprend la célèbre et lamentable formule de Michel Rocard, en 1989 : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».
Les gigantesques manifestations anti-FN du 1er mai 2002 ont joué un rôle dans cette nouvelle orientation. Marine Le Pen et ses proches, qui aspirent au pouvoir, veulent convaincre la bourgeoisie qu’ils peuvent y parvenir sans provoquer une explosion de la lutte des classes. Le processus de « normalisation » du FN, qui s’est développé tout le long des années 2000 et 2010, avec la complicité active de grands médias, a culminé dans l’exclusion de Jean-Marie Le Pen – par sa fille – en août 2015. Trois ans plus tard, le FN devient le RN. Suivant les mêmes objectifs stratégiques (rassurer la bourgeoisie et élargir son électorat), ce parti finit par abandonner l’idée d’une sortie de la France de la zone euro : la bourgeoisie française est absolument opposée au retour au franc ; des millions de travailleurs redoutent (non sans raison) qu’une simple sortie de la zone euro se solde par une aggravation de la situation économique.
Dans le contexte d’un discrédit croissant du PS et du PCF, la crise mondiale de 2008 et ses conséquences sociales donnent une nette impulsion à l’ascension du FN. La fraction dirigeante du parti, autour de Marine Le Pen, ne se contente plus de dérouler sa propagande nationaliste, raciste et islamophobe ; elle développe aussi – à l’intention de l’électorat ouvrier – une démagogie « sociale » en rupture (verbale) avec le vieux programme ultralibéral de Jean-Marie Le Pen. Défense des services publics, « retraite à 60 ans », « augmentation des salaires », « nationalisation des autoroutes », etc. : ces thèmes ont trouvé leur place dans l’agitation du FN, puis du RN.
Bien sûr, ce sont des formules creuses et régulièrement reniées par leurs auteurs. Mais cette rupture verbale avec l’ultralibéralisme marque des points, sur le plan électoral, dans un contexte où : 1) le FN/RN n’a jamais été au pouvoir ; 2) « la gauche », au pouvoir, a systématiquement déçu les attentes sociales ; 3) la crise économique s’accompagne d’une régression sociale permanente.
Alors que Jean-Marie Le Pen avait recueilli 3,8 millions de voix en avril 2007, Marine Le Pen en obtient 6,4 millions en avril 2012, puis 7,6 millions en avril 2017 (premier tour) et 8,1 millions en avril 2022 (premier tour). Enfin, l’alliance entre le RN et les troupes d’Eric Ciotti recueille 10,1 millions de voix au premier tour des élections législatives de juillet 2024. Comme toutes les enquêtes le soulignent, c’est surtout dans la classe ouvrière que s’est réalisé cet élargissement massif et constant de l’électorat du FN/RN.
Le « front républicain contre l’extrême droite »
On le voit : l’ascension électorale de ce parti n’a pas été entravée par la mise en œuvre de « fronts républicains contre l’extrême droite », ces dernières décennies. En fait c’est exactement le contraire : les soi-disant « fronts républicains » ont renforcé le FN, puis le RN. Le mouvement ouvrier doit prendre acte de ce fait et en tirer toutes les conséquences.
Le « front républicain » est une forme de collaboration de classe, qui repose sur la fiction d’une communauté d’intérêts entre la classe ouvrière et une fraction (« républicaine ») de la bourgeoisie. Au nom de la « lutte » contre un parti bourgeois (le RN), les dirigeants officiels du mouvement ouvrier appellent les travailleurs à voter pour d’autres partis bourgeois. La ligne de démarcation ne passe plus entre les classes sociales et leurs organisations, mais à l’intérieur du camp de la réaction bourgeoise – dont une fraction est réputée plus « progressiste » (ou plus « républicaine ») que l’autre.
Cependant, une fois élue grâce aux voix de la gauche, la droite « républicaine » attaque la classe ouvrière, aggrave l’exploitation et les oppressions, stigmatise les étrangers et les musulmans – bref, mène une politique typiquement réactionnaire, procapitaliste, tout en reprenant à son compte la rhétorique raciste du RN. Il n’y a pas eu la moindre exception à cette règle.
Par exemple, après sa victoire écrasante du 5 mai 2002 face à Jean-Marie Le Pen, grâce au soutien de tous les dirigeants de la gauche réformiste, Jacques Chirac a mis à l’ordre du jour (entre autres) une nouvelle offensive contre les retraites, un « assouplissement » des 35 heures, une offensive brutale contre les jeunes travailleurs Le projet de « Contrat Première Embauche » (CPE), un contrat de travail au rabais pour les jeunes, a été abandonné grâce à une très puissante mobilisation sociale, de février à avril 2006. et une campagne islamophobe contre le port du voile. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, a multiplié les déclarations de guerre à la jeunesse des banlieues pauvres, assimilée à des « racailles » dont il fallait « nettoyer » les quartiers « au Kärcher ».
On peut en dire autant de la politique de Macron dans la foulée des « fronts républicains » aux deuxièmes tours des présidentielles de 2017 et 2022. Inutile, ici, de rappeler en détail la politique réactionnaire des différents « gouvernements des riches » présidés par Macron depuis 2017. Rappelons simplement l’une des suites du « front républicain » mis en œuvre lors des législatives de juillet 2024 : après l’élection de députés macronistes et LR grâce aux nombreux désistements du NFP face au RN, c’est à Bruno Retailleau qu’a été confié le ministère de l’Intérieur. Le « barrage » à Bardella et Le Pen a débouché sur une version LR de la même rhétorique sécuritaire et islamophobe. Par ailleurs, la plupart des députés macronistes et LR ont permis l’adoption de la dénonciation de l’accord franco-algérien de 1968, à l’initiative des députés RN.
Au final, le soi-disant « front républicain contre l’extrême droite » aboutit systématiquement aux résultats suivants :
1) La droite prétendument « républicaine » reprend à son compte la rhétorique et les idées réactionnaires de l’extrême droite. La raison en est très claire : plus s’aggravent la crise du capitalisme et la régression sociale, plus les partis bourgeois – tous les partis bourgeois – s’efforcent de diviser la classe ouvrière et de détourner sa colère vers les immigrés, les musulmans et la jeunesse des quartiers pauvres. C’est un élément central de la lutte que la bourgeoisie mène contre notre classe.
2) Chez les électeurs et sympathisants du RN, l’alliance « droite-gauche » renforce la conviction que le parti de Marine Le Pen est le véritable « ennemi du système », puisque tous les autres se liguent contre lui. Et dans la mesure où le gouvernement qui succède au « front républicain » lance des offensives contre les conditions de vie et de travail des masses, de nouvelles couches de travailleurs en arrivent à la même conclusion : « l’alternative, c’est le RN ». C’est une erreur, bien sûr, mais à laquelle conduisent fatalement les « fronts républicains ». Autrement dit, ceux-ci limitent le nombre d’élus RN à court terme, mais au prix de consolider et d’accroître sa base électorale à plus long terme. L’élection présidentielle de 2007 semble faire exception : Jean-Marie Le Pen y a perdu 1 million de voix par rapport à l’élection de 2002. Mais cela s’explique assez simplement : d’une part, Nicolas Sarkozy a siphonné l’électorat du FN en reprenant une bonne partie de sa rhétorique raciste et sécuritaire ; d’autre part, Jean-Marie Le Pen résistait à la stratégie de « normalisation » du RN. Résultat : Nicolas Sarkozy faisait figure de Le Pen « normalisé »… Mais cinq ans plus tard, en 2012, Marine Le Pen a recueilli 2,6 millions de voix de plus que son père en 2007, et 1,6 million de plus qu’en 2002.
3) Au sein du mouvement ouvrier (politique et syndical), les « fronts républicains » jettent des illusions sur la droite « républicaine » et détournent les militants de ce qui devrait constituer leur tâche centrale : l’organisation de la lutte de classe contre tous les partis de droite, toutes les forces politiques de la bourgeoisie. En bref, les « fronts républicains » paralysent la mobilisation de notre classe contre ses ennemis. Cela peut prendre différentes formes. Par exemple, depuis les élections législatives de juillet 2024, les dirigeants des confédérations syndicales – y compris Sophie Binet (CGT) – en appellent à la « stabilité » gouvernementale, c’est-à-dire à la stabilité du gouvernement des riches, sous prétexte que des élections législatives anticipées pourraient se solder par une victoire du RN. Par exemple, dans une « Adresse de la Secrétaire générale aux syndicats CGT », le 22 septembre dernier, Sophie Binet écrivait : « Camarades, pour finir, un gros point de vigilance. L’extrême droite est toujours là et n’a jamais été aussi proche du pouvoir. C’est d’ailleurs ce qui explique la radicalisation patronale : si leur intransigeance devait entraîner la chute de la macronie, ils ont déjà leur plan B, avec Bardella et Le Pen. (…) Dans cette période très politique – voire politicienne –, avec des possibilités de censure, de dissolution voire de destitution, gardons notre boussole syndicale et soyons toujours vigilants à protéger notre indépendance. » En clair, Sophie Binet se prononçait contre la chute du gouvernement Lecornu. C’est une forme de « front républicain » dont les effets réactionnaires sont manifestes : la lutte de classes est suspendue, mise en veilleuse, au nom du soutien à la droite « républicaine », considérée comme un « moindre mal ».
Un danger « fasciste » ?
Les partisans du « front républicain » avancent un argument qui peut se formuler ainsi : « L’arrivée au pouvoir du RN, ce serait la victoire du fascisme, la destruction de la démocratie, l’interdiction de manifester et de faire grève. Et donc, oui, comparés à une telle catastrophe, les autres partis de droite sont un “moindre mal”. En les soutenant ponctuellement, face au RN, nous défendons la possibilité même de lutter pour nos droits et nos conditions de vie ».
Entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2022, Fabien Roussel (PCF) déclarait qu’une victoire du RN serait une « catastrophe démocratique ». Mélenchon parlait d’une situation « définitivement irréparable » si Le Pen l’emportait. Tous les dirigeants de la gauche réformiste ont exprimé cette même idée sous différentes formes.
Pour y répondre, commençons par souligner que si le RN était un parti fasciste, et si l’avènement du fascisme en France était donc possible à court terme, il serait dérisoire – mieux : il serait criminel – de s’y opposer en appelant les travailleurs à voter pour la droite « républicaine ». Le « front républicain » détournerait les organisations ouvrières de leur tâche urgente et centrale : la formation de milices ouvrières dans toutes les villes, tous les quartiers, et leur lutte à mort contre les hordes armées du RN.
Cependant, il n’y a pas de hordes armées du RN qui patrouillent dans nos villes et attaquent les organisations ouvrières, les syndicats et les partis de gauche. Tout ce qu’il y a, à ce stade, c’est une poignée de groupuscules fascistes – qui sont violents et qu’il faut combattre, mais qui ne sont pas du tout en situation de prendre le pouvoir à court ou moyen termes. Soit dit en passant, face aux actions violentes des groupuscules fascistes, les dirigeants réformistes ne mobilisent pas les masses dans des actions défensives et offensives ; non : ils demandent à l’Etat bourgeois de de les dissoudre. En vain, bien sûr. C’est une autre forme – non moins nuisible – de « front républicain ».
Le RN est un parti bourgeois et archiréactionnaire, un ennemi de notre classe, mais son programme, ses objectifs et ses méthodes ne sont pas fascistes. Ce n’est pas une organisation politique et paramilitaire préparant ouvertement la guerre civile contre toutes les organisations politiques, syndicales et associatives des travailleurs, en vue de les détruire complètement.
Il ne sert à rien, ici, de rappeler les origines historiques du RN. Ce parti n’a plus rien à voir avec le groupuscule fasciste fondé en 1972. Le FN fut conçu, à l’origine, comme la vitrine électorale d’une organisation néofasciste : Ordre nouveau. Mais dès la fin des années 70, l’orientation « légaliste » du FN, sous la direction de Jean-Marie Le Pen, éloigne ce parti de ses origines fascistes, au grand dam de ses fondateurs. Si le RN n’est plus un groupuscule, et s’il est même aux portes du pouvoir, c’est notamment parce qu’il n’est plus fasciste. Nous l’avons rappelé : la « normalisation » et la « dédiabolisation » du FN et du RN, dans les années 2000 et 2010, visaient à éliminer toute équivoque en la matière afin d’élargir l’électorat frontiste. Loin d’organiser des hordes de fascistes en armes, la direction du RN chasse de ses rangs les militants qui affichent leur sympathie pour le Troisième Reich.
« Mais ce n’est que de la communication », entend-on parfois à gauche, « et au fond tous ces gens – Marine Le Pen comprise – sont toujours des admirateurs du régime hitlérien ». C’est possible, mais cela ne pèse d’aucun poids lorsqu’il s’agit de caractériser le RN. Quoi qu’elle pense de Hitler dans le secret de son âme réactionnaire, Marine Le Pen a un objectif central : conquérir le pouvoir. Or elle ne peut y parvenir par la voie fasciste, car le rapport de forces entre les classes exclut radicalement cette possibilité. C’est un fait qu’il est très important de comprendre, car ses implications dépassent largement la question du « front républicain ».
Premièrement, la petite bourgeoisie – dans laquelle Hitler et Mussolini recrutaient leurs troupes de choc et trouvaient un soutien de masse – pèse aujourd’hui beaucoup moins lourd, numériquement, que dans l’Allemagne des années 1930 et l’Italie des années 1920. Le poids social de la petite bourgeoisie a largement fondu au profit du salariat, qui constitue désormais l’écrasante majorité de la population active en France et dans tous les pays capitalistes développés.
Deuxièmement, l’écrasante majorité de la petite bourgeoisie et des « classes moyennes » (professions libérales, couches supérieures du salariat, etc.) ne s’oriente pas vers le fascisme. Sur le plan électoral, elles sont fracturées entre les différentes forces politiques de l’échiquier politique. Une minorité non négligeable vote pour les partis de gauche, et notamment pour la FI. Une majorité de ses couches supérieures s’accrochent encore aux macronistes, ex-macronistes et demi-macronistes (Glucksmann, etc.) : elles aspirent non au fascisme, mais à la stabilité. Il est vrai que les couches inférieures de la petite bourgeoisie, qui en forment la grande majorité, votent de plus en plus pour le RN. Mais elles ne s’orientent pas vers la lutte armée contre les organisations ouvrières. Elles expriment une colère et, au passage, espèrent (à tort) que le RN nettoiera les écuries d’Augias de la Ve République, défendra la petite propriété face au grand capital, allègera la fiscalité et la paperasse qui pèsent sur les petits patrons et les professions libérales, etc.
Bien sûr, à ces aspirations se mêlent toutes sortes d’idées archiréactionnaires, notamment racistes et nationalistes. L’orgueil national, qui ne coûte pas un centime, est le lot de consolation de nombreux petits-bourgeois écrasés par les dettes, les impôts et l’inflation. Mais leur force et leur orientation politique, de nos jours, n’a pas grand-chose à voir avec la masse des petits-bourgeois enragés qui, dans l’Allemagne du début des années 1930, ont porté Hitler au pouvoir.
Enfin, n’oublions pas l’essentiel : la majorité de l’électorat du RN, désormais, est constitué non de petit-bourgeois, mais de travailleurs. Que l’on sache, les millions de travailleurs qui votent pour le RN ne s’orientent pas vers la destruction des organisations ouvrières ! Non : ils votent pour le RN parce qu’ils rejettent l’ensemble du « système » politique – et parce que le RN, qui n’a jamais été au pouvoir, se présente comme l’ennemi du « système », le parti du peuple contre les « élites », des petits contre les grands. Tôt ou tard, une large fraction de l’électorat ouvrier du RN se tournera non vers le fascisme, mais vers la gauche. Affirmer le contraire, c’est calomnier notre classe et, au passage, ne rien comprendre à la situation politique actuelle.
La lutte contre le racisme
Dans certains milieux de gauche, la perspective que nous venons de formuler – le virage à gauche de l’électorat ouvrier du RN, à un certain stade – suscite un profond scepticisme et soulève l’objection suivante : « Mais que faites-vous des préjugés racistes des travailleurs qui votent RN ? Est-ce que vous en niez l’existence ? Ou alors vous pensez que ces préjugés vont s’évaporer, un beau jour, par l’opération du Saint-Esprit ? »
Non, nous ne nions pas la présence d’idées racistes et islamophobes dans l’électorat ouvrier du RN. En fait, ces idées circulent très au-delà de cet électorat. Comment pourrait-il en être autrement ? Tous les partis bourgeois et tous les grands médias se livrent en permanence à une propagande raciste et islamophobe. Même des dirigeants du PS et du PCF y contribuent – au nom de la « laïcité » ou sous d’autres prétextes.
Dans ce domaine, les frontières de l’insulte et du grotesque sont allègrement franchies. De lamentables « débats » sont lancés sur la menace que constitueraient les « burkinis » ou les rayons halals des supermarchés. La coupe et la longueur des robes des jeunes musulmanes font l’objet de vives discussions. De manière générale, les millions d’immigrés et de musulmans sont présentés comme des terroristes et des criminels en puissance. Cette politique de division et de diversion massives est désormais l’un des piliers de la « démocratie » bourgeoise française. Plus la crise économique et sociale s’aggrave, plus la bourgeoisie ressent le besoin de boucs émissaires, plus la propagande raciste s’intensifie, se généralise et dépasse les frontières du RN. Rappelons qu’en 2021, lors d’un débat télévisé entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin, celui-ci reprochait à celle-là d’être « trop molle » face à l’islam et l’immigration !
Il est clair que cette propagande permanente a des effets négatifs sur la conscience d’une partie des masses exploitées. Mais nous ne devons jamais perdre de vue le fait suivant : en dernière analyse, le racisme est « une question de pain », selon la formule de Lénine. C’est le cœur du problème. Dans la classe ouvrière, la propagande raciste trouve un écho du fait du manque de « pain » – c’est-à-dire d’emplois correctement payés, de logements décents et de services publics de qualité. La droite (RN compris) cherche à tromper les travailleurs et les chômeurs en leur disant : « Il n’y a déjà pas assez de travail et de bons logements pour vous ; on ne va pas en donner aux étrangers ! Il faut donc fermer les frontières, expulser des immigrés, etc. » A cela, le mouvement ouvrier doit répondre : « Mensonge ! En France, des grands groupes capitalistes possèdent des centaines de milliers de logements et de bureaux laissés vacants à des fins spéculatives. Il faut les réquisitionner. Et on peut créer des millions d’emplois, à condition d’exproprier la bourgeoisie et de réorganiser l’économie sur des bases socialistes. »
Malheureusement, ce n’est pas du tout ce que disent les dirigeants officiels du mouvement ouvrier. Certains abondent dans le sens de la droite, d’une manière ou d’une autre. Et dans le meilleur des cas, ils se contentent de déclarations morales totalement abstraites sur le thème de l’égale dignité de tous les hommes. Dans ce registre, Jean Luc Mélenchon est intarissable, mais son approche philosophico-morale – à grands coups de références aux « Lumières » françaises – est parfaitement inefficace et, à la longue, nettement soporifique. Pour vraiment lutter contre les idées racistes qui affectent la classe ouvrière, il faut traiter la question « du pain », c’est-à-dire défendre la perspective d’une lutte commune de tous les travailleurs – quelle que soit leur origine – pour en finir avec la misère et la précarité. C’est dans la lutte des classes, dans la lutte commune de tous les travailleurs que les préjugés racistes seront déracinés et pulvérisés. Il en a toujours été ainsi, et il n’en sera jamais autrement.
Le principal obstacle à la lutte contre le racisme, ce sont les directions réformistes du mouvement ouvrier : voilà ce qu’il faut rappeler à tous ceux qui, à gauche, se plaignent sans cesse du « faible niveau de conscience » des travailleurs qui votent RN. Ceci étant dit, l’obstacle des directions réformistes n’est pas absolu ; il est relatif. Tôt ou tard, malgré cet obstacle, de larges fractions de l’électorat ouvrier du RN se tourneront non vers le fascisme (l’idée même est absurde), mais vers la gauche. C’est dans cette direction qu’elles chercheront à régler « la question du pain ».
Ce virage à gauche de l’électorat ouvrier du RN pourrait s’engager à court terme si les dirigeants de la gauche et du mouvement syndical viraient eux-mêmes à gauche. A défaut, cela passera sans doute par l’expérience d’un gouvernement dirigé par le RN. Mais même dans cette hypothèse, la direction du mouvement ouvrier sera un facteur important du processus. A ce propos, nous écrivions en juin 2024 :
« Dans le contexte actuel, un gouvernement du RN serait d’emblée faible et fragile. Dès le premier jour, il serait détesté par des fractions décisives de la jeunesse et du salariat. Du fait de sa politique procapitaliste, il serait condamné à perdre du terrain dans son électorat ouvrier, mais aussi dans les couches les plus pauvres de la petite bourgeoisie. Il n’est pas possible d’anticiper le rythme de ce processus, mais du fait de la profondeur de la crise et des attentes sociales, il pourrait être assez rapide. Un élément central de l’équation sera précisément le programme et la stratégie des grandes organisations du mouvement ouvrier, à commencer par la plus puissante d’entre elles : la CGT. Plus la CGT disposera d’un plan de bataille clair et combatif, plus elle sera capable de mobiliser de larges couches de jeunes et de travailleurs, plus vite s’effectuera la décomposition de la base sociale du RN. »
Un danger « bonapartiste » ?
Nous venons d’écarter la perspective d’un régime fasciste à court terme, mais nous savons bien que, dans l’esprit de beaucoup de jeunes et travailleurs de gauche, le terme « fasciste » a une signification plus large que celle exposée ci-dessus. Ce qu’ils redoutent, c’est qu’un gouvernement du RN lance une offensive générale contre nos droits démocratiques, dont la liberté d’expression et de réunion, le droit de faire grève et de manifester.
Cette inquiétude est parfaitement justifiée. Cependant, nos droits démocratiques sont déjà attaqués par ceux-là mêmes qui, à droite, ont bénéficié de « fronts républicains ». C’est sous la présidence de Macron que les Gilets jaunes ont été brutalement réprimés, que des manifestations et réunions propalestiniennes sont interdites, qu’un nombre croissant de syndicalistes combatifs sont traînés dans des commissariats et devant la justice, que les universités restreignent les droits démocratiques des organisations étudiantes, etc. S’imaginer que la droite « républicaine » constitue un « moindre mal » dans la défense de nos droits démocratiques, c’est faire totalement abstraction de la réalité de la situation.
Nul doute que le RN, au pouvoir, chercherait à intensifier cette offensive contre nos droits démocratiques. Mais là encore, la question décisive n’est pas ce que veulent les dirigeants du RN ; c’est plutôt ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire, compte tenu du rapport de forces entre les classes.
Il y a certaines limites à l’offensive de la bourgeoisie contre nos droits démocratiques. A ce stade, toute tentative d’engager le pays dans une voie résolument « bonapartiste » – celle d’une dictature militaro-policière – provoquerait des mobilisations de masse explosives qui menaceraient l’ensemble du régime capitaliste. A cet égard, rappelons qu’en 2021 l’article 24 de la Loi Sécurité globale, qui prévoyait d’interdire aux manifestants de filmer des policiers, a provoqué des manifestations d’une telle ampleur que le pouvoir a dû faire marche arrière. Ces manifestations rassemblaient beaucoup de jeunes et de travailleurs très éloignés des organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier : ce fait très significatif n’a pas échappé au gouvernement de l’époque.
Un gouvernement du RN serait confronté au même rapport de forces entre les classes. En fait, ce gouvernement susciterait une telle hostilité et une telle méfiance, dans une large fraction de la jeunesse et du salariat, que la défense de nos droits démocratiques deviendrait une question socialement explosive. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons de l’ambivalence de la bourgeoisie à l’égard du RN : d’un côté, elle se prépare (faute d’alternative) à un gouvernement dirigé par Le Pen ou Bardella, et elle a d’ailleurs tout fait pour contribuer à la « normalisation » de leur parti ; mais d’un autre côté, la classe dirigeante redoute qu’en dépit de cette « normalisation », un gouvernement du RN ne provoque des mobilisations sociales incontrôlables. Elle n’a pas oublié la marée humaine qui déferlait dans le pays le 1er mai 2002.
Le cœur du problème, comme toujours, c’est la direction du mouvement ouvrier. Au lieu d’organiser des « fronts républicains » qui renforcent le RN et ne protègent en rien nos droits démocratiques, les dirigeants des organisations politiques et syndicales de notre classe devraient s’efforcer de la mobiliser massivement contre l’actuelle offensive antidémocratique. On ne doit plus tolérer la moindre interdiction de manifester, la moindre restriction du droit de grève et de réunion, la moindre répression de militants syndicaux ou propalestiniens !
Malheureusement, ce n’est pas du tout l’orientation des dirigeants actuels du mouvement ouvrier. Par exemple, les interdictions frappant les manifestations propalestiniennes, depuis le 7 octobre 2023, n’ont suscité pratiquement aucune réaction au sommet de « la gauche » et du mouvement syndical. Les dirigeants du PS et du PCF ont même approuvé ces interdictions. Autre exemple : le 6 décembre 2018, les dirigeants de toutes les confédérations syndicales ont signé un communiqué condamnant la « violence » des Gilets jaunes, ce qui était une façon de justifier la répression brutale de ce mouvement par l’appareil d’Etat bourgeois.
Voilà le véritable problème auquel nous sommes confrontés. Le danger central ne réside pas dans l’instauration d’une dictature militaro-policière au lendemain d’une victoire électorale du RN ; il réside dans la passivité – et pire : dans la complicité – des dirigeants officiels de notre classe face à l’actuelle offensive de la bourgeoisie contre nos droits démocratiques. Les militants ouvriers les plus combatifs doivent en prendre la mesure et en tirer toutes les conclusions. Il faut doter nos grandes organisations de dirigeants déterminés à lutter sérieusement pour défendre chacun de nos droits démocratiques, dans le cadre d’une lutte générale contre le système capitaliste et pour la transformation socialiste de la société.
La confusion de Sophie Binet
L’ascension du « populisme de droite » est loin d’être une exception française. L’élection de Giorgia Meloni en Italie, en 2022 ; le succès de Nigel Farage et de son parti (Reform UK) en Grande-Bretagne ; celui de l’AFD en Allemagne ; les deux victoires électorales de Donald Trump ; l’élection de Bolsonaro au Brésil en 2019 : ce sont là quelques exemples, parmi bien d’autres, du même phénomène.
Est-ce que Trump, Meloni et Bolsonaro ont instauré des régimes fascistes ou bonapartistes aux Etats-Unis, en Italie et au Brésil ? Absolument pas. Les organisations de la classe ouvrière n’y ont pas été détruites. Quant aux droits démocratiques des travailleurs, ils ont été et sont toujours attaqués (comme ils le sont en France), mais ils n’ont pas été liquidés. Conformément à ce que nous avons expliqué plus haut à propos de la France, ces trois gouvernements réactionnaires n’ont pas – et ne pouvaient pas – instaurer des régimes fascistes ou bonapartistes du fait de l’actuel rapport de forces entre les classes dans ces trois pays.
Comparons notre analyse des faits à ce que déclarait Sophie Binet (CGT), en juin 2024, à propos d’une prétendue « différence de nature » entre « l’extrême droite » et toutes les autres « forces politiques » (y compris, donc, les macronistes et LR) : « Cette différence de nature, c’est que si souvent l’extrême droite arrive au pouvoir par les urnes, elle refuse de rendre le pouvoir. C’est ce qui s’est passé au Brésil et aux Etats-Unis, où l’extrême droite a refusé le résultat des urnes et a tenté d’organiser un putsch. C’est ce qui se passe en Italie, où Giorgia Meloni est en train de faire une réforme de la Constitution pour remettre en cause l’indépendance de la Justice et l’indépendance des organisations syndicales, de façon à pouvoir verrouiller la démocratie et être sûre de pouvoir conserver le pouvoir. »
Un an et demi plus tard, les faits les plus récents ont confirmé l’absurdité de cette analyse de la Secrétaire générale de la CGT. La tentative de putsch de Bolsonaro fut un fiasco si total que le principal intéressé est sur le point d’être envoyé en prison. En novembre 2024, Donald Trump a largement remporté les élections face à Kamala Harris. Enfin, s’il est bien possible que Giorgia Meloni « conserve le pouvoir » dans les années qui viennent, ce ne sera pas au moyen d’un « verrouillage » de la « démocratie » italienne, mais parce que la gauche italienne est dans un état absolument pathétique, suite à des décennies de renoncements et de trahisons. Soit dit en passant, en Italie comme en France et ailleurs, la « Justice » bourgeoise n’est pas indépendante : en dernière analyse, elle défend le pouvoir et les privilèges de la classe dirigeante. Et malheureusement, les grands syndicats italiens (comme les grands syndicats français) ne sont pas vraiment « indépendants », eux non plus : leurs sommets ont partiellement fusionné avec l’Etat bourgeois. C’est même tout le problème.
Au final, l’analyse de Sophie Binet se réduit à ceci : Bolsonaro et Trump ayant contesté les résultats d’une élection et mobilisé leurs troupes dans la rue, ils sont d’une « nature différente » des autres politiciens bourgeois, de sorte que les travailleurs doivent préférer ceux-ci à ceux-là. C’est du niveau de n’importe quel journaliste libéral du Monde ou du New York Times. Les militants de la CGT n’ont pas besoin de ce genre de leçons libérales « Libérales » et donc, bien sûr, totalement hypocrites. Rappelons que les dirigeants de la droite « républicaine » européenne ont fait pression pour obtenir l’annulation d’une élection présidentielle en Roumanie, en 2024, parce que le vainqueur ne leur convenait pas. Nous aimerions connaître la position de Sophie Binet sur cette annulation d’un scrutin démocratique, qui ne va pas dans le sens de sa théorie sur la « différence de nature » entre les populistes de droite et la droite prétendument « républicaine » ! : il leur faut un point de vue de classe, une opposition sans faille à tous les partis de droite et un programme offensif contre le système capitaliste, que tous ces partis défendent résolument !
La polarisation politique et la faillite des réformistes
Le caractère international du phénomène du « populisme de droite », par-delà ses particularités nationales, souligne que nous avons affaire à des répercussions fondamentales de la crise mondiale du capitalisme.
Nous l’avons indiqué plus haut : la récession mondiale de 2008 et ses conséquences sociales ont nettement contribué au développement de l’électorat du Front national. Cependant, en France comme ailleurs, la crise de 2008 n’a pas seulement bénéficié aux populistes de droite ; elle a précipité un processus de polarisation politique vers la droite et vers la gauche.
En France, Mélenchon a recueilli 11,1 % des voix en 2012, puis 19,6 % en 2017 et 22 % en 2022. En Grande-Bretagne, en 2015, Jeremy Corbyn a suscité beaucoup d’enthousiasme en prenant la direction du Parti travailliste sur la base d’un vaste programme anti-austéritaire. Aux Etats-Unis, Bernie Sanders a rencontré un puissant écho en faisant campagne pour « une révolution contre la classe des milliardaires », et la récente élection de Mamdani à New York relève du même phénomène. En Grèce, Syriza a remporté les élections en 2015. En Espagne, Podemos a connu une fulgurante ascension en 2014 et 2015. En Allemagne, Die Linke a réalisé une nette percée (12 %) lors des élections fédérales de 2009. Dans tous ces pays (et d’autres), la radicalisation des masses a trouvé une expression sur la gauche de l’échiquier politique.
Ceci dit, la plupart des organisations et dirigeants réformistes qui ont bénéficié de cette radicalisation ont fini par décevoir leur base sociale. Précisément parce qu’ils sont réformistes, ils ont viré à droite sous la pression de la classe dirigeante. Syriza a renoncé à son programme et mené une politique d’austérité. Jeremy Corbyn a cédé face aux pressions de l’aile droite du Parti travailliste. Podemos et Die Linke ont viré à droite. Bernie Sanders s’est rangé derrière l’archibourgeoise Hillary Clinton, puis derrière le génocidaire Joe Biden.
Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, il y a un lien entre, d’une part, la capitulation de Bernie Sanders, de Jeremy Corbyn et des dirigeants de Die Linke, et, d’autre part, les succès de Trump, de Farage et de l’AFD. Nous ne disons pas que c’est le seul facteur en jeu, mais c’en est un indiscutable, dans la mesure où ces capitulations ont renforcé la position des populistes de droite dans de larges fractions des masses exploitées et opprimées. Pour le dire positivement : si Sanders, Corbyn et les dirigeants de Die Linke n’avaient pas capitulé, s’ils avaient maintenu le cap à gauche au lieu de virer à droite, ils auraient miné la progression des démagogues réactionnaires.
Au Brésil, c’est la politique procapitaliste du Parti des Travailleurs, au pouvoir de 2003 à 2018, qui a préparé le terrain à la victoire de Jair Bolsonaro en octobre 2018. En particulier, ce sont les deux mandats de Dilma Rousseff, dans le contexte d’une profonde crise du capitalisme brésilien, qui ont permis à Bolsonaro – malgré son programme ouvertement réactionnaire – de trouver une base électorale jusque dans une fraction des couches les plus pauvres du Brésil.
On pourrait aborder aussi les cas de l’Argentine (Milei) et du Chili (Kast). La conclusion serait encore et toujours la même : il y a un lien organique entre la faillite de la gauche réformiste et les succès du populisme de droite, sur fond de crise du capitalisme, de régression sociale permanente et de rejet massif de l’ensemble du « système » politique officiel.
Le rôle de la France insoumise
En France, le populisme de droite n’a pas surgi récemment : l’ascension du FN et du RN s’étale sur plus de quatre décennies. Jusqu’en 2017, ce sont les trahisons et renoncements de la « vieille gauche » – le PS, le PCF et les Verts – qui ont alimenté ce phénomène. Mais dans la foulée de 2017, les dirigeants de la FI ont eux-mêmes commencé à virer à droite : alliances avec les Verts et le PS aux élections intermédiaires, « suivisme » à l’égard du mouvement des Gilets jaunes, modération générale du discours…
Le virage à droite le plus net fut l’alliance formelle et globale de la FI avec le PS, le PCF et les Verts – d’abord dans le cadre de la Nupes (juin 2022), puis dans le cadre du NFP (juillet 2024). C’était l’exact contraire de ce qui était requis pour miner l’ascension du RN et gagner une partie significative des abstentionnistes. Une alliance étroite de la FI avec trois vieux partis du « système » ne pouvaient susciter aucune adhésion chez des millions de pauvres et de travailleurs qui brûlent de haine contre ce même « système ».
Mélenchon s’efforce régulièrement de défendre le bilan de la Nupes et du NFP. Mais les faits, comme les chiffres, sont têtus. Comparons les résultats du premier tour de la présidentielle de 2022 avec ceux du premier tour des législatives de 2024. En avril 2022, les partis du futur NFP (FI, PS, Verts et PCF) ont recueilli un total de 10,7 millions de voix ; en juillet 2024, le NFP a recueilli 9 millions de voix. De son côté, le RN a recueilli 8,1 millions de voix en avril 2022 ; en juillet 2024, l’alliance RN-Ciotti en a recueilli 10,1 millions. Bilan : 1,7 million de voix en moins pour le NFP, contre 2 millions de voix en plus pour le RN. Le différentiel est de 3,7 millions de voix. On pourrait nous objecter que le ralliement d’Eric Ciotti au RN a contribué au résultat de cette alliance. Mais non : Ciotti a simplement suivi les électeurs qui s’orientaient vers le RN. Sans Ciotti, le RN aurait sans doute réalisé un score semblable.
Dans « La FI et le fiasco de “l’unité de la gauche” », publié début novembre, nous défendions la nécessité d’une rupture de la France insoumise avec le PS, mais aussi avec les Verts et le PCF. Nous citerons ici un large extrait de cet article, car il contient l’essentiel de notre argumentation :
« Considérons le tableau d’ensemble qu’offrent les partis politiques. Les Verts et le PCF sont étroitement liés au PS, lequel se tourne vers les macronistes, qui eux-mêmes s’appuient sur Les Républicains, qui se tournent vers le RN. La Nupes et le NFP ont soudé la FI à cette longue chaîne des alliances et des complicités qui constitue le “système” politique français – pourri jusqu’à la moelle. C’est d’autant plus dommageable que Marine Le Pen, en bout de chaîne, peut se prévaloir d’une posture “anti-système”, proclamer qu’elle est la seule à ne soutenir aucun autre parti que le sien, aucun autre intérêt que celui du “peuple français”, etc. Cette démagogie bénéficie d’un autre avantage : le RN n’a jamais été au pouvoir.
« Pour miner l’ascension du RN et gagner de nouvelles couches des masses exploitées, la FI doit s’extraire de cette chaîne, c’est-à-dire rompre avec tous les autres partis du NFP, qui en constituent l’aile droite.
« Premièrement, face à la possibilité d’élections législatives anticipées, la FI doit s’engager à présenter des candidats de son mouvement dans toutes les circonscriptions. Plus d’alliances au premier tour avec le PS, les Verts et le PCF ! Entre les deux tours, aucun soi-disant “front républicain contre l’extrême droite”, ces alliances avec la droite qui renforcent le RN et sa posture “anti-système” ! Pour le reste, lorsque la FI ne sera pas en tête de “la gauche” à l’issue du premier tour, elle pourra éventuellement se désister, au deuxième, afin de battre la droite. Ceci dit, il est vain de spéculer sur les différents scénarios du deuxième tour, car l’essentiel est que la FI adopte une politique offensive et indépendante au premier tour – et qu’elle rejette fermement le “front républicain contre l’extrême droite”.
« Deuxièmement, cette rupture formelle avec l’aile droite du réformisme doit s’accompagner d’un virage à gauche de la FI sur le plan programmatique. Nous ne demandons pas aux dirigeants de la FI d’adopter notre programme, celui du marxisme révolutionnaire. Mais en défendant vigoureusement une série de mesures s’attaquant au pouvoir de la classe dirigeante – comme la nationalisation des banques, des transports, de l’énergie et de la grande industrie –, la FI susciterait beaucoup d’enthousiasme dans la jeunesse et le salariat. Au passage, cela jetterait le RN sur la défensive, car les dirigeants de ce parti bourgeois jusqu’au bout des griffes seraient obligés de prendre nettement position contre les nationalisations, ce qui sèmerait le trouble dans l’électorat ouvrier du RN.
« Troisièmement, la FI doit cesser de s’enfermer dans le cirque du Palais Bourbon, où les postures et les manœuvres en tous genres sombrent dans une cacophonie absurde, grotesque, dont le peuple se détourne avec dégoût. La FI doit appeler l’ensemble du mouvement ouvrier – et d’abord la CGT – à construire une puissante mobilisation dans les rues, les entreprises, les facs et les lycées, avec comme objectif central d’en finir avec Lecornu, Macron et leur politique d’austérité drastique. Mélenchon et ses camarades doivent jeter toutes leurs forces et toute leur autorité dans cette bataille.
« A ces trois conditions, il est encore possible que la FI brise la dynamique ascendante du RN. A défaut, la FI aidera Marine Le Pen et ses sbires à faire un pas de plus vers le pouvoir. »
Ajoutons simplement ceci : il ne suffit pas de dénoncer les revirements du RN en matière de programme « social ». Il est vrai qu’on ne compte plus les positions successives du RN sur l’âge de départ à la retraite : 60 ans, 62, 64, 66 ? La FI a raison de dénoncer les oscillations constantes du RN sur ces questions. Mais il ne faut pas en surestimer l’impact, car plus le rejet des « partis du système » s’approfondit, moins les incohérences et contradictions du RN ont d’influence sur les intentions de vote. Autrement dit, le « dégagisme » a tendance à l’emporter sur tout le reste. On l’a vu à l’occasion de la campagne pour les élections législatives de juillet 2024 : chaque jour, Jordan Bardella jetait par-dessus bord une mesure « sociale » du programme du RN. Mais cela n’a pas empêché le RN de battre tous ses records, au premier tour, et ce parti de poursuivre son ascension dans les sondages, depuis.
Conclusion
Résumons les principales conclusions auxquelles est parvenue notre analyse :
1) La lutte contre le RN est indissociable du combat contre le système capitaliste et tous les partis de droite. Les diverses formes de « front républicain contre le RN » doivent être rejetées et remplacées par une lutte de classe contre l’ensemble des forces politiques de la bourgeoisie. Plus aucun désistement de la gauche au profit de la droite « républicaine » ! Et lorsque le deuxième tour d’un scrutin électoral voit s’affronter deux partis de droite, quels qu’ils soient, l’heure n’est plus à choisir le prétendu « moindre mal », mais à préparer la lutte – dans la rue, les entreprises, les facs et les lycées – contre le vainqueur, quel qu’il soit.
2) Le combat contre le poison du racisme est indissociable, lui aussi, d’une lutte implacable contre le capitalisme en crise. Les discours abstraits et impuissants sur la fraternité universelle entre les hommes doivent céder la place à une fraternité de classe dans la lutte commune de tous les travailleurs – quelle que soit leur origine – pour en finir avec le chômage, la précarité, la vie chère, l’exploitation et les oppressions. Les luttes passées pour la régularisation des travailleurs sans-papiers ont montré la voie. Toute victoire concrète, dans ce domaine, est mille fois plus utile qu’un millier de discours « humanistes ».
3) Au lieu de prêter l’oreille aux lamentations sur le « niveau de conscience » des travailleurs qui votent pour le RN, les militants de gauche les plus combatifs doivent engager la lutte contre le conservatisme des dirigeants officiels du mouvement ouvrier, car c’est là que se situent à la fois le nœud et la solution du problème. Nous l’avons démontré : l’ascension du RN est directement liée aux trahisons et renoncements des dirigeants des partis « de gauche ». Mais elle est aussi liée à l’extrême modération des dirigeants officiels du mouvement syndical, qui passent leur temps à « négocier » la régression sociale, au lieu d’organiser la lutte contre la bourgeoisie. Les militants de la CGT et de la FI, en particulier, doivent engager la bataille pour doter leurs organisations d’un programme et d’une stratégie à la hauteur des enjeux. Au sein de la FI, cela implique notamment une rupture nette avec le PS, les Verts et le PCF.
4) Pour en finir avec le racisme, le RN et la droite en général, il faudra en finir avec le système capitaliste lui-même. On ne peut avoir l’un sans avoir les autres. La lutte contre les oppressions et la régression sociale permanente doit être liée à l’objectif d’exproprier la bourgeoisie, de placer les grands leviers de l’économie entre les mains des travailleurs et de réorganiser l’économie sur des bases socialistes. La planification démocratique de la production posera les bases matérielles, économiques et culturelles d’une élimination du racisme, du sexisme et de toutes les autres formes d’oppression.
Le PCR, section française de l’ICR, appelle la jeunesse et les travailleurs les plus combatifs à rejoindre ses rangs pour contribuer à la victoire de notre programme et de nos idées. Les succès du « populisme de droite », à l’échelle internationale, est une expression de ce qu’écrivait Trotsky dans son Programme de transition (1938) : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ». Ce verdict est aussi juste aujourd’hui qu’en 1938. En France comme ailleurs, il faut construire la direction révolutionnaire qui mènera les travailleurs au pouvoir. Il n’y a pas de tâches plus urgentes !

