Je travaille chez Réseau de transport d’électricité (RTE), une société privée chargée d’une mission de service public, qui assure l’administration, la maintenance, le développement et l’exploitation du réseau électrique à très haute tension en métropole. Filiale d’EDF, RTE trouve son origine au début des années 2000, avec l’ouverture du secteur de l’énergie à la concurrence. L’entreprise emploie aujourd’hui un peu plus de 10 000 salariés et gère un réseau de 106 440 km de lignes électriques.
Accidents du travail
Pour ma part, je suis chargé d’étude. Bien que nous soyons soumis aux pressions de la direction et à des directives absurdes, les plus exposés aux dangers du manque de moyens et d’investissements dans le réseau sont mes collègues électriciens sur le terrain. Par exemple, le 30 avril dernier, un agent du GMR Normandie, l’un des services de RTE chargés de la maintenance du réseau, a été électrisé et grièvement brûlé alors qu’il recherchait une fuite sur un disjoncteur de 90 000 volts. Il s’est retrouvé seul sur le site pendant une heure, sans possibilité de prévenir les secours, avant d’être trouvé par un agent Enedis. Il a finalement été hospitalisé et a dû être placé dans un coma artificiel, avant de subir plusieurs greffes de peau.
Suite à cet accident, la CGT a exigé de rendre obligatoire la présence de deux agents lors des interventions, une mesure qui pourrait empêcher ce genre d’accident. La direction a refusé, parce qu’elle ne veut pas mettre les moyens : elle affirme constamment à grands coups de communication interne que « la santé et la sécurité sont l’affaire de tous », mais sans jamais augmenter les effectifs ni ralentir les cadences de travail. Entre 2022 et 2025, le nombre annuel d'accidents du travail (hors trajet) est passé de 277 à 344 au sein de l'entreprise !
Le manque d’investissements dans le réseau met gravement en danger les agents. De manière générale, le matériel n’est pas adapté au réchauffement climatique. Le 24 juin dernier, en pleine canicule, deux transformateurs de mesure (TCT 225 kV) ont explosé dans le poste électrique de Squividan dans le Finistère. Des débris de céramique et d'acier ont été projetés à plusieurs centaines de mètres de distance. Cet incident aurait pu blesser gravement et même provoquer la mort de mes collègues s’ils étaient en train d’y réaliser une intervention.
Pillage
La direction annonce de grands investissements pour adapter le réseau au changement climatique, de l’ordre de 20 milliards d’euros sur 15 ans. Mais où va-t-elle trouver l’argent ? Non pas en réduisant les dividendes versés aux actionnaires, mais en augmentant les tarifs de l’électricité, bien sûr !
Cette hausse devrait être de 2 à 3 % par an jusqu’en 2040 pour les entreprises et de 1 % par an pour les particuliers. Et cela sans compter l’inflation ou une éventuelle hausse des prix de l’énergie en cas d’intensification des tensions et des guerres impérialistes. En plus de ça, la direction augmente constamment la part d’argent versée aux actionnaires. Entre 2024 et 2025, alors que l’entreprise réalise des bénéfices records, ce sont plus de 40 millions d’euros initialement affectés aux salaires qui sont allés gaver les actionnaires.
Pour maintenir le pillage de ce qui était autrefois un service public, le gouvernement Lecornu a nommé cette année à la tête de RTE nulle autre qu’Emilie Piette. Elle fut secrétaire générale adjointe d’Emmanuel Macron de décembre 2023 à avril 2026, notamment sur les questions d’économie et d’écologie. Une ancienne haute fonctionnaire d’Etat spécialiste de l’économie et de l’écologie, donc, nommée à la tête d’une entreprise qui fait payer aux travailleurs l’« adaptation » au changement climatique tout en gavant ses actionnaires… Le pantouflage : une des méthodes adorées par la bourgeoisie pour maintenir sa domination, exploiter les travailleurs et piller les richesses qu’ils produisent.
La faillite du marché
Depuis l’ouverture à la concurrence du secteur de l'énergie il y a 25 ans, le prix du MWh payé par les consommateurs a fortement augmenté, alors que la production et la consommation sont restées globalement stables. Cette hausse est directement liée à la recherche du profit. Par exemple, au plus fort de la crise énergétique de 2023, le consommateur moyen payait 150 €/MWh, contre un coût moyen de production en France de 70 €/MWh.
En plus, l’Etat dépensait des dizaines de milliards d’euros pour limiter la hausse des factures : entre 2021 et 2024, le coût du bouclier tarifaire sur l’électricité a été estimé à 26,3 milliards d’euros ! Double peine pour les travailleurs : en plus de la hausse des factures, ils paieront la facture du bouclier tarifaire via les politiques d’austérité qu’exige la bourgeoisie pour abaisser le déficit public... En bref, les grands groupes privés se sont remplis les poches, et l’Etat leur a déroulé le tapis rouge.
La recherche de profit se situe à tous les niveaux du marché de l'énergie et entraîne des aberrations. Des groupes comme Engie ou Eni peuvent acheter de l’électricité sur le marché de gros, à EDF par exemple, pour la revendre à leurs clients avec une marge, sans l’avoir produite eux-mêmes. Le marché permet donc à plusieurs entreprises de gagner de l’argent sur la même électricité, sans produire un seul MWh supplémentaire.
Le marché a montré sa faillite dans la gestion de l’électricité du pays. En fait, la privatisation, c’est juste un vaste pillage. Il faut exproprier tous ces grands groupes, sans aucune indemnité, et nationaliser le secteur sous le contrôle démocratique des travailleurs eux-mêmes. Le rôle fondamental de tout système électrique est de garantir à tout instant l’équilibre entre la production et la consommation physique d’électricité. Seule une planification démocratique sera en mesure de garantir cet équilibre, sans risques de blackout. C’est aussi la seule façon d’améliorer drastiquement les conditions de travail de tous les salariés du secteur, tout en baissant le prix de l’énergie jusqu'à sa gratuité complète.
La CGT Mines et Energie est une fédération combative de la CGT. Dans son programme, elle porte la nationalisation du secteur de l'énergie. Avec trois autres centrales syndicales (CFDT, CFE-CGC et FO) elle appelle à la grève le 15 septembre prochain, contre la perspective, évoquée par la Cour des comptes, de supprimer les avantages en nature sur le tarif de l’électricité pour les agents. Ces tarifs sont un conquis social qui fait partie intégrante des rémunérations.
Les syndicats ont raison de mobiliser contre les attaques qui frappent les travailleurs du secteur. Mais il faut constamment lier ces revendications à la nationalisation de l’ensemble du secteur de l’énergie, sous le contrôle démocratique des travailleurs. S’il faisait l’objet d’une campagne systématique, ce programme offensif aurait, à mon avis, un fort impact sur les milliers de salariés de l’énergie qui subissent les conséquences de la privatisation. Il susciterait aussi le soutien de millions de travailleurs dans tout le pays qui sont exaspérés par la hausse de leurs factures d’électricité tandis que les grands groupes réalisent des profits monstrueux.

